La bombe de Boston déclenche des réactions islamophobes

La bombe de Boston déclenche des réactions islamophobes

Le 19 avril 2013 à 20h20

Modifié le 27 avril 2021 à 22h17

En suspectant injustement un Saoudien puis deux Marocains, le FBI, les médias et les internautes, ont provoqué des réactions hostiles aux musulmans des USA.

Le FBI traquait, vendredi 19 avril après midi, les suspects dans l’attentat de Boston, l’un d’entre eux ayant été tué au cours d’un échange de coups de feu. Mais à l’arrière-plan de cette apparente efficacité, des dérives ont eu lieu dont les victimes sont des personnes d’originearabo-musulmane, qui ont eu le malheur de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.

Les faux scoops du New York Post

Après l’attentat de Boston du lundi 15 avril 2013, le FBI avait fait appel à la contribution du public pour retrouver les poseurs de bombe. Sur les réseaux sociaux ainsi qu’à travers des sites spécialisés, les internautes ont donc été nombreux à partager des photos et des vidéos prises sur les lieux ou aux environs de l’explosion meurtrière.

Mais à l’instar de « findbostonbombers », de nombreux forums se sont autoproclamés comme les spécialistes de la traque aux suspects. Construisant leurs propres hypothèses et tirant leurs propres conclusions sur la culpabilité de leurs « suspects », les apprenti-détectives envahissent largement la toile. Ce phénomène a donné lieu à un véritable lynchage public, largement diffusé par les médias sociaux, mais repris également par la presse américaine. Le New York Post, dans cette course au scoop, a d’ailleurs ouvert les hostilités le jour même du tragique événement en désignant comme suspect un jeune Saoudien de 20 ans. Lequel s’est avéré être une victime de l’attaque, et qui était alors cloué sur son lit d’hôpital.

Loin de tirer des leçons de ses actes, le New York Post remet le couvert le 18 avril, accusant cette fois-ci à tort deux jeunes marocains. La Une calomnieuse « bag men » est alors relayée dans le monde entier, sans aucune preuve ni recoupement, et l’information de la culpabilité de Salah Eddine Barhoum et Yassine Zaime circule comme un fait avéré.

Salah Eddine Barhoum médiatise son innocence

Résultat combiné du non-professionnalisme des médias et de la chasse à l’homme des internautes : ces trois jeunes innocents se trouvent pointés du doigt et immédiatement mis en danger puisqu’accusés – et non plus suspectés – d’avoir commis l’horrible crime.

Inquiet, Salah Eddine Barhoum va même jusqu’à organiser une véritable campagne médiatique pour clamer au monde entier son innocence. Entouré de son sac de sport bleu, qu’il portait d’ailleurs le jour du drame, de sa tenue de coureur, de sa médaille ou d’un de ses trophées sportifs, il multiplie les interviews. Le jeune homme de 17 ans cherche par tous les moyens à apporter la preuve de sa passion pour la course, ultime alibi de sa présence au funèbre marathon.

Ce n’est qu’au matin du 19 avril que les soupçons sont définitivement levés alors que les télévisions couvrent en direct la traque de Dzhokhar  et Tamerlan Tsarnaev. Les véritables suspects du FBI, deux jeunes frères Tchétchènes dont un a déjà été abattu.

La discrimination des médias provoque haine et violence

Face à cette profusion d’accusations de terrorisme à l’encontre de musulmans, les associations arabo-américaines réagissent. Certaines se solidarisent et montrent patte blanche alors que d’autres réagissent pour protéger les victimes d’éventuels actes racistes. L’une d’elles, par contre, se voit contrainte de fermer ses portes, jusqu’à ce que l’ordre public soit rétabli.

 « Amlen (réseau des avocats maroco-américains, ndlr) condamne hautement cet acte inhumain (…)  Ce qui s'est passé à Boston cette semaine représenteune attaque contre les valeurs américaines et les Américains, indépendamment de leur couleur, origine ou croyances », peut-on lire sur le portail de l’Amlen.

De son côté, Le Comité américano-arabe  anti-discrimination (ADC) a publié une alerte sur son site le 18 avril : « Suite à la récente augmentation des attaques et de la discrimination visant les Américains arabes et musulmans après l'attentat de Boston, l’ADC demande à tous les membres des communautés concernées de fairepreuve d'une extrême prudence et de signaler immédiatement tout incident de harcèlement, d'abus ou de violence en appelant d'abord 911, puis en communiquant avec ADC ».

Salaheddine Barhoume, émigré avec ses parents depuis cinq ans, a passé de mauvais moments avant de prouver son innocence.

Contacté par Médias24, Raed Jarrar, le directeur de communication d’ADC nous a déclaré : « La discrimination dans les médias, notamment en affichant deux Marocains à la Une du New York Post sans aucune preuve, a provoqué une hausse de violence et de haine à l’égard des musulmans et des Arabes. Nous avons reçu une demi-douzaine de plaintes les deux derniers jours. Un Bengladeshi a été rué de coups à New York sous le motif qu’il ressemble à un arabe etune palestinienne a été insultée et harcelée à Boston alors qu’elle se promenait avec son bébé ».

Mais la réaction la plus inquiétante a été publiée cet après midi sur le site du Centre culturel de la communauté islamique de Boston (l’ISBCC). En titrant« ISBCC fermé, pas de Jumu’a aujourdhui »,  le directeur Yusufi Vali informe ses « frère et sœurs qu’après les terribles et tristes événements de la nuit dernière, le criminel des attentats étant encore en fuite et selon les fortes recommandations de notre gouverneur, le ISBCC sera fermé jusqu'à nouvel ordre. En outre, après avoir consulté l’Imam Suhaib,  Jumu'a est également annulé. Vu la situation actuelle, l'imamrecommande à toutes les personnes vivant dans les zones concernées de prier à la maison ». Un coup dur pour l’ISBCC et ses membres, dont 40 avaient porté secours aux blessés et donné leur sang pour sauver les victimes du marathon meurtrier.

Témoignage d’un Marocain de Boston

Au milieu de ce tumulte, il est naturel de se poser la question de la réaction des Marocains de Boston et plus largement les Marocains des Etats-Unis. Lahsen Bizragane, conseiller académique dans trois universités, dont celle de Boston, et fondateur de www.global-exchange.org, relativise la gravité des événements.

« Tout le monde a été horrifié mais c’est surtout une réaction humaine face à cet acte atroce. D’autant que le Marathon de Boston devait aider à recueillir des fonds pour les malades cancéreux. Ceci dit, j’ai remarqué que depuis que les deux Marocains ont été suspectés, les média marocains et français ont plus médiatisé cette affaire que les médias américains, en relayant de mauvaises informations. Beaucoup de gens ont également sauté sur l’occasion pour accuser les arabes et les musulmans en établissant des liens avec les organisations terroristes internationales.

En ce qui concerne les Marocains des Etats-Unis, nous avons un esprit de communauté et pour nous, c’est l’image du Maroc qui est en jeu car nous représentons notre culture et notre pays. Or cette tragédie, si elle nous est associée, peut nous nuire durant des décennies, et rester dans les mémoires pendant des générations. 

Ceci dit, autour de moi, mes collègues et amis ont manifesté leur sympathie et espèrent que les suspects ne soient pas des Marocains, des arabes, ni des musulmans.

En tous cas, toute cette affaire nous a montré que le New York Post, ainsi qu’une bonne partie de la presse américaine et internationale, ne sont qu’un business qui cherche à vendre par tous les moyens. J’espère que tout cela ne nuira pas à tous les jeunes étudiants marocains qui voudront obtenir leur visa pour venir étudier aux Etats-Unis».

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