Younes Sekkouri : "Le Maroc doit bâtir son propre référentiel de relance"

Pour sortir de la crise, l’ex-député devenu doyen d’une grande école d’ingénieurs, estime que le Maroc doit disposer de sa propre doctrine dont il tente d’esquisser l’ébauche dans cet entretien.

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Younes Sekkouri :

Le 17 mai 2020 à 22:02

Modifié le 18 mai 2020 à 11:05

Disparu des radars politiques depuis la fin de son mandat de député et de membre de la commission des Finances en 2016, Younes Sekkouri se consacre depuis au monde académique et à l’entrepreneuriat. Docteur en management stratégique de l’ISCAE et titulaire de deux Excecutive MBA (Ponts et Chaussées de Paris et la Fox School of Business -Temple University aux Etats Unis), il est actuellement Doyen de l’Ecole des Ponts Business School pour la région de l’Afrique. Institution où il enseigne également. 

Dans cette interview, il intervient, comme il tient à le préciser, en tant qu’académicien qui a fourni un effort de réflexion et de recherche pour proposer ce qu’il appelle un « nouveau modèle de prise de décision stratégique » pour le Maroc. Une sorte de doctrine qu’il présentera dans un livre à paraitre prochainement et qui permettra au pays, selon lui, de mieux négocier la relance post-Covid-19. 

Sa recette, inspirée de la stratégie de « l’océan bleu », allie transformations économiques, sociales, mais aussi politiques et institutionnelles. Comme lorsqu’il appelle à un « compromis démocratique », où les clivages politiques doivent être mis de côté pour aboutir à un gouvernement d’union nationale, composé de compétences nouvelles capables de gérer la relance.

Un scénario qui nous ferait, selon lui, gagner en temps et en efficacité et où l’on pourrait (éventuellement) faire l’économie des prochaines échéances électorales pour se concentrer sur l’essentiel : relancer la machine sur de nouvelles bases. « C’est le triomphe des solutions qui doit désormais primer », clame-t-il. Parole à l’intéressé.

Médias24 : Vous êtes sur le point de finaliser un livre où vous dessinez les contours d’un nouveau modèle de prise de décision stratégique pour le Maroc. Qu’entendez-vous par « nouveau modèle de décision stratégique » ? S’agit-il de l’ébauche d’une nouvelle organisation institutionnelle ? 

Younes Sekkouri : Un modèle de prise de décision stratégique comporte plusieurs étages. Le premier est forcément sociologique. Les décisions sont prises par des hommes et des femmes, dans un contexte qui appelle à des sédimentations de l’histoire, des pratiques politiques, humaines et organisationnelles. Un modèle décisionnel doit pouvoir approcher la finalité d’une décision, de son impact sur un territoire, une population, un secteur d’activité…

Un modèle peut challenger une organisation politique, l’organisation de l’action publique, ou une organisation territoriale. Il doit convoquer la dimension cognitive, pour explorer dans quelle mesure la population, les élites, les institutions ont pris connaissance de la réalité, de la difficulté, et de l’ensemble des solutions possibles. 

Enfin, un modèle de décision doit prendre en compte la dimension ressources, qui est fondamentale. Il peut être biaisé quand il met les ressources en amont de la décision, car cela peut brider la réflexion.

Un modèle de prise de décision stratégique est un modèle qui doit permettre à une nation de disposer d’un modus operandi qui mobilise les acteurs, qui génère de la vision, qui recherche, optimise les ressources et qui par la force des choses doit être en parfaite symbiose avec deux fondamentaux : le premier part de soi, il porte sur l’identité et le système de valeurs de la nation dans ses différences, le second est porté vers l’autre et se manifeste par les différentes interactions avec les dynamiques extérieures.

- Si vous pensez à un nouveau modèle de décision stratégique, c’est que vous considérez que le modèle actuel pose problème. Pourquoi lancer cette réflexion aujourd’hui ? Est-ce lié à la crise du Covid-19 ? 

-La réflexion date de bien avant la crise, mais celle-ci a accentué le besoin d’une transformation rapide sur plusieurs niveaux de la chaine de la gestion publique et des interactions avec la société.

Nous avions déjà eu des prémices d’essoufflement ces dernières années. Ce qui a poussé Sa Majesté à appeler à penser un nouveau modèle de développement - qui est justement intimement lié à la façon de décider. C’est la façon de décider qui fera que nous réorienterons notre économie dans le bon sens, que nous mobiliserons le génie marocain d’une façon adéquate capable d’apporter la transformation nécessaire…

Le rapport de la Banque mondiale de 2018, qui a porté sur une projection du Maroc à l’horizon 2040, a également clairement pointé du doigt un certain nombre de sujets en relation avec le capital immatériel, et notamment la question des règles du jeu. 

Les économistes parlent du piège des pays à revenu intermédiaire, de l’incapacité de certains pays de sortir de la situation du « sous-équilibre optimal », un concept que j’emprunte au prix Nobel d’économie Jean Tirole. Nous sommes, au Maroc, dans ce piège. 

En tant qu’académicien mais également en tant que chef d’entreprise avec une carrière où j’ai pu toucher à la question politique en ma qualité de député pendant le mandant précédent, je me rends compte, comme tous mes concitoyens, de la difficulté que nous avons à choisir des directions pour aller vers une nouvelle situation d’équilibre.

Nous avons assisté de façon indiscutable à un sursaut patriotique, à une mobilisation générale, à un regain de confiance sans précédent dans les institutions du pays.

La question du modèle de prise de décision stratégique est un sujet qui était d’actualité au Maroc. Peut-être qu’il n’était pas exprimé d’une façon directe, claire. Et l’immédiateté de la question n’était peut-être pas largement partagée par les acteurs. Mais la crise sanitaire, les perspectives moroses de l’économie mondiale, le changement des rapports de force et les transformations silencieuses que nous vivons permettent de dire qu’il y a aujourd’hui tellement de mutations qu’il ne faudra pas commettre l’erreur de vouloir traiter les conséquences et les parties visibles de ce qui se passe.  Il faudra plutôt réinventer le moteur de la décision marocaine à l’échelle politique et économique. Le Maroc doit disposer de sa propre doctrine pour sortir de la crise.

- Quand on entend « façon de décider », cela nous renvoie directement à la Constitution, à l’organisation des pouvoirs, sujet largement débattu en 2011. A priori, au moins sur le papier, la façon de décider est connue aujourd’hui. On sait qui fait quoi, le rôle de la monarchie, du gouvernement, du Parlement, ainsi que les différentes forces sociales qui influencent la décision. Donc quand vous dites qu’il faut réinventer le modèle décisionnel, est-ce une manière indirecte d’appeler à revoir notre organisation institutionnelle, son fonctionnement ? 

-Dans toute Constitution, il y a un gap entre ce qu’on appelle « the jure » et « the facto ». « The jure » représente ce qui est noblement pensé, organisé sous forme de constitution, d’accord, ou de contrat social. Le « facto » renvoie quant à lui au monde de la réalité, qui est forcément différent de ce qui est pensé, par un certain nombre d’asymétries de l’information, par une impréparation institutionnelle, par un manque de moyens organisationnels, par des biais cognitifs, par des circuits de distribution de l’offre constitutionnelle…

Dans une société, forcément, nous nous retrouvons dans une réalité qui est différente, mais qui peut être aussi sur certains aspects, un peu plus fidèle à la vision ou à l’âme d’origine de la Constitution. D’après une étude de la Harvard Kennedy School of Government, ce gap explique les imperfections et dysfonctionnements, en partie. Même si à l’échelle de la réflexion originelle, une constitution reste toujours perfectible dans l’absolu.

L’ampleur des transformations qu’a connues le monde mérite à mon avis que la question soit posée. C’est un exercice que le Maroc peut faire de façon tout à fait honorable, comme le font d’autres pays. Ça c’est le premier sujet qui légitime cette approche. 

- Pouvez-vous nous donner des cas concrets de ces imperfections qui entravent notre façon de décider ?

-Des exemples, j’en ai une dizaine. L’un d’eux, c’est le rapport entre ce qu’on appelle les arènes politiques et les forums politiques. 

L’arène est l’endroit où se prennent les décisions : les institutions. Et les forums, c’est là où l’intelligentsia d’un pays, des acteurs qui ne sont pas dans la décision, expriment des points de vue, essaient d’influencer les décisions. On y trouve des chercheurs, des groupements d’intérêts, la société civile… Ce ne sont pas eux qui décident. Ce sont des acteurs qui peuvent influencer la décision, avec ou sans agenda d’ailleurs. 

Ici, la question de la qualité de la représentation se pose. Dans toutes les sociétés du monde, les démocraties représentatives ne permettent pas d’inclure toutes les parties prenantes dans la prise de décision. Les systèmes démocratiques essaient donc de la compléter par des formes de démocratie participative. Dans notre cas, cela prend la forme d’un certain nombre d’institutions constitutionnelles consultatives. Mais il faut se poser la question de comment rendre nos outils démocratiques beaucoup plus efficaces pour que notre modèle soit plus résilient. 

Je vais toutefois conclure par une note positive : ce qui me permet d’espérer que l’avenir sera agréable et prometteur pour notre pays, c’est que nous avons assisté de façon indiscutable à un sursaut patriotique, à une mobilisation générale, à un regain de confiance sans précédent dans les institutions du pays. Notamment autour de l’institution monarchique qui a pris les choses en main durant cette crise. Je pense que nous assistons quand même à une transformation silencieuse. Il est donc question de la consolider mais de façon rapide, outillée et déterminée. 

- Ce qui nous amène à une des propositions centrales de votre travail de réflexion : ce que vous appelez le « compromis démocratique ». Un concept qui implique, si on a bien compris, la constitution d’un gouvernement d’union nationale, né hors du circuit électoral et composé de compétences nouvelles pour gérer l’après-crise, la relance… 

-La première moitié de ce que vous formulez à savoir le compromis démocratique correspond en effet à ce que je propose. La deuxième partie, pas exactement. Je m’explique. Ce que je propose, c’est une constellation de transformations, de stratégies. Elles n’ont de sens que si elles vont ensemble. 

Le premier élément, c’est effectivement la nécessité d’opérer ce que j’appelle un compromis démocratique. Je pense que nous sommes déjà forts et fiers du consensus politique établi à l’occasion de l’exercice constitutionnel de 2011. Donc pour moi, la question du consensus politique ne se pose pas. Les acteurs politiques sont plus ou moins d’accord sur la nature de nos institutions, l’organisation des pouvoirs. Je ne pense pas que ce soit le sujet aujourd’hui. Et la période écoulée entre 2011 et aujourd’hui est trop courte pour pouvoir revisiter le sujet. 

Il faut faire l’économie des clivages politiques, mais de façon volontaire. Car il n’est absolument pas question de mettre les partis de côté

Le compromis démocratique est différent, c’est celui qui engage les acteurs dans le champ de l’action. Par acteurs, j’entends en premier lieu les partis politiques qui représentent le noyau de toute démocratie, mais je pense aussi à l’implication de tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans les offres politiques actuelles et qui ne sont pas moins marocains. Je pense également à des acteurs structurés dans la société civile et qui peuvent compléter les acteurs politiques dans la qualité de la représentation. C’est à eux d’ailleurs que font appel les institutions constitutionnelles pour pouvoir compléter un point de vue sur une question liée par exemple aux droits de l’homme, à l’économie ou autre…

Je propose dans mon livre des choses précises. Mais je ne me permets pas à ce stade de dresser une ligne de conduite qui ne peut être que le résultat d’un processus volontaire de concertation entre les acteurs. En revanche, je peux poser sur le plan conceptuel quelques éléments majeurs que ce compromis doit aborder à mon avis. 

Le premier élément, qui me parait fondamental, c’est la question de la politisation de la vie publique. J’entends par « politisation » les clivages qui accompagnent toute réforme, toute action publique, « al mounawachat », la controverse politique, cette opposition entre les arènes et les forums politiques. 

La politisation a beaucoup de sens dans un exercice démocratique normal. Mais des fois, elle dérive vers du populisme ou vers des formes de fuites en avant quand les décideurs butent sur les difficultés liées à la complexité des problèmes et ont du mal à trouver des solutions pour les citoyens.

Je pense que compte tenu des moyens et du temps limités, du fait que nous sommes attendus à l’échelle mondiale, économique et sociale, que la crise nous impose d’être précis, rapides, de prendre les décisions de façon déterminée, comme nous l’avons fait tout au long de ce début de pandémie, cette question mérite d’être posée sur la table pour rechercher un compromis sur les manières de mener cette politisation de la vie publique en tant que facteur d’émulation plutôt que de controverse dans le but de rechercher des solutions aux problèmes posés.

- On devrait donc, selon vous, faire l’économie des clivages et des batailles politiques, qui sont pourtant l’essence de tout exercice démocratique… Est-ce bien cela ? 

-Oui. Il s’agit de faire l’économie des clivages politiques, mais de façon volontaire. Car il n’est absolument pas question de mettre les partis de côté. Au contraire, ils doivent être au centre du dispositif politique du pays. Mais il faut que tous les partis puissent se mettre ensemble pour identifier les lacunes et s’ouvrir sur les autres forces de la nation. 

La représentation des intérêts est fondamentale dans tout système de décision. Elle permet d’organiser le débat, les échanges, d’organiser une société. Elle se fait dans une démocratie par le biais d’institutions. Nous les avons. Elles sont relativement bien implantées. Aujourd’hui, il faudra par l’effet d’une politisation moins exacerbée, plus centrée sur l’essentiel et beaucoup moins sur des aspects de politique politicienne, minimiser les blocages, en matière de réformes et de résolution de problèmes, qui seraient dus à ce que Mark Harrison Moore appelle dans son ouvrage « Creating Public Value » les « autorisations politiques ». 

En effet, les organisations publiques peuvent se retrouver otages de discussions politiciennes au détriment de l’intérêt général et les « autorisations politiques » dont elles ont besoin peuvent tarder à voir le jour ou subir des pressions qui altéreraient leurs finalités. Cela risque de remettre en cause un agenda partagé par l’ensemble de la nation.

Autre aspect : l’arbitrage entre ces intérêts. La sortie de crise, il faut la voir comme un ensemble de réformes à mettre en place. Traditionnellement, les réformes ont du mal à sortir à cause des clivages politiques et des intérêts corporatistes. Les réformes ne doivent pas non plus être prises en otage par des intérêts corporatistes qui ne seraient pas en mesure d’en comprendre les enjeux. 

Cette démarche suppose également une nouvelle forme de communication politique. La communication est une ressource politique en général. Quand elle est utilisée à bon escient, elle permet de focaliser l’attention des acteurs sur ce qui les unit. Mais elle est également un élément de démarcation des acteurs politiques vis-à-vis des concurrents. 

Si nous sommes dans une logique de compromis démocratique, cette communication politique pourrait être utilisée intelligemment par tous pour délimiter l’espace du pensable et du dicible, c'est-à-dire de ce qui devrait être fait de façon raisonnable et dans l’unique intérêt général sans calcul politicien ou corporatiste. Cette démarche permettra également d’avoir une meilleure confiance dans les règles du jeu.

- Pour résumer, les clivages politiques ne nous faciliteront pas, d’après vous, la sortie de crise... 

-La crise nous a montré qu’il faut faire preuve d’humilité, écouter la science et les compétences, car les problèmes posés sont immédiats, complexes et nécessitent de la réflexion et de l’action. Très souvent dans le monde des solutions, il y a très peu de zones grises, c’est soit blanc soit noir. Soit vous avez des masques, soit vous ne les avez pas, soit vous avez des respirateurs, soit vous ne les avez pas, soit vous avez des réserves en devises, soit vous ne les avez pas... C’est très straightforward.

Nous pouvons mener une conférence politique qui réunirait les partis pour se mettre d’accord sur les priorités de la prochaine phase, et développer un compromis sur les règles du jeu à observer par tous 

C’est là où le compromis que je prône comme démarche volontaire de la part des acteurs politiques auxquels pourrait s’adjoindre la société civile peut effectivement conditionner un vrai saut dans le modèle marocain. Un modèle qui, pendant les dernières semaines et malgré les moyens limités, a démontré qu’il y a une forme de singularité du Maroc, qui a été d’ailleurs reconnue par la communauté internationale. 

Le Maroc n’a pourtant pas changé de taille économique ou de maturité technologique, mais il a quand même accumulé du capital immatériel dans le sens de cette confiance, de cette mobilisation et de cette communion entre toutes les couches de la nation. Il faudra désormais le renforcer.

- Alors, concrètement, quelle forme pourrait prendre ce compromis politique, et comment l’organiser ? 

-Ce compromis doit poser sur la table la complexité des réformes à mener, leur immédiateté, complexité, la trajectoire et l’orchestration du travail à faire. Le travail à faire est énorme, comparativement à ce qui a été fait jusque-là. Nous assistons à un appauvrissement des nations, des penseurs parlent de la ruine au vrai sens du terme, de l’incapacité de régénérer les actifs financiers perdus. Des postulats du genre « Too Big to Fail » pour les grandes entreprises sont remis en cause. Cela nécessitera des révisions de dogmes économiques, des fusions-acquisitions, une réorientation des politiques industrielles…

Il est important que notre système politique se rende compte de l’ampleur des défis. Nous pouvons de façon collective et responsable mener une conférence politique qui réunirait les partis, qui sont la dynamo de la vie politique, pour se mettre d’accord sur les priorités de la prochaine phase, et développer un compromis sur les règles du jeu à observer par tous. 

Cela peut prendre la forme d’un gouvernement d’union nationale - ce n’est pas un point de vue, mais une possibilité-, une révision constitutionnelle pour instaurer de nouvelles missions publiques ou donner forme à des nouvelles formes de collaborations, des décisions communes de s’ouvrir massivement sur les autres acteurs de la société. L’objectif étant une meilleure valorisation des compétences et talents marocains.

Concrètement, cela pourrait déboucher sur une forme de mémorandum qui pourrait être adressé au Souverain pour exprimer une démarche citoyenne, responsable, et à la hauteur de l’étape.

Voilà une première grande initiative qui découle de ce raisonnement sur ce nouveau mode de décision stratégique. Il n’est pas question du tout d’une remise en cause des règles démocratiques. Il s’agit au contraire de les renforcer, les préserver par une démarche volontaire qui mobilise l’intelligence collective et le sens patriotique de tous les Marocains. Je ne pense pas que les partis soient insensibles à cette démarche. 

- On peut interpréter votre idée comme un appel à la dépolitisation de la vie publique, à une centralisation du pouvoir au niveau du palais et une technocratisation du gouvernement, qui ne serait là que pour exécuter ce qui est décidé, sans possibilité de débattre des choix qui sont effectués. Car le politique, selon votre lecture, ne serait pas capable de gérer les défis de la crise.  Vous appelez en fait à une sorte d’état d’exception qui ne dit pas son nom, à une pause démocratique le temps de régler l’urgence, non ? 

-Je vous remercie pour cette question, car elle me permettra de bien clarifier mes propos. Car je dis le contraire de tout cela. Cette voie n’a jamais été dans l’histoire de l’humanité porteuse de solutions. Je dis au contraire que le politique doit prendre ses responsabilités. Et qu’au lieu que chacun travaille de son côté selon des prismes et des dogmes préétablis par des référentiels partisans qui correspondaient à une époque révolue, il va falloir aujourd’hui réinventer notre manière de faire la politique, car les temps ont changé lors de cette crise. Le moment nécessite qu’on le fasse ensemble, au sein des partis politiques mais également en mobilisant toutes les compétences marocaines. 

Nous ne disposons pas d’une recette toute faite de l’après Covid. C’est pourquoi le débat politique doit continuer. Mais il doit se faire selon des règles nouvelles

Je dis aussi que la démocratie est un acquis, les institutions doivent continuer à fonctionner, c’est l’un de nos grands acquis. Et je dis que ce compromis démocratique pourrait se faire de manière concertée, volontaire, pour regarder en face l’ampleur de la situation et nous assurer que nous ne négligeons personne, que nous sommes en capacité de mobiliser le génie marocain à l’intérieur comme à l’extérieur du Maroc.

Les pays qui s’en sortiront, ce sont les pays qui vont pouvoir dénicher de nouvelles opportunités, rendre plus agiles leurs institutions, plus performants leurs systèmes de production, rendre plus sains leur débat démocratique. Un débat politique orienté solution, centré sur les citoyens et où les idées pertinentes sont en compétition, est forcément un schéma de fonctionnement sain. 

Dans la période d’avant-guerre, les démocraties européennes se sont contentées du confort d’un débat politique qui était décorrélé de la gravité de la situation. Elles se sont retrouvées en guerre. Et tous les historiens, dirigeants et politiques de ces pays-là ont reconnu qu’ils avaient tort durant les années 1930 parce qu’ils ont privilégié la forme sur le fond. 

En ce qui nous concerne, je dis qu’il ne s’agit pas seulement d’avoir une démocratie formelle où les usages sont respectés car cela ne suffira pas pour nous porter vers l’avenir. Il faudra certes que l’on préserve nos acquis démocratiques et nos institutions, mais aussi que l’on revoie de manière volontaire, que l’on explore de nouvelles voies qui nous permettront de travailler ensemble pour gagner en matière de temps institutionnel.

Le débat est fondamental. Nous ne disposons pas d’une recette toute faite de l’après Covid. C’est pourquoi le débat politique doit donc continuer. Mais il doit se faire selon des règles nouvelles, avec une meilleure appétence à la collaboration et à la co-construction entre les partis politiques, une meilleure organisation, une meilleure interaction avec les élites en dehors des partis, avec plus d’abnégation, et surtout une meilleure considération de l’intérêt général qui se détache de la doctrine politique préétablie chez chacun.

Dans le malheur de la crise, nous sommes une génération qui a pourtant de la chance. La chance de pouvoir réinventer nos modèles. Et c’est de cela que je parle. 

- Supposons que ce compromis que vous imaginez se réalise, à quoi serviront alors les élections ? Les élections apparaissent inutiles si tous les partis sont d’accord sur la voie à suivre…

-Je veux préciser que je ne défends pas le fait d’avoir une vision unique, un point de vue unique et que le rôle des acteurs se résume à l’exécution. Ce serait un suicide. Une telle démarche va nous priver de la capacité de chacun à innover, du poids de la différence, de l’argumentation et de la sensibilité par rapport aux territoires, aux inégalités. C’est là où la politique est très importante : c’est elle qui nous permet d’avoir un retour sur l’expérience vécue par le citoyen. Car la science, la technocratie et la statistique, sont sans doute fortes dans les indicateurs et les systèmes de mesure d’impact. Toutefois, ces systèmes renseignent très peu sur l’expérience vécue. Or, c’est très souvent l’expérience vécue qui conditionne le malheur ou le bonheur des citoyens !

Partant de cela, je ne dis pas qu’il faut disposer d’un mode de pensée unique. Je dis par contre qu’il faut qu’on se mette d’accord sur le mécanisme qui permet de générer notre pensée, nos idées. Notre système doit être pour cela plus inclusif pour mobiliser les talents issus de larges franges de la population qui ont des idées, des propositions, qui veulent aider, participer... Nous les avons vus durant cette crise avec tout ce foisonnement, toutes ces initiatives citoyennes qui ont eu du mal à être canalisées par les pouvoirs publics faute de mécanismes qui permettent de capturer ce génie collectif.  

Dans le schéma du compromis que je propose, les solutions et les idées seront produites par des élites qui peuvent être politiques ou pas.

Il s’agit donc d’organiser notre pensée collective de manière plus ouverte, plus efficace, tout en se rattachant à nos acquis -qu’il n’est en aucun cas question, à mon avis, de remettre en cause.

Quant aux élections, la question se pose effectivement. Je n’ai pas d’avis tranché là-dessus. Cela dépendra de l’évolution de la situation mondiale et nationale. Mais je dis que c’est un sujet qui mérite d’être posé de façon calme, sereine. D’ailleurs le moment venu, nous pouvons user des  mécanismes institutionnels pour gérer ce genre de questions. 

Mais l’idée n’est pas seulement de poser le sujet des élections d’un point de vue de « praticality », de l’organisation, la question coût, temps… l’enjeu va bien au-delà de cela. Je parle de la finalité. Nous pouvons si la situation le nécessite organiser le débat national, sans pour autant aller sur un débat politicien. Le débat peut être politique, à condition de mettre de côté l’ego et les positionnements classiques opposition/gouvernement, et d’aborder les idées sans trop prêter attention à leur origine. C’est le triomphe des solutions qui doit primer. 

- Dans une démocratie, les idées, les solutions sont justement conçues dans des programmes politiques qu’on soumet au suffrage populaire... 

-Dans le schéma du compromis que je propose, les solutions et les idées seront produites par des élites qui peuvent être politiques ou pas. C’est pour cela que je parle d’une conférence des partis politiques comme acte volontariste. Et comme étant un acte responsable et ouvert à tous les choix et à toutes les configurations pour éviter ce que les praticiens de la décision stratégique appellent le « syndrome de la bonne réponse ».

Le Maroc se rapproche de la stratégie de l’océan bleu qui rompt avec les modèles classiques de prise de décision, qui permet une orientation des ressources, du génie national, du collectif, pour trouver des solutions et avancer de façon non conventionnelle

Je ne présage donc pas de l’aboutissement de cette discussion citoyenne. Mais c’est un acte que l’ont fait d’abord vis-à-vis du Maroc, pour montrer que toute la classe politique a compris l’étendue du sujet. Et de dire que, comme tous les Marocains qui se sont mobilisés durant cette crise, il est temps que le politique aussi prenne la mesure de la situation. Je suis sûr qu’à l’échelle de chaque parti politique, il y a une totale prise de conscience de l’enjeu. Maintenant, il faut transformer l’essai, donner à tout cela une forme tangible qui doit proposer des solutions. Et c’est à cette conférence des partis politiques de proposer des pistes du compromis démocratique. Il ne m’appartient pas d’apporter un jugement ou de donner une recette. J'essaie simplement de préciser quelques piliers de réflexion dont nous avons dénombré quelques-uns dans cet entretien. 

C’est un travail académique qui s’appuie sur un effort de recherche que j’ai mené pendant plus de six ans. Il est également nourri d’une modeste expérience politique nationale et locale et d’un vécu managérial aussi bien dans le secteur public que privé.  

- Dans votre réflexion, le compromis démocratique n’est qu’un outil pour aboutir à une stratégie globale, économique et sociale, qui permettrait au pays d’entamer la relance sur de nouvelles bases. En quoi consiste cette stratégie de sortie de crise ? 

-Le concept de compromis démocratique doit en effet être déployé sur quelque chose de tangible. Je parlerais du Maroc au cœur d’une stratégie de l’océan bleu, la « blue ocean strategy » qui doit rappeler à certains le Bestseller en stratégie de Renée Mauborgne et W. Chan Kim.  

L’océan bleu est le modèle de stratégie qui permet à un acteur de cultiver sa singularité, de créer des espaces qui ne sont pas contestés par les autres, de rendre la compétition caduque en mettant sur le terrain des options nouvelles, de ne pas se focaliser sur les différences, mais sur ce qui nous est commun. Ce sont ces éléments, dans le monde des affaires, qui permettent à une entreprise d’être plus compétitive sans avoir à se comparer aux entreprises de l’océan rouge, autre stratégie qui symbolise le sang, la compétition féroce. 

Dans mon livre à paraître, j’apporte une adaptation du modèle de stratégie initialement destiné aux organisations à l’échelle d’une nation et en l’occurrence le Maroc. En effet, en observant la trame de décision de notre pays et les possibilités futures, j’ai de solides raisons de croire que nous sommes en mesure d’opérer une stratégie d’océan bleu en mobilisant plusieurs concepts  dont notamment le leadership basé sur le « tipping point » ou encore le « point d’inflexion ». C’est une nouvelle forme de leadership qui apporte trois ruptures par rapport aux modèles classiques. 

La première concerne la sphère cognitive et se manifeste par une prise de conscience des acteurs de l’ampleur de la situation mais également de l’étendue des possibilités. Je pense que nous avons réussi le défi sur le plan populaire, il reste à le matérialiser sur le plan institutionnel et organisationnel.

La deuxième rupture porte sur la question des ressources. En effet, le fait d’orienter de façon concentrée les ressources vers un nombre limité et soigneusement étudié des objectifs permet d’obtenir des résultats exceptionnels voire spectaculaires. Cette attitude de la part d’un Etat peut rompre la fameuse règle de la proportionnalité entre les ressources mobilisées et les résultats recherchés. 

Il ne faut pas se leurrer. Quand la crise s’est déclarée, des pays ont aligné des centaines de milliards d’euros. Ces milliards, nous ne les avons pas. Nous avons pu malgré tout limiter la casse. Cela s’est fait grâce à des décisions. Et les décisions, c’est du capital immatériel. 

La troisième rupture concerne celle de la motivation. Je l’aborde en lien avec le génie national de façon détaillée dans le livre. 

Le Maroc se rapproche donc de la stratégie de l’océan bleu qui rompt avec les modèles classiques de prise de décision, qui permet une orientation des ressources, du génie national, du collectif, pour trouver des solutions et avancer de façon non conventionnelle. 

- Quelles sont donc les actions ou les plans à mettre en place pour réussir la relance et entrer dans ce nouveau modèle stratégique ?

-Je propose dans mon livre une dizaine de chantiers et transformations dans le cadre de cette stratégie de l’océan bleu. J’en citerais quelques-unes ici. Il y a d’abord le compromis démocratique dont on a largement discuté et qui doit asseoir la mécanique et les règles de prise de décision pour pouvoir libérer le génie collectif et rendre nos institutions pionnières à l’échelle mondiale. Nous avons le droit de rêver. La première transformation à faire porte donc sur la croyance politique.

L’idée de mener des transformations structurelles de l'économie pour s’insérer dans les chaines mondiales de valeur semble en voie de remise en cause par l’effet de la pandémie

Je propose également le développement d’une nouvelle mission publique que j’appelle la transition au « new normal ». Aujourd’hui, il y a une nouvelle mission qui s’impose à l’action publique: l’accompagnement des citoyens dans le cadre de nouvelles règles sociales. Cette nouvelle mission publique doit se déployer sur plusieurs axes : la gestion de l’espace, la mobilité, le télétravail… Ce sont des sujets qui connaissent de grandes transformations avec cette crise. Notre relation avec le travail, nos rapports sociaux, familiaux, notre conception de l’espace, du quartier, des services et équipements locaux, de l’éducation, de la mobilité… ont déjà changé et vont certainement durablement muter si ce genre de pandémies devient la règle dans les années à venir.

Les États et leur démembrement (collectivités, établissements publics…) doivent redéfinir les périmètres et les formes de leurs interventions dans des délais relativement réduits. Ceci milite donc pour instaurer cette nouvelle mission publique qui peut prendre une forme institutionnelle à discuter par les acteurs. 

- Le Covid-19 est aussi une crise économique, inédite. Que proposez-vous en termes de transformations ou d’actions à faire pour relancer la machine ? 

-La relance économique est un des sujets traités en effet. Et je plaide pour un nouveau référentiel de ladite relance. Je n’évoque pas une relance économique au sens mécanique du terme, et je salue d’ailleurs les efforts faits jusque-là par les pouvoirs publics pour gérer les urgences. Mais je crois que nous aurons besoin de bien plus que cela. Ce nouveau référentiel comporte plusieurs piliers. Le premier est une remise en cause de la doctrine économique qui a été jusque-là largement adoptée. 

On nous disait que des pays comme le Maroc doivent passer par ce qu’on appelle la transformation structurelle pour pouvoir espérer changer de taille. Cette transformation consiste principalement à réorienter des secteurs à faible valeur vers des activités à forte valeur ajoutée pour générer des richesses, des emplois et chemin faisant développer le positionnement du pays à l’échelle internationale. 

Ce raisonnement-là était valable et le Maroc s’est montré plutôt bon élève, notamment dans sa politique dans le secteur de l’automobile, l’aéronautique, l’électronique... L’idée, c’était de s’insérer dans les chaines mondiales de valeur. Et qui dit chaînes mondiales, dit une forme de spécialisation géographique, une connexion à des dispositifs logistiques pour pouvoir faire la tâche. Le concept reposait sur le drainage d’IDE impactants et en mesure de développer autour d’eux leurs propres écosystèmes. 

Il est de notre devoir d’accélérer le rythme en matière de réflexion par rapport à notre référentiel de la relance avant d’entrer dans le détail de la mécanique de la relance - qui allie politique budgétaire et monétaire.

Tout cela semble en voie de remise en cause par l’effet de la pandémie ; en témoignent deux types d’annonces importantes des décideurs des pays industrialisés. Le premier porte sur la subordination de subventions publiques aux industriels à un effort de relocalisation dans les pays d’origine. Il s’agit d’une menace directe au modèle de notre économie. Le deuxième type d’annonce fait allusion à la notion d’indépendance stratégique de ces pays. Nous assistons donc à un début de glissement de la décision économique de ces pays du monde de la rationalité, des fondements de la théorie des actionnaires « shareholder value », vers une forme de raison d’Etat, de souverainisme, ce qui nous ôte notre marge de manœuvre, met en danger la durabilité de notre modèle et même les acquis que nous avons pu développer jusque-là. 

J’appelle à ce que cela soit repensé. Il est temps que notre nation affiche une personnalité confirmée à ce sujet, avec une réflexion qui soit la nôtre. Et qui ne se fera pas dans des conditions agréables. Nous n’attendrons pas que le monde soit stable pour décider… Toute l’humanité est en train de batailler pour survivre et trouver de nouvelles voies.

Certains penseurs parlent par exemple des secteurs ou de l’économie de la vie. Il faut que nous examinions dans quelle mesure ce choix est faisable, pertinent, pour nos propres besoins et dans quelle mesure ce genre d’économie peut être exportable pour en faire un fer de lance de notre stratégie de relance. 

- Il y a un sujet qui fait débat actuellement, celui des moyens budgétaires et de la dette qu’il faudra mobiliser pour financer l’effort de relance. Quelle position avez-vous sur ce sujet ? 

-Ces questions ne sont pas à décorréler du référentiel de la relance dont je parle. Nous sommes conscients que nous avons des ressources limitées et qu’il va falloir recourir à la dette externe et interne pour pouvoir financer nos actions futures. Le problème, c’est qu’il sera difficile d’en faire une dette utile en l’absence au préalable d’une doctrine claire. 

Il est de notre devoir d’accélérer le rythme en matière de réflexion par rapport à notre référentiel de la relance avant d’entrer dans le détail de la mécanique de la relance - qui allie politique budgétaire et monétaire. Des leviers importants, certes, mais s’ils restent sans âme, seront très insuffisants pour nous remettre en selle, aux côtés des pays qui s’en sortent plutôt bien…

- C’est d’abord la doctrine qui doit primer sur les choix techniques ? 

-C‘est là où j’invoque la stratégie de l’océan bleu. Si on suivait une stratégie normale comme celle que l’on voit dans certains pays, on emprunterait des mécaniques classiques pour sauver ce qui est à sauver sans échapper à la fameuse règle de la proportionnalité des ressources aux résultats. Je pense que nous sommes plus intelligents que cela et que nous pouvons faire mieux. Nous pouvons espérer identifier ce que le « blue ocean » appelle des « hot spots », c’est à dire des secteurs d’activité, des industries, qui nécessitent des ressources peu abondantes en input, mais qui peuvent avoir un impact disproportionné. 

En gros, sur ce sujet du référentiel de la relance, je prône une doctrine marocaine qui prend en considération la théorie des jeux et le poids de la scénarisation. Car pendant que nous allons développer notre réflexion, les autres feront aussi la même chose. Nous n’allons pas figer le monde, développer nos solutions pour revenir tout doucement les implémenter. Cela ne va pas se passer comme ça. Surtout que la question de la relance n’est pas une affaire 100% interne. Elle est fortement liée aux interactions avec l’international. Il est temps de sortir de ce sous-équilibre optimal, nous sommes obligés de le faire. Et cela ne pourra se faire de façon efficace, éclairée, qu’à travers un compromis démocratique. La chose qui prime doit être l’intérêt national, même si on assouplit un peu les règles politiques. 

Je parlais au début de constellation, de sujets qui doivent aller ensemble pour réussir la relance. Et parmi ces sujets, il y a la solidarité. C’est une question sur laquelle nous avons été des champions à l’échelle internationale, malgré nos moyens limités, notamment à travers la création, en un temps record, du fonds anti-Covid, qui a bénéficé d’un grand capital confiance. Il est temps aujourd’hui de capitaliser sur cette démarche singulière du Maroc pour concevoir une vision intégrée et accélérée de la solidarité. 

- La solidarité passera forcément, selon plusieurs économistes, par une réforme fiscale permettant une collecte plus équitable de l’impôt pour une meilleure distribution au service des populations les plus vulnérables. On parle notamment de la taxation du capital, des successions, des hauts revenus. Qu’en pensez-vous ? 

-Il va falloir d’abord disposer d’une vision intégrée de la solidarité en revisitant l’ensemble des dispositifs dont dispose les pouvoirs publics, avec un meilleur ciblage de la population. C’est le moment par exemple d’accélérer la mise sur pied du RSU (registre social unifié), qui permettra d’orchestrer aussi bien la collecte que la dépense. 

Côté fiscalité, nous pouvons aligner des dizaines de dispositions dont il faut étudier la pertinence, la portée et le coût. Mais je pense que notre salut sera dans un travail de scénarisation de cette collecte. C’est pour cela qu’il faut de la compétence et de la technologie. Ce dispositif doit aussi avoir un ancrage dans le système de valeurs des Marocains. Nous pouvons explorer des aspects de solidarité familiale, inter-régionale, intergénérationnelle… qui peuvent, pourquoi pas, prendre la forme de dispositions fiscales. Même la fiscalité dans sa globalité connaîtra des changements qui vont dépendre de notre état de santé économique et de celle de nos partenaires économiques. Le principe de la constellation est donc fondamental. La solidarité n’est pas dissociée de notre doctrine de relance. Il faut une nouvelle ingénierie de la solidarité qui allie l’ensemble de ces instruments. Ceci dit, ce sujet peut aller relativement rapidement s’il est convenablement outillé par les autorités publiques. 

Et pour conclure, nous devons offrir une reconnaissance nationale aux champions du Covid, qui ont pris et continuent de prendre des risques, ont et continuent à faire don de leurs personnes pour atténuer nos malheurs. C’est un moment important pour toute la nation. Le Maroc a su le faire par le passé. Cette reconnaissance pourrait avoir à la fois une dimension symbolique, mais aussi et surtout matérielle.

Younes Sekkouri : "Le Maroc doit bâtir son propre référentiel de relance"

Le 17 mai 2020 à22:03

Modifié le 18 mai 2020 à 11:05

Pour sortir de la crise, l’ex-député devenu doyen d’une grande école d’ingénieurs, estime que le Maroc doit disposer de sa propre doctrine dont il tente d’esquisser l’ébauche dans cet entretien.

Disparu des radars politiques depuis la fin de son mandat de député et de membre de la commission des Finances en 2016, Younes Sekkouri se consacre depuis au monde académique et à l’entrepreneuriat. Docteur en management stratégique de l’ISCAE et titulaire de deux Excecutive MBA (Ponts et Chaussées de Paris et la Fox School of Business -Temple University aux Etats Unis), il est actuellement Doyen de l’Ecole des Ponts Business School pour la région de l’Afrique. Institution où il enseigne également. 

Dans cette interview, il intervient, comme il tient à le préciser, en tant qu’académicien qui a fourni un effort de réflexion et de recherche pour proposer ce qu’il appelle un « nouveau modèle de prise de décision stratégique » pour le Maroc. Une sorte de doctrine qu’il présentera dans un livre à paraitre prochainement et qui permettra au pays, selon lui, de mieux négocier la relance post-Covid-19. 

Sa recette, inspirée de la stratégie de « l’océan bleu », allie transformations économiques, sociales, mais aussi politiques et institutionnelles. Comme lorsqu’il appelle à un « compromis démocratique », où les clivages politiques doivent être mis de côté pour aboutir à un gouvernement d’union nationale, composé de compétences nouvelles capables de gérer la relance.

Un scénario qui nous ferait, selon lui, gagner en temps et en efficacité et où l’on pourrait (éventuellement) faire l’économie des prochaines échéances électorales pour se concentrer sur l’essentiel : relancer la machine sur de nouvelles bases. « C’est le triomphe des solutions qui doit désormais primer », clame-t-il. Parole à l’intéressé.

Médias24 : Vous êtes sur le point de finaliser un livre où vous dessinez les contours d’un nouveau modèle de prise de décision stratégique pour le Maroc. Qu’entendez-vous par « nouveau modèle de décision stratégique » ? S’agit-il de l’ébauche d’une nouvelle organisation institutionnelle ? 

Younes Sekkouri : Un modèle de prise de décision stratégique comporte plusieurs étages. Le premier est forcément sociologique. Les décisions sont prises par des hommes et des femmes, dans un contexte qui appelle à des sédimentations de l’histoire, des pratiques politiques, humaines et organisationnelles. Un modèle décisionnel doit pouvoir approcher la finalité d’une décision, de son impact sur un territoire, une population, un secteur d’activité…

Un modèle peut challenger une organisation politique, l’organisation de l’action publique, ou une organisation territoriale. Il doit convoquer la dimension cognitive, pour explorer dans quelle mesure la population, les élites, les institutions ont pris connaissance de la réalité, de la difficulté, et de l’ensemble des solutions possibles. 

Enfin, un modèle de décision doit prendre en compte la dimension ressources, qui est fondamentale. Il peut être biaisé quand il met les ressources en amont de la décision, car cela peut brider la réflexion.

Un modèle de prise de décision stratégique est un modèle qui doit permettre à une nation de disposer d’un modus operandi qui mobilise les acteurs, qui génère de la vision, qui recherche, optimise les ressources et qui par la force des choses doit être en parfaite symbiose avec deux fondamentaux : le premier part de soi, il porte sur l’identité et le système de valeurs de la nation dans ses différences, le second est porté vers l’autre et se manifeste par les différentes interactions avec les dynamiques extérieures.

- Si vous pensez à un nouveau modèle de décision stratégique, c’est que vous considérez que le modèle actuel pose problème. Pourquoi lancer cette réflexion aujourd’hui ? Est-ce lié à la crise du Covid-19 ? 

-La réflexion date de bien avant la crise, mais celle-ci a accentué le besoin d’une transformation rapide sur plusieurs niveaux de la chaine de la gestion publique et des interactions avec la société.

Nous avions déjà eu des prémices d’essoufflement ces dernières années. Ce qui a poussé Sa Majesté à appeler à penser un nouveau modèle de développement - qui est justement intimement lié à la façon de décider. C’est la façon de décider qui fera que nous réorienterons notre économie dans le bon sens, que nous mobiliserons le génie marocain d’une façon adéquate capable d’apporter la transformation nécessaire…

Le rapport de la Banque mondiale de 2018, qui a porté sur une projection du Maroc à l’horizon 2040, a également clairement pointé du doigt un certain nombre de sujets en relation avec le capital immatériel, et notamment la question des règles du jeu. 

Les économistes parlent du piège des pays à revenu intermédiaire, de l’incapacité de certains pays de sortir de la situation du « sous-équilibre optimal », un concept que j’emprunte au prix Nobel d’économie Jean Tirole. Nous sommes, au Maroc, dans ce piège. 

En tant qu’académicien mais également en tant que chef d’entreprise avec une carrière où j’ai pu toucher à la question politique en ma qualité de député pendant le mandant précédent, je me rends compte, comme tous mes concitoyens, de la difficulté que nous avons à choisir des directions pour aller vers une nouvelle situation d’équilibre.

Nous avons assisté de façon indiscutable à un sursaut patriotique, à une mobilisation générale, à un regain de confiance sans précédent dans les institutions du pays.

La question du modèle de prise de décision stratégique est un sujet qui était d’actualité au Maroc. Peut-être qu’il n’était pas exprimé d’une façon directe, claire. Et l’immédiateté de la question n’était peut-être pas largement partagée par les acteurs. Mais la crise sanitaire, les perspectives moroses de l’économie mondiale, le changement des rapports de force et les transformations silencieuses que nous vivons permettent de dire qu’il y a aujourd’hui tellement de mutations qu’il ne faudra pas commettre l’erreur de vouloir traiter les conséquences et les parties visibles de ce qui se passe.  Il faudra plutôt réinventer le moteur de la décision marocaine à l’échelle politique et économique. Le Maroc doit disposer de sa propre doctrine pour sortir de la crise.

- Quand on entend « façon de décider », cela nous renvoie directement à la Constitution, à l’organisation des pouvoirs, sujet largement débattu en 2011. A priori, au moins sur le papier, la façon de décider est connue aujourd’hui. On sait qui fait quoi, le rôle de la monarchie, du gouvernement, du Parlement, ainsi que les différentes forces sociales qui influencent la décision. Donc quand vous dites qu’il faut réinventer le modèle décisionnel, est-ce une manière indirecte d’appeler à revoir notre organisation institutionnelle, son fonctionnement ? 

-Dans toute Constitution, il y a un gap entre ce qu’on appelle « the jure » et « the facto ». « The jure » représente ce qui est noblement pensé, organisé sous forme de constitution, d’accord, ou de contrat social. Le « facto » renvoie quant à lui au monde de la réalité, qui est forcément différent de ce qui est pensé, par un certain nombre d’asymétries de l’information, par une impréparation institutionnelle, par un manque de moyens organisationnels, par des biais cognitifs, par des circuits de distribution de l’offre constitutionnelle…

Dans une société, forcément, nous nous retrouvons dans une réalité qui est différente, mais qui peut être aussi sur certains aspects, un peu plus fidèle à la vision ou à l’âme d’origine de la Constitution. D’après une étude de la Harvard Kennedy School of Government, ce gap explique les imperfections et dysfonctionnements, en partie. Même si à l’échelle de la réflexion originelle, une constitution reste toujours perfectible dans l’absolu.

L’ampleur des transformations qu’a connues le monde mérite à mon avis que la question soit posée. C’est un exercice que le Maroc peut faire de façon tout à fait honorable, comme le font d’autres pays. Ça c’est le premier sujet qui légitime cette approche. 

- Pouvez-vous nous donner des cas concrets de ces imperfections qui entravent notre façon de décider ?

-Des exemples, j’en ai une dizaine. L’un d’eux, c’est le rapport entre ce qu’on appelle les arènes politiques et les forums politiques. 

L’arène est l’endroit où se prennent les décisions : les institutions. Et les forums, c’est là où l’intelligentsia d’un pays, des acteurs qui ne sont pas dans la décision, expriment des points de vue, essaient d’influencer les décisions. On y trouve des chercheurs, des groupements d’intérêts, la société civile… Ce ne sont pas eux qui décident. Ce sont des acteurs qui peuvent influencer la décision, avec ou sans agenda d’ailleurs. 

Ici, la question de la qualité de la représentation se pose. Dans toutes les sociétés du monde, les démocraties représentatives ne permettent pas d’inclure toutes les parties prenantes dans la prise de décision. Les systèmes démocratiques essaient donc de la compléter par des formes de démocratie participative. Dans notre cas, cela prend la forme d’un certain nombre d’institutions constitutionnelles consultatives. Mais il faut se poser la question de comment rendre nos outils démocratiques beaucoup plus efficaces pour que notre modèle soit plus résilient. 

Je vais toutefois conclure par une note positive : ce qui me permet d’espérer que l’avenir sera agréable et prometteur pour notre pays, c’est que nous avons assisté de façon indiscutable à un sursaut patriotique, à une mobilisation générale, à un regain de confiance sans précédent dans les institutions du pays. Notamment autour de l’institution monarchique qui a pris les choses en main durant cette crise. Je pense que nous assistons quand même à une transformation silencieuse. Il est donc question de la consolider mais de façon rapide, outillée et déterminée. 

- Ce qui nous amène à une des propositions centrales de votre travail de réflexion : ce que vous appelez le « compromis démocratique ». Un concept qui implique, si on a bien compris, la constitution d’un gouvernement d’union nationale, né hors du circuit électoral et composé de compétences nouvelles pour gérer l’après-crise, la relance… 

-La première moitié de ce que vous formulez à savoir le compromis démocratique correspond en effet à ce que je propose. La deuxième partie, pas exactement. Je m’explique. Ce que je propose, c’est une constellation de transformations, de stratégies. Elles n’ont de sens que si elles vont ensemble. 

Le premier élément, c’est effectivement la nécessité d’opérer ce que j’appelle un compromis démocratique. Je pense que nous sommes déjà forts et fiers du consensus politique établi à l’occasion de l’exercice constitutionnel de 2011. Donc pour moi, la question du consensus politique ne se pose pas. Les acteurs politiques sont plus ou moins d’accord sur la nature de nos institutions, l’organisation des pouvoirs. Je ne pense pas que ce soit le sujet aujourd’hui. Et la période écoulée entre 2011 et aujourd’hui est trop courte pour pouvoir revisiter le sujet. 

Il faut faire l’économie des clivages politiques, mais de façon volontaire. Car il n’est absolument pas question de mettre les partis de côté

Le compromis démocratique est différent, c’est celui qui engage les acteurs dans le champ de l’action. Par acteurs, j’entends en premier lieu les partis politiques qui représentent le noyau de toute démocratie, mais je pense aussi à l’implication de tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans les offres politiques actuelles et qui ne sont pas moins marocains. Je pense également à des acteurs structurés dans la société civile et qui peuvent compléter les acteurs politiques dans la qualité de la représentation. C’est à eux d’ailleurs que font appel les institutions constitutionnelles pour pouvoir compléter un point de vue sur une question liée par exemple aux droits de l’homme, à l’économie ou autre…

Je propose dans mon livre des choses précises. Mais je ne me permets pas à ce stade de dresser une ligne de conduite qui ne peut être que le résultat d’un processus volontaire de concertation entre les acteurs. En revanche, je peux poser sur le plan conceptuel quelques éléments majeurs que ce compromis doit aborder à mon avis. 

Le premier élément, qui me parait fondamental, c’est la question de la politisation de la vie publique. J’entends par « politisation » les clivages qui accompagnent toute réforme, toute action publique, « al mounawachat », la controverse politique, cette opposition entre les arènes et les forums politiques. 

La politisation a beaucoup de sens dans un exercice démocratique normal. Mais des fois, elle dérive vers du populisme ou vers des formes de fuites en avant quand les décideurs butent sur les difficultés liées à la complexité des problèmes et ont du mal à trouver des solutions pour les citoyens.

Je pense que compte tenu des moyens et du temps limités, du fait que nous sommes attendus à l’échelle mondiale, économique et sociale, que la crise nous impose d’être précis, rapides, de prendre les décisions de façon déterminée, comme nous l’avons fait tout au long de ce début de pandémie, cette question mérite d’être posée sur la table pour rechercher un compromis sur les manières de mener cette politisation de la vie publique en tant que facteur d’émulation plutôt que de controverse dans le but de rechercher des solutions aux problèmes posés.

- On devrait donc, selon vous, faire l’économie des clivages et des batailles politiques, qui sont pourtant l’essence de tout exercice démocratique… Est-ce bien cela ? 

-Oui. Il s’agit de faire l’économie des clivages politiques, mais de façon volontaire. Car il n’est absolument pas question de mettre les partis de côté. Au contraire, ils doivent être au centre du dispositif politique du pays. Mais il faut que tous les partis puissent se mettre ensemble pour identifier les lacunes et s’ouvrir sur les autres forces de la nation. 

La représentation des intérêts est fondamentale dans tout système de décision. Elle permet d’organiser le débat, les échanges, d’organiser une société. Elle se fait dans une démocratie par le biais d’institutions. Nous les avons. Elles sont relativement bien implantées. Aujourd’hui, il faudra par l’effet d’une politisation moins exacerbée, plus centrée sur l’essentiel et beaucoup moins sur des aspects de politique politicienne, minimiser les blocages, en matière de réformes et de résolution de problèmes, qui seraient dus à ce que Mark Harrison Moore appelle dans son ouvrage « Creating Public Value » les « autorisations politiques ». 

En effet, les organisations publiques peuvent se retrouver otages de discussions politiciennes au détriment de l’intérêt général et les « autorisations politiques » dont elles ont besoin peuvent tarder à voir le jour ou subir des pressions qui altéreraient leurs finalités. Cela risque de remettre en cause un agenda partagé par l’ensemble de la nation.

Autre aspect : l’arbitrage entre ces intérêts. La sortie de crise, il faut la voir comme un ensemble de réformes à mettre en place. Traditionnellement, les réformes ont du mal à sortir à cause des clivages politiques et des intérêts corporatistes. Les réformes ne doivent pas non plus être prises en otage par des intérêts corporatistes qui ne seraient pas en mesure d’en comprendre les enjeux. 

Cette démarche suppose également une nouvelle forme de communication politique. La communication est une ressource politique en général. Quand elle est utilisée à bon escient, elle permet de focaliser l’attention des acteurs sur ce qui les unit. Mais elle est également un élément de démarcation des acteurs politiques vis-à-vis des concurrents. 

Si nous sommes dans une logique de compromis démocratique, cette communication politique pourrait être utilisée intelligemment par tous pour délimiter l’espace du pensable et du dicible, c'est-à-dire de ce qui devrait être fait de façon raisonnable et dans l’unique intérêt général sans calcul politicien ou corporatiste. Cette démarche permettra également d’avoir une meilleure confiance dans les règles du jeu.

- Pour résumer, les clivages politiques ne nous faciliteront pas, d’après vous, la sortie de crise... 

-La crise nous a montré qu’il faut faire preuve d’humilité, écouter la science et les compétences, car les problèmes posés sont immédiats, complexes et nécessitent de la réflexion et de l’action. Très souvent dans le monde des solutions, il y a très peu de zones grises, c’est soit blanc soit noir. Soit vous avez des masques, soit vous ne les avez pas, soit vous avez des respirateurs, soit vous ne les avez pas, soit vous avez des réserves en devises, soit vous ne les avez pas... C’est très straightforward.

Nous pouvons mener une conférence politique qui réunirait les partis pour se mettre d’accord sur les priorités de la prochaine phase, et développer un compromis sur les règles du jeu à observer par tous 

C’est là où le compromis que je prône comme démarche volontaire de la part des acteurs politiques auxquels pourrait s’adjoindre la société civile peut effectivement conditionner un vrai saut dans le modèle marocain. Un modèle qui, pendant les dernières semaines et malgré les moyens limités, a démontré qu’il y a une forme de singularité du Maroc, qui a été d’ailleurs reconnue par la communauté internationale. 

Le Maroc n’a pourtant pas changé de taille économique ou de maturité technologique, mais il a quand même accumulé du capital immatériel dans le sens de cette confiance, de cette mobilisation et de cette communion entre toutes les couches de la nation. Il faudra désormais le renforcer.

- Alors, concrètement, quelle forme pourrait prendre ce compromis politique, et comment l’organiser ? 

-Ce compromis doit poser sur la table la complexité des réformes à mener, leur immédiateté, complexité, la trajectoire et l’orchestration du travail à faire. Le travail à faire est énorme, comparativement à ce qui a été fait jusque-là. Nous assistons à un appauvrissement des nations, des penseurs parlent de la ruine au vrai sens du terme, de l’incapacité de régénérer les actifs financiers perdus. Des postulats du genre « Too Big to Fail » pour les grandes entreprises sont remis en cause. Cela nécessitera des révisions de dogmes économiques, des fusions-acquisitions, une réorientation des politiques industrielles…

Il est important que notre système politique se rende compte de l’ampleur des défis. Nous pouvons de façon collective et responsable mener une conférence politique qui réunirait les partis, qui sont la dynamo de la vie politique, pour se mettre d’accord sur les priorités de la prochaine phase, et développer un compromis sur les règles du jeu à observer par tous. 

Cela peut prendre la forme d’un gouvernement d’union nationale - ce n’est pas un point de vue, mais une possibilité-, une révision constitutionnelle pour instaurer de nouvelles missions publiques ou donner forme à des nouvelles formes de collaborations, des décisions communes de s’ouvrir massivement sur les autres acteurs de la société. L’objectif étant une meilleure valorisation des compétences et talents marocains.

Concrètement, cela pourrait déboucher sur une forme de mémorandum qui pourrait être adressé au Souverain pour exprimer une démarche citoyenne, responsable, et à la hauteur de l’étape.

Voilà une première grande initiative qui découle de ce raisonnement sur ce nouveau mode de décision stratégique. Il n’est pas question du tout d’une remise en cause des règles démocratiques. Il s’agit au contraire de les renforcer, les préserver par une démarche volontaire qui mobilise l’intelligence collective et le sens patriotique de tous les Marocains. Je ne pense pas que les partis soient insensibles à cette démarche. 

- On peut interpréter votre idée comme un appel à la dépolitisation de la vie publique, à une centralisation du pouvoir au niveau du palais et une technocratisation du gouvernement, qui ne serait là que pour exécuter ce qui est décidé, sans possibilité de débattre des choix qui sont effectués. Car le politique, selon votre lecture, ne serait pas capable de gérer les défis de la crise.  Vous appelez en fait à une sorte d’état d’exception qui ne dit pas son nom, à une pause démocratique le temps de régler l’urgence, non ? 

-Je vous remercie pour cette question, car elle me permettra de bien clarifier mes propos. Car je dis le contraire de tout cela. Cette voie n’a jamais été dans l’histoire de l’humanité porteuse de solutions. Je dis au contraire que le politique doit prendre ses responsabilités. Et qu’au lieu que chacun travaille de son côté selon des prismes et des dogmes préétablis par des référentiels partisans qui correspondaient à une époque révolue, il va falloir aujourd’hui réinventer notre manière de faire la politique, car les temps ont changé lors de cette crise. Le moment nécessite qu’on le fasse ensemble, au sein des partis politiques mais également en mobilisant toutes les compétences marocaines. 

Nous ne disposons pas d’une recette toute faite de l’après Covid. C’est pourquoi le débat politique doit continuer. Mais il doit se faire selon des règles nouvelles

Je dis aussi que la démocratie est un acquis, les institutions doivent continuer à fonctionner, c’est l’un de nos grands acquis. Et je dis que ce compromis démocratique pourrait se faire de manière concertée, volontaire, pour regarder en face l’ampleur de la situation et nous assurer que nous ne négligeons personne, que nous sommes en capacité de mobiliser le génie marocain à l’intérieur comme à l’extérieur du Maroc.

Les pays qui s’en sortiront, ce sont les pays qui vont pouvoir dénicher de nouvelles opportunités, rendre plus agiles leurs institutions, plus performants leurs systèmes de production, rendre plus sains leur débat démocratique. Un débat politique orienté solution, centré sur les citoyens et où les idées pertinentes sont en compétition, est forcément un schéma de fonctionnement sain. 

Dans la période d’avant-guerre, les démocraties européennes se sont contentées du confort d’un débat politique qui était décorrélé de la gravité de la situation. Elles se sont retrouvées en guerre. Et tous les historiens, dirigeants et politiques de ces pays-là ont reconnu qu’ils avaient tort durant les années 1930 parce qu’ils ont privilégié la forme sur le fond. 

En ce qui nous concerne, je dis qu’il ne s’agit pas seulement d’avoir une démocratie formelle où les usages sont respectés car cela ne suffira pas pour nous porter vers l’avenir. Il faudra certes que l’on préserve nos acquis démocratiques et nos institutions, mais aussi que l’on revoie de manière volontaire, que l’on explore de nouvelles voies qui nous permettront de travailler ensemble pour gagner en matière de temps institutionnel.

Le débat est fondamental. Nous ne disposons pas d’une recette toute faite de l’après Covid. C’est pourquoi le débat politique doit donc continuer. Mais il doit se faire selon des règles nouvelles, avec une meilleure appétence à la collaboration et à la co-construction entre les partis politiques, une meilleure organisation, une meilleure interaction avec les élites en dehors des partis, avec plus d’abnégation, et surtout une meilleure considération de l’intérêt général qui se détache de la doctrine politique préétablie chez chacun.

Dans le malheur de la crise, nous sommes une génération qui a pourtant de la chance. La chance de pouvoir réinventer nos modèles. Et c’est de cela que je parle. 

- Supposons que ce compromis que vous imaginez se réalise, à quoi serviront alors les élections ? Les élections apparaissent inutiles si tous les partis sont d’accord sur la voie à suivre…

-Je veux préciser que je ne défends pas le fait d’avoir une vision unique, un point de vue unique et que le rôle des acteurs se résume à l’exécution. Ce serait un suicide. Une telle démarche va nous priver de la capacité de chacun à innover, du poids de la différence, de l’argumentation et de la sensibilité par rapport aux territoires, aux inégalités. C’est là où la politique est très importante : c’est elle qui nous permet d’avoir un retour sur l’expérience vécue par le citoyen. Car la science, la technocratie et la statistique, sont sans doute fortes dans les indicateurs et les systèmes de mesure d’impact. Toutefois, ces systèmes renseignent très peu sur l’expérience vécue. Or, c’est très souvent l’expérience vécue qui conditionne le malheur ou le bonheur des citoyens !

Partant de cela, je ne dis pas qu’il faut disposer d’un mode de pensée unique. Je dis par contre qu’il faut qu’on se mette d’accord sur le mécanisme qui permet de générer notre pensée, nos idées. Notre système doit être pour cela plus inclusif pour mobiliser les talents issus de larges franges de la population qui ont des idées, des propositions, qui veulent aider, participer... Nous les avons vus durant cette crise avec tout ce foisonnement, toutes ces initiatives citoyennes qui ont eu du mal à être canalisées par les pouvoirs publics faute de mécanismes qui permettent de capturer ce génie collectif.  

Dans le schéma du compromis que je propose, les solutions et les idées seront produites par des élites qui peuvent être politiques ou pas.

Il s’agit donc d’organiser notre pensée collective de manière plus ouverte, plus efficace, tout en se rattachant à nos acquis -qu’il n’est en aucun cas question, à mon avis, de remettre en cause.

Quant aux élections, la question se pose effectivement. Je n’ai pas d’avis tranché là-dessus. Cela dépendra de l’évolution de la situation mondiale et nationale. Mais je dis que c’est un sujet qui mérite d’être posé de façon calme, sereine. D’ailleurs le moment venu, nous pouvons user des  mécanismes institutionnels pour gérer ce genre de questions. 

Mais l’idée n’est pas seulement de poser le sujet des élections d’un point de vue de « praticality », de l’organisation, la question coût, temps… l’enjeu va bien au-delà de cela. Je parle de la finalité. Nous pouvons si la situation le nécessite organiser le débat national, sans pour autant aller sur un débat politicien. Le débat peut être politique, à condition de mettre de côté l’ego et les positionnements classiques opposition/gouvernement, et d’aborder les idées sans trop prêter attention à leur origine. C’est le triomphe des solutions qui doit primer. 

- Dans une démocratie, les idées, les solutions sont justement conçues dans des programmes politiques qu’on soumet au suffrage populaire... 

-Dans le schéma du compromis que je propose, les solutions et les idées seront produites par des élites qui peuvent être politiques ou pas. C’est pour cela que je parle d’une conférence des partis politiques comme acte volontariste. Et comme étant un acte responsable et ouvert à tous les choix et à toutes les configurations pour éviter ce que les praticiens de la décision stratégique appellent le « syndrome de la bonne réponse ».

Le Maroc se rapproche de la stratégie de l’océan bleu qui rompt avec les modèles classiques de prise de décision, qui permet une orientation des ressources, du génie national, du collectif, pour trouver des solutions et avancer de façon non conventionnelle

Je ne présage donc pas de l’aboutissement de cette discussion citoyenne. Mais c’est un acte que l’ont fait d’abord vis-à-vis du Maroc, pour montrer que toute la classe politique a compris l’étendue du sujet. Et de dire que, comme tous les Marocains qui se sont mobilisés durant cette crise, il est temps que le politique aussi prenne la mesure de la situation. Je suis sûr qu’à l’échelle de chaque parti politique, il y a une totale prise de conscience de l’enjeu. Maintenant, il faut transformer l’essai, donner à tout cela une forme tangible qui doit proposer des solutions. Et c’est à cette conférence des partis politiques de proposer des pistes du compromis démocratique. Il ne m’appartient pas d’apporter un jugement ou de donner une recette. J'essaie simplement de préciser quelques piliers de réflexion dont nous avons dénombré quelques-uns dans cet entretien. 

C’est un travail académique qui s’appuie sur un effort de recherche que j’ai mené pendant plus de six ans. Il est également nourri d’une modeste expérience politique nationale et locale et d’un vécu managérial aussi bien dans le secteur public que privé.  

- Dans votre réflexion, le compromis démocratique n’est qu’un outil pour aboutir à une stratégie globale, économique et sociale, qui permettrait au pays d’entamer la relance sur de nouvelles bases. En quoi consiste cette stratégie de sortie de crise ? 

-Le concept de compromis démocratique doit en effet être déployé sur quelque chose de tangible. Je parlerais du Maroc au cœur d’une stratégie de l’océan bleu, la « blue ocean strategy » qui doit rappeler à certains le Bestseller en stratégie de Renée Mauborgne et W. Chan Kim.  

L’océan bleu est le modèle de stratégie qui permet à un acteur de cultiver sa singularité, de créer des espaces qui ne sont pas contestés par les autres, de rendre la compétition caduque en mettant sur le terrain des options nouvelles, de ne pas se focaliser sur les différences, mais sur ce qui nous est commun. Ce sont ces éléments, dans le monde des affaires, qui permettent à une entreprise d’être plus compétitive sans avoir à se comparer aux entreprises de l’océan rouge, autre stratégie qui symbolise le sang, la compétition féroce. 

Dans mon livre à paraître, j’apporte une adaptation du modèle de stratégie initialement destiné aux organisations à l’échelle d’une nation et en l’occurrence le Maroc. En effet, en observant la trame de décision de notre pays et les possibilités futures, j’ai de solides raisons de croire que nous sommes en mesure d’opérer une stratégie d’océan bleu en mobilisant plusieurs concepts  dont notamment le leadership basé sur le « tipping point » ou encore le « point d’inflexion ». C’est une nouvelle forme de leadership qui apporte trois ruptures par rapport aux modèles classiques. 

La première concerne la sphère cognitive et se manifeste par une prise de conscience des acteurs de l’ampleur de la situation mais également de l’étendue des possibilités. Je pense que nous avons réussi le défi sur le plan populaire, il reste à le matérialiser sur le plan institutionnel et organisationnel.

La deuxième rupture porte sur la question des ressources. En effet, le fait d’orienter de façon concentrée les ressources vers un nombre limité et soigneusement étudié des objectifs permet d’obtenir des résultats exceptionnels voire spectaculaires. Cette attitude de la part d’un Etat peut rompre la fameuse règle de la proportionnalité entre les ressources mobilisées et les résultats recherchés. 

Il ne faut pas se leurrer. Quand la crise s’est déclarée, des pays ont aligné des centaines de milliards d’euros. Ces milliards, nous ne les avons pas. Nous avons pu malgré tout limiter la casse. Cela s’est fait grâce à des décisions. Et les décisions, c’est du capital immatériel. 

La troisième rupture concerne celle de la motivation. Je l’aborde en lien avec le génie national de façon détaillée dans le livre. 

Le Maroc se rapproche donc de la stratégie de l’océan bleu qui rompt avec les modèles classiques de prise de décision, qui permet une orientation des ressources, du génie national, du collectif, pour trouver des solutions et avancer de façon non conventionnelle. 

- Quelles sont donc les actions ou les plans à mettre en place pour réussir la relance et entrer dans ce nouveau modèle stratégique ?

-Je propose dans mon livre une dizaine de chantiers et transformations dans le cadre de cette stratégie de l’océan bleu. J’en citerais quelques-unes ici. Il y a d’abord le compromis démocratique dont on a largement discuté et qui doit asseoir la mécanique et les règles de prise de décision pour pouvoir libérer le génie collectif et rendre nos institutions pionnières à l’échelle mondiale. Nous avons le droit de rêver. La première transformation à faire porte donc sur la croyance politique.

L’idée de mener des transformations structurelles de l'économie pour s’insérer dans les chaines mondiales de valeur semble en voie de remise en cause par l’effet de la pandémie

Je propose également le développement d’une nouvelle mission publique que j’appelle la transition au « new normal ». Aujourd’hui, il y a une nouvelle mission qui s’impose à l’action publique: l’accompagnement des citoyens dans le cadre de nouvelles règles sociales. Cette nouvelle mission publique doit se déployer sur plusieurs axes : la gestion de l’espace, la mobilité, le télétravail… Ce sont des sujets qui connaissent de grandes transformations avec cette crise. Notre relation avec le travail, nos rapports sociaux, familiaux, notre conception de l’espace, du quartier, des services et équipements locaux, de l’éducation, de la mobilité… ont déjà changé et vont certainement durablement muter si ce genre de pandémies devient la règle dans les années à venir.

Les États et leur démembrement (collectivités, établissements publics…) doivent redéfinir les périmètres et les formes de leurs interventions dans des délais relativement réduits. Ceci milite donc pour instaurer cette nouvelle mission publique qui peut prendre une forme institutionnelle à discuter par les acteurs. 

- Le Covid-19 est aussi une crise économique, inédite. Que proposez-vous en termes de transformations ou d’actions à faire pour relancer la machine ? 

-La relance économique est un des sujets traités en effet. Et je plaide pour un nouveau référentiel de ladite relance. Je n’évoque pas une relance économique au sens mécanique du terme, et je salue d’ailleurs les efforts faits jusque-là par les pouvoirs publics pour gérer les urgences. Mais je crois que nous aurons besoin de bien plus que cela. Ce nouveau référentiel comporte plusieurs piliers. Le premier est une remise en cause de la doctrine économique qui a été jusque-là largement adoptée. 

On nous disait que des pays comme le Maroc doivent passer par ce qu’on appelle la transformation structurelle pour pouvoir espérer changer de taille. Cette transformation consiste principalement à réorienter des secteurs à faible valeur vers des activités à forte valeur ajoutée pour générer des richesses, des emplois et chemin faisant développer le positionnement du pays à l’échelle internationale. 

Ce raisonnement-là était valable et le Maroc s’est montré plutôt bon élève, notamment dans sa politique dans le secteur de l’automobile, l’aéronautique, l’électronique... L’idée, c’était de s’insérer dans les chaines mondiales de valeur. Et qui dit chaînes mondiales, dit une forme de spécialisation géographique, une connexion à des dispositifs logistiques pour pouvoir faire la tâche. Le concept reposait sur le drainage d’IDE impactants et en mesure de développer autour d’eux leurs propres écosystèmes. 

Il est de notre devoir d’accélérer le rythme en matière de réflexion par rapport à notre référentiel de la relance avant d’entrer dans le détail de la mécanique de la relance - qui allie politique budgétaire et monétaire.

Tout cela semble en voie de remise en cause par l’effet de la pandémie ; en témoignent deux types d’annonces importantes des décideurs des pays industrialisés. Le premier porte sur la subordination de subventions publiques aux industriels à un effort de relocalisation dans les pays d’origine. Il s’agit d’une menace directe au modèle de notre économie. Le deuxième type d’annonce fait allusion à la notion d’indépendance stratégique de ces pays. Nous assistons donc à un début de glissement de la décision économique de ces pays du monde de la rationalité, des fondements de la théorie des actionnaires « shareholder value », vers une forme de raison d’Etat, de souverainisme, ce qui nous ôte notre marge de manœuvre, met en danger la durabilité de notre modèle et même les acquis que nous avons pu développer jusque-là. 

J’appelle à ce que cela soit repensé. Il est temps que notre nation affiche une personnalité confirmée à ce sujet, avec une réflexion qui soit la nôtre. Et qui ne se fera pas dans des conditions agréables. Nous n’attendrons pas que le monde soit stable pour décider… Toute l’humanité est en train de batailler pour survivre et trouver de nouvelles voies.

Certains penseurs parlent par exemple des secteurs ou de l’économie de la vie. Il faut que nous examinions dans quelle mesure ce choix est faisable, pertinent, pour nos propres besoins et dans quelle mesure ce genre d’économie peut être exportable pour en faire un fer de lance de notre stratégie de relance. 

- Il y a un sujet qui fait débat actuellement, celui des moyens budgétaires et de la dette qu’il faudra mobiliser pour financer l’effort de relance. Quelle position avez-vous sur ce sujet ? 

-Ces questions ne sont pas à décorréler du référentiel de la relance dont je parle. Nous sommes conscients que nous avons des ressources limitées et qu’il va falloir recourir à la dette externe et interne pour pouvoir financer nos actions futures. Le problème, c’est qu’il sera difficile d’en faire une dette utile en l’absence au préalable d’une doctrine claire. 

Il est de notre devoir d’accélérer le rythme en matière de réflexion par rapport à notre référentiel de la relance avant d’entrer dans le détail de la mécanique de la relance - qui allie politique budgétaire et monétaire. Des leviers importants, certes, mais s’ils restent sans âme, seront très insuffisants pour nous remettre en selle, aux côtés des pays qui s’en sortent plutôt bien…

- C’est d’abord la doctrine qui doit primer sur les choix techniques ? 

-C‘est là où j’invoque la stratégie de l’océan bleu. Si on suivait une stratégie normale comme celle que l’on voit dans certains pays, on emprunterait des mécaniques classiques pour sauver ce qui est à sauver sans échapper à la fameuse règle de la proportionnalité des ressources aux résultats. Je pense que nous sommes plus intelligents que cela et que nous pouvons faire mieux. Nous pouvons espérer identifier ce que le « blue ocean » appelle des « hot spots », c’est à dire des secteurs d’activité, des industries, qui nécessitent des ressources peu abondantes en input, mais qui peuvent avoir un impact disproportionné. 

En gros, sur ce sujet du référentiel de la relance, je prône une doctrine marocaine qui prend en considération la théorie des jeux et le poids de la scénarisation. Car pendant que nous allons développer notre réflexion, les autres feront aussi la même chose. Nous n’allons pas figer le monde, développer nos solutions pour revenir tout doucement les implémenter. Cela ne va pas se passer comme ça. Surtout que la question de la relance n’est pas une affaire 100% interne. Elle est fortement liée aux interactions avec l’international. Il est temps de sortir de ce sous-équilibre optimal, nous sommes obligés de le faire. Et cela ne pourra se faire de façon efficace, éclairée, qu’à travers un compromis démocratique. La chose qui prime doit être l’intérêt national, même si on assouplit un peu les règles politiques. 

Je parlais au début de constellation, de sujets qui doivent aller ensemble pour réussir la relance. Et parmi ces sujets, il y a la solidarité. C’est une question sur laquelle nous avons été des champions à l’échelle internationale, malgré nos moyens limités, notamment à travers la création, en un temps record, du fonds anti-Covid, qui a bénéficé d’un grand capital confiance. Il est temps aujourd’hui de capitaliser sur cette démarche singulière du Maroc pour concevoir une vision intégrée et accélérée de la solidarité. 

- La solidarité passera forcément, selon plusieurs économistes, par une réforme fiscale permettant une collecte plus équitable de l’impôt pour une meilleure distribution au service des populations les plus vulnérables. On parle notamment de la taxation du capital, des successions, des hauts revenus. Qu’en pensez-vous ? 

-Il va falloir d’abord disposer d’une vision intégrée de la solidarité en revisitant l’ensemble des dispositifs dont dispose les pouvoirs publics, avec un meilleur ciblage de la population. C’est le moment par exemple d’accélérer la mise sur pied du RSU (registre social unifié), qui permettra d’orchestrer aussi bien la collecte que la dépense. 

Côté fiscalité, nous pouvons aligner des dizaines de dispositions dont il faut étudier la pertinence, la portée et le coût. Mais je pense que notre salut sera dans un travail de scénarisation de cette collecte. C’est pour cela qu’il faut de la compétence et de la technologie. Ce dispositif doit aussi avoir un ancrage dans le système de valeurs des Marocains. Nous pouvons explorer des aspects de solidarité familiale, inter-régionale, intergénérationnelle… qui peuvent, pourquoi pas, prendre la forme de dispositions fiscales. Même la fiscalité dans sa globalité connaîtra des changements qui vont dépendre de notre état de santé économique et de celle de nos partenaires économiques. Le principe de la constellation est donc fondamental. La solidarité n’est pas dissociée de notre doctrine de relance. Il faut une nouvelle ingénierie de la solidarité qui allie l’ensemble de ces instruments. Ceci dit, ce sujet peut aller relativement rapidement s’il est convenablement outillé par les autorités publiques. 

Et pour conclure, nous devons offrir une reconnaissance nationale aux champions du Covid, qui ont pris et continuent de prendre des risques, ont et continuent à faire don de leurs personnes pour atténuer nos malheurs. C’est un moment important pour toute la nation. Le Maroc a su le faire par le passé. Cette reconnaissance pourrait avoir à la fois une dimension symbolique, mais aussi et surtout matérielle.

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