Zakya Daoud: "Même vaincu, Abdallah Ibrahim a laissé d'importantes traces"

La journaliste Zalya Daoud publie un livre décrivant la trajectoire de Abdallah Ibrahim qui a été le troisième chef du gouvernement du Maroc indépendant. Malgré son intégrité quasi-mythique et sa forte empreinte sur les institutions du pays, cette personnalité est complètement tombée dans l’oubli pour les nouvelles générations. L’occasion d’interroger plus longuement l’auteure de cette biographie consacrée à un homme qu’elle a aussi côtoyé de près et qui lui a enseigné l’histoire.

Zakya Daoud :

Le 10 février 2019 à 18:04

Modifié le 13 février 2019 à 13:14

Médias24 : Avant d’entamer cette biographie, vous avez longtemps côtoyé Abdallah Ibrahim...

Zakya Daoud : Il m’a en effet prodigué des cours d’histoire mais je ne prétends pas le connaître mieux pour autant.

-Pur arabisant, il était issu d’un milieu religieux et très conservateur…

-Son père qui essayait de gagner sa vie dans l’agriculture était effectivement membre d’une zaouïa de Marrakech.

-Pourtant ce qui frappe d’emblée dans votre récit, c'est la séparation totale qu'il faisait entre la religion et politique...

-C’est vrai, il était croyant et pratiquant mais pour lui, la religion n’avait rien à voir avec la politique.

Il s’opposait farouchement à toute influence des traditions, qu’il détestait, sur la politique.

En cela, il était tout à fait moderne et évitait le mélange des genres qui sévit aujourd’hui.

-Sa boulimie de lecture l’a aidé à passer d’un conservatisme ambiant à l’ouverture sur le monde...

-Ce qui est sûr, c’est qu’il était plus philosophe et intellectuel que politicien.

-A l’image d’un joueur d’échecs, vous le présentez comme un stratège avec 25 ans d’avance dans ses analyses. Mais sachant qu’il n’a pas fait long feu au gouvernement, il était plutôt mauvais tacticien ?

-Ses admirateurs le décrivent en effet comme un homme qui réfléchissait toujours à très long-terme avec au moins 25 ans d’avance.

A contrario, ses détracteurs pensaient qu’il était tellement projeté dans le futur qu’il en oubliait les tactiques immédiates.

-Sa longue proximité avec l’UMT montre qu’il a fait un mauvais choix en pariant sur son secrétaire général Mahjoub Ben Seddik qu’il qualifie lui-même après-coup de dictateur et même pire que cela...

-Quand j’ai entrepris mes recherches sur lui, j’étais comme vous pleine d’interrogations. 

J’ai donc commencé une enquête de manière quasi-policière et à l’issue de ce travail, je pense avoir compris l’homme mais je ne prétends pas pour autant avoir tout élucidé sur sa personne.

Dans une citation du livre, Abdallah Ibrahim n’épargne en effet pas celui dont il a été pendant longtemps très proche et à qui il a prodigué plusieurs enseignements lorsqu’ils étaient incarcérés ensemble.

Au regard de son caractère, il me semble qu’il avait décidé, une bonne fois pour toutes, que la classe ouvrière était la force sociale la plus importante et qu’il devait donc s’appuyer dessus.

Sachant que cette force ouvrière était encadrée par le syndicat UMT, il s’en est donc rapproché et ce n’est qu’à la fin de sa vie, qu’il a compris que quelque chose n’allait pas au niveau de son leadership.

Zakya Daoud publie un essai sur Abdallah Ibrahim

L'auteure, Zakya Daoud

-Il a mis beaucoup de temps à se rendre compte que son élève était son exact opposé ?

-C’est vrai, mais à sa décharge, les contradictions n’épargnent aucun individu et je n’ai jamais prétendu que c’était une personne absolument lisse. 

Il est difficile de trouver ce genre de spécimen dans la vraie vie mais en même temps, ses contradictions faisaient aussi son intérêt.

Il n’était pas monolithique mais avait des défauts et des qualités et pouvait se tromper comme tout le monde.

-Dans votre ouvrage, Mahjoub Ben Seddik est présenté comme une erreur de casting dans sa vie ?

-(Rires)… Vous schématisez mais j’ai effectivement essayé d’expliquer ce qui pouvait relier deux personnes qui avaient une telle différence éthique. 

Le but étant de comprendre pourquoi Abdallah Ibrahim était resté aussi longtemps et avec autant d’acharnement aux côtés de l’UMT dirigée par Mahjoub Ben Seddik.

A mon sens, il s’était mis dans la tête, sachant qu’il était assez obstiné et même têtu, l’idée que ce syndicat était la force dominante et que sans lui, il ne pourrait rien faire. Ce en quoi, il n’avait pas tort.

-Tout le monde le présente comme le fondateur de grandes institutions du Maroc indépendant (création du Dirham, de la Banque centrale …). Aurait-il pu faire davantage s’il était resté plus longtemps au pouvoir ?

-Selon lui, ses grands chantiers qui n’ont jamais abouti concernaient la réduction de l’analphabétisme et la réforme agraire. Il avait d’ailleurs créé un réseau de communes pour porter cette réforme agraire.

-Sachant qu’il était très proche de grands dirigeants allemands, pensez-vous que si on l’avait laissé gouverner plus longtemps, le Maroc serait plus tourné vers l’Allemagne que vers la France ?

-Je ne veux pas spéculer mais ce qui est sûr, c'est qu’il essayait de diversifier les relations avec d’autres pays, sachant que malgré l’indépendance accordée en 1956, la France n’avait pas encore donné au Maroc une réelle indépendance économique.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’il était contre la France, mais il voulait diversifier les relations économiques du Maroc, ce qui d’ailleurs se fera naturellement plus tard et sans susciter de problèmes.

-En sortant le Maroc de la zone franc, a-t-il signé son éjection de son poste de chef de gouvernement ?

-Cette mesure n'a sûrement pas dû faire plaisir à la France.

Ce qui est certain, c’est que dès le départ, dans la querelle constante, sournoise et latente qui l’opposait au prince héritier de l’époque, la France a sans aucun doute pris parti pour le futur Hassan II.

-Ses amitiés allemandes (Willy Brandt, Helmut Kohl et Helmut Schmidt) inquiétaient-elles l’ancien occupant?

-Je ne crois pas qu’à cette époque, cela revêtait autant d'importance, mais il est clair que la France voulait garder les prérogatives qu’elle avait eues sur le Maroc pendant le protectorat (1912-1956).

L’histoire a toujours montré qu’un pays qui a eu de l’influence sur un autre ne veut pas le partager avec un nouvel arrivant qui pourrait le distancer dans les domaines économiques …

-Vous citez une phrase terrible de Mehdi Ben Barka pour décrire l’expérience gouvernementale de Abdallah Ibrahim : "Nous étions partiellement au pouvoir et partiellement dans l’opposition".

-C’est en effet une phrase prémonitoire précédant le règne de Hassan II qui montera sur le trône un an plus tard.

-Peut-on faire un parallèle avec l’ère Benkirane, chef du gouvernement durant la semaine et opposant le week-end ?

-Honnêtement, cela n’a absolument rien à voir, même si Abdelillah Benkirane avait des difficultés à imposer sa politique.

-Est-il vrai qu'à une certaine période, le PJD a voulu lancer une OPA sur l’UNFP pour entrer au Parlement?...

-C’est vrai : avant d’intégrer le Mouvement populaire démocratique et constitutionnel (MPDC) de Abdelkrim Khatib, les islamistes cherchaient un parti car ils n’arrivaient pas à décrocher le sésame administratif pour créer le leur.

Ils ont donc essayé de rentrer dans l’UNFP dont Abdallah Ibrahim était le secrétaire général, mais ce dernier a catégoriquement refusé.

-Pour quelle raison ?

-Pour lui, l’adhésion devait être personnelle, c’est-à-dire que les personnes intéressées devaient adhérer à titre personnel et pas en groupe.

-Sachant que pour lui, la religion était une affaire strictement privée, peut-on imaginer Abdallah Ibrahim dans un gouvernement de gauche avec des islamistes à l’image de la coalition actuelle PJD-USFP-PPS ?

-La situation à l’époque était tout à fait différente. La religion n’était pas aussi prégnante dans le domaine politique.

Les gens vivaient leurs croyances tranquillement dans leur cœur et l’Islam n’était pas un enjeu politique.

-Ce qui est frappant dans votre livre, c’est l’absence totale de la religion dans les discours politiques de l’ensemble des partis en compétition, y compris parmi les plus conservateurs comme l’Istiqlal ?

-Pour avoir personnellement vécu cette période, je confirme qu'on ne parlait absolument pas de religion.

-Comment l’expliquer? Est-ce que n’était pas encore un outil de conquête électorale ?

-En fait, ce n’est devenu un outil qu’à partir du moment où les Américains ont voulu privilégier les idées religieuses contre les idées de gauche à l'échelle mondiale.

A partir des années 70, ils ont commencé à s’appuyer sur des pays comme l’Arabie saoudite et le Pakistan pour propager à travers le monde cette idéologie salafiste.

Au Maroc, le coup de départ a été donné quand l’Etat a renvoyé tous les coopérants français et a arabisé le système d’éducation en important des enseignants du Moyen-Orient pour remplacer les Français.

Tout cela explique la situation actuelle où la religion est instrumentalisée y compris à des fins politiques.

-Pour vous, le bilan gouvernemental de A. Ibrahim était fabuleux et vous rappelez d'ailleurs la couverture du NYT intitulée "A Moroccan patriot". Sachant que le prince héritier ne le soutenait pas, c’était le début de la fin ?

-Il est certain que ses succès n’ont pas plu à celui qui était encore le prince héritier et qui prendra sa suite à la tête du gouvernement suivant.

Dans un des chapitres, on apprend d’ailleurs qu’il a personnellement fait échouer un prêt américain en s’y opposant auprès des bailleurs de fonds, et en leur spécifiant qu’il ne fallait pas traiter avec un gouvernement qui allait disparaître.

Quelque part, il y avait donc du sabotage de son action gouvernementale.

-Une fois éjecté du gouvernement, pensait-il sérieusement que son parti reviendrait au pouvoir ?

-(Rires)… Il a passé toute sa vie à l’espérer.

-Alors que même ses proches l’avaient lâché pour créer d’autres partis (USFP, UC) ?

-Oui mais ça ne l’a pas empêché d’y croire dur comme fer.

-Avant la Constitution du gouvernement Youssoufi, a-t-il pensé que c’était enfin le tour de l’UNFP ?

-Il s’est en effet réuni avec les leaders de l’USFP, du PI et du PPS et s’est déclaré prêt à rejoindre cette alliance pour entrer dans un gouvernement d’union nationale mais les choses se sont mal passées.

-Que reste-t-il de l’homme ? Si vous n’aviez pas écrit sa biographie, il serait retombé dans l’oubli ?

-C’est aux lecteurs de se faire une idée de son importance dans l’histoire politique du Maroc.

En tout état de cause, dans mon roman précédent intitulé "Les Aït Chéris" je maintiens l’idée que les vaincus laissent autant de traces dans l’histoire que les vainqueurs.

-On peut donc en déduire que Abdallah Ibrahim en laissera autant que le défunt Hassan II ?

-(Rires)… J’invite les lecteurs à vérifier d’eux-mêmes dans mon livre mais je ne peux pas en dire plus.

"Abdallah Ibrahim, l'histoire des rendez-vous manqués ? " : Un ouvrage écrit par la journaliste et écrivaine Zakya Daoud et paru aux éditions "La Croisée des Chemins".

Zakya Daoud: "Même vaincu, Abdallah Ibrahim a laissé d'importantes traces"

Le 10 février 2019 à18:04

Modifié le 13 février 2019 à 13:14

La journaliste Zalya Daoud publie un livre décrivant la trajectoire de Abdallah Ibrahim qui a été le troisième chef du gouvernement du Maroc indépendant. Malgré son intégrité quasi-mythique et sa forte empreinte sur les institutions du pays, cette personnalité est complètement tombée dans l’oubli pour les nouvelles générations. L’occasion d’interroger plus longuement l’auteure de cette biographie consacrée à un homme qu’elle a aussi côtoyé de près et qui lui a enseigné l’histoire.

Médias24 : Avant d’entamer cette biographie, vous avez longtemps côtoyé Abdallah Ibrahim...

Zakya Daoud : Il m’a en effet prodigué des cours d’histoire mais je ne prétends pas le connaître mieux pour autant.

-Pur arabisant, il était issu d’un milieu religieux et très conservateur…

-Son père qui essayait de gagner sa vie dans l’agriculture était effectivement membre d’une zaouïa de Marrakech.

-Pourtant ce qui frappe d’emblée dans votre récit, c'est la séparation totale qu'il faisait entre la religion et politique...

-C’est vrai, il était croyant et pratiquant mais pour lui, la religion n’avait rien à voir avec la politique.

Il s’opposait farouchement à toute influence des traditions, qu’il détestait, sur la politique.

En cela, il était tout à fait moderne et évitait le mélange des genres qui sévit aujourd’hui.

-Sa boulimie de lecture l’a aidé à passer d’un conservatisme ambiant à l’ouverture sur le monde...

-Ce qui est sûr, c’est qu’il était plus philosophe et intellectuel que politicien.

-A l’image d’un joueur d’échecs, vous le présentez comme un stratège avec 25 ans d’avance dans ses analyses. Mais sachant qu’il n’a pas fait long feu au gouvernement, il était plutôt mauvais tacticien ?

-Ses admirateurs le décrivent en effet comme un homme qui réfléchissait toujours à très long-terme avec au moins 25 ans d’avance.

A contrario, ses détracteurs pensaient qu’il était tellement projeté dans le futur qu’il en oubliait les tactiques immédiates.

-Sa longue proximité avec l’UMT montre qu’il a fait un mauvais choix en pariant sur son secrétaire général Mahjoub Ben Seddik qu’il qualifie lui-même après-coup de dictateur et même pire que cela...

-Quand j’ai entrepris mes recherches sur lui, j’étais comme vous pleine d’interrogations. 

J’ai donc commencé une enquête de manière quasi-policière et à l’issue de ce travail, je pense avoir compris l’homme mais je ne prétends pas pour autant avoir tout élucidé sur sa personne.

Dans une citation du livre, Abdallah Ibrahim n’épargne en effet pas celui dont il a été pendant longtemps très proche et à qui il a prodigué plusieurs enseignements lorsqu’ils étaient incarcérés ensemble.

Au regard de son caractère, il me semble qu’il avait décidé, une bonne fois pour toutes, que la classe ouvrière était la force sociale la plus importante et qu’il devait donc s’appuyer dessus.

Sachant que cette force ouvrière était encadrée par le syndicat UMT, il s’en est donc rapproché et ce n’est qu’à la fin de sa vie, qu’il a compris que quelque chose n’allait pas au niveau de son leadership.

Zakya Daoud publie un essai sur Abdallah Ibrahim

L'auteure, Zakya Daoud

-Il a mis beaucoup de temps à se rendre compte que son élève était son exact opposé ?

-C’est vrai, mais à sa décharge, les contradictions n’épargnent aucun individu et je n’ai jamais prétendu que c’était une personne absolument lisse. 

Il est difficile de trouver ce genre de spécimen dans la vraie vie mais en même temps, ses contradictions faisaient aussi son intérêt.

Il n’était pas monolithique mais avait des défauts et des qualités et pouvait se tromper comme tout le monde.

-Dans votre ouvrage, Mahjoub Ben Seddik est présenté comme une erreur de casting dans sa vie ?

-(Rires)… Vous schématisez mais j’ai effectivement essayé d’expliquer ce qui pouvait relier deux personnes qui avaient une telle différence éthique. 

Le but étant de comprendre pourquoi Abdallah Ibrahim était resté aussi longtemps et avec autant d’acharnement aux côtés de l’UMT dirigée par Mahjoub Ben Seddik.

A mon sens, il s’était mis dans la tête, sachant qu’il était assez obstiné et même têtu, l’idée que ce syndicat était la force dominante et que sans lui, il ne pourrait rien faire. Ce en quoi, il n’avait pas tort.

-Tout le monde le présente comme le fondateur de grandes institutions du Maroc indépendant (création du Dirham, de la Banque centrale …). Aurait-il pu faire davantage s’il était resté plus longtemps au pouvoir ?

-Selon lui, ses grands chantiers qui n’ont jamais abouti concernaient la réduction de l’analphabétisme et la réforme agraire. Il avait d’ailleurs créé un réseau de communes pour porter cette réforme agraire.

-Sachant qu’il était très proche de grands dirigeants allemands, pensez-vous que si on l’avait laissé gouverner plus longtemps, le Maroc serait plus tourné vers l’Allemagne que vers la France ?

-Je ne veux pas spéculer mais ce qui est sûr, c'est qu’il essayait de diversifier les relations avec d’autres pays, sachant que malgré l’indépendance accordée en 1956, la France n’avait pas encore donné au Maroc une réelle indépendance économique.

Cela ne veut pas dire pour autant qu’il était contre la France, mais il voulait diversifier les relations économiques du Maroc, ce qui d’ailleurs se fera naturellement plus tard et sans susciter de problèmes.

-En sortant le Maroc de la zone franc, a-t-il signé son éjection de son poste de chef de gouvernement ?

-Cette mesure n'a sûrement pas dû faire plaisir à la France.

Ce qui est certain, c’est que dès le départ, dans la querelle constante, sournoise et latente qui l’opposait au prince héritier de l’époque, la France a sans aucun doute pris parti pour le futur Hassan II.

-Ses amitiés allemandes (Willy Brandt, Helmut Kohl et Helmut Schmidt) inquiétaient-elles l’ancien occupant?

-Je ne crois pas qu’à cette époque, cela revêtait autant d'importance, mais il est clair que la France voulait garder les prérogatives qu’elle avait eues sur le Maroc pendant le protectorat (1912-1956).

L’histoire a toujours montré qu’un pays qui a eu de l’influence sur un autre ne veut pas le partager avec un nouvel arrivant qui pourrait le distancer dans les domaines économiques …

-Vous citez une phrase terrible de Mehdi Ben Barka pour décrire l’expérience gouvernementale de Abdallah Ibrahim : "Nous étions partiellement au pouvoir et partiellement dans l’opposition".

-C’est en effet une phrase prémonitoire précédant le règne de Hassan II qui montera sur le trône un an plus tard.

-Peut-on faire un parallèle avec l’ère Benkirane, chef du gouvernement durant la semaine et opposant le week-end ?

-Honnêtement, cela n’a absolument rien à voir, même si Abdelillah Benkirane avait des difficultés à imposer sa politique.

-Est-il vrai qu'à une certaine période, le PJD a voulu lancer une OPA sur l’UNFP pour entrer au Parlement?...

-C’est vrai : avant d’intégrer le Mouvement populaire démocratique et constitutionnel (MPDC) de Abdelkrim Khatib, les islamistes cherchaient un parti car ils n’arrivaient pas à décrocher le sésame administratif pour créer le leur.

Ils ont donc essayé de rentrer dans l’UNFP dont Abdallah Ibrahim était le secrétaire général, mais ce dernier a catégoriquement refusé.

-Pour quelle raison ?

-Pour lui, l’adhésion devait être personnelle, c’est-à-dire que les personnes intéressées devaient adhérer à titre personnel et pas en groupe.

-Sachant que pour lui, la religion était une affaire strictement privée, peut-on imaginer Abdallah Ibrahim dans un gouvernement de gauche avec des islamistes à l’image de la coalition actuelle PJD-USFP-PPS ?

-La situation à l’époque était tout à fait différente. La religion n’était pas aussi prégnante dans le domaine politique.

Les gens vivaient leurs croyances tranquillement dans leur cœur et l’Islam n’était pas un enjeu politique.

-Ce qui est frappant dans votre livre, c’est l’absence totale de la religion dans les discours politiques de l’ensemble des partis en compétition, y compris parmi les plus conservateurs comme l’Istiqlal ?

-Pour avoir personnellement vécu cette période, je confirme qu'on ne parlait absolument pas de religion.

-Comment l’expliquer? Est-ce que n’était pas encore un outil de conquête électorale ?

-En fait, ce n’est devenu un outil qu’à partir du moment où les Américains ont voulu privilégier les idées religieuses contre les idées de gauche à l'échelle mondiale.

A partir des années 70, ils ont commencé à s’appuyer sur des pays comme l’Arabie saoudite et le Pakistan pour propager à travers le monde cette idéologie salafiste.

Au Maroc, le coup de départ a été donné quand l’Etat a renvoyé tous les coopérants français et a arabisé le système d’éducation en important des enseignants du Moyen-Orient pour remplacer les Français.

Tout cela explique la situation actuelle où la religion est instrumentalisée y compris à des fins politiques.

-Pour vous, le bilan gouvernemental de A. Ibrahim était fabuleux et vous rappelez d'ailleurs la couverture du NYT intitulée "A Moroccan patriot". Sachant que le prince héritier ne le soutenait pas, c’était le début de la fin ?

-Il est certain que ses succès n’ont pas plu à celui qui était encore le prince héritier et qui prendra sa suite à la tête du gouvernement suivant.

Dans un des chapitres, on apprend d’ailleurs qu’il a personnellement fait échouer un prêt américain en s’y opposant auprès des bailleurs de fonds, et en leur spécifiant qu’il ne fallait pas traiter avec un gouvernement qui allait disparaître.

Quelque part, il y avait donc du sabotage de son action gouvernementale.

-Une fois éjecté du gouvernement, pensait-il sérieusement que son parti reviendrait au pouvoir ?

-(Rires)… Il a passé toute sa vie à l’espérer.

-Alors que même ses proches l’avaient lâché pour créer d’autres partis (USFP, UC) ?

-Oui mais ça ne l’a pas empêché d’y croire dur comme fer.

-Avant la Constitution du gouvernement Youssoufi, a-t-il pensé que c’était enfin le tour de l’UNFP ?

-Il s’est en effet réuni avec les leaders de l’USFP, du PI et du PPS et s’est déclaré prêt à rejoindre cette alliance pour entrer dans un gouvernement d’union nationale mais les choses se sont mal passées.

-Que reste-t-il de l’homme ? Si vous n’aviez pas écrit sa biographie, il serait retombé dans l’oubli ?

-C’est aux lecteurs de se faire une idée de son importance dans l’histoire politique du Maroc.

En tout état de cause, dans mon roman précédent intitulé "Les Aït Chéris" je maintiens l’idée que les vaincus laissent autant de traces dans l’histoire que les vainqueurs.

-On peut donc en déduire que Abdallah Ibrahim en laissera autant que le défunt Hassan II ?

-(Rires)… J’invite les lecteurs à vérifier d’eux-mêmes dans mon livre mais je ne peux pas en dire plus.

"Abdallah Ibrahim, l'histoire des rendez-vous manqués ? " : Un ouvrage écrit par la journaliste et écrivaine Zakya Daoud et paru aux éditions "La Croisée des Chemins".

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