Reportage. Sardines: Comment la désorganisation du circuit de vente au détail fait flamber les prix
Dans les marchés de gros des grandes villes, le prix de la sardine ne dépasse pas les 8 à 10 DH le kilo, selon les différents professionnels du secteur. Si le consommateur l’achète à 20 ou 30 DH, c’est à cause de la multiplication des intermédiaires et la désorganisation du circuit de commercialisation au détail. Enquête.
Le prix de la sardine flambe. Et les Marocains s’interrogent sur les raisons qui font que le poisson le plus populaire du Maroc, dont le prix a toujours été à la portée de tous, est devenu cher.
Dans certains marchés de la capitale économique, le kilo de la sardine est vendu à 30 DH, alors que de tous temps, les Marocains l'achetaient à plus ou moins 10 DH. Qu’est-ce qui justifie cette hausse des prix? Est-ce l’effet Ramadan? Est-ce le prix fixé par les producteurs (armateurs et pêcheurs) ou les grossistes?
Médias24 a remonté la chaîne de distribution de la sardine et a rencontré plusieurs intervenants.
De prime à bord, les producteurs de la sardine nient avoir une quelconque responsabilité dans cette hausse, chiffres à l’appui.
Le président de la chambre maritime de l’Atlantique-Nord, Kamal Sabri, estime que pour savoir d’où vient la hausse, il faut comprendre le circuit de distribution de la sardine. «La première chose à savoir, c’est qu’il y a sur le marché marocain deux types de sardines aux prix différents», avance-t-il. «La sardine du nord (Safi, El Jadida et Casablanca) est de petite taille et très demandée par les consommateurs. Son prix est donc plus cher», explique Kamal Sabri. Et d’ajouter que «la sardine du sud (Laayoune, Tantan, Boujdour… ) est, elle, plus grande. Elle est plus utilisée pour l’industrie de la conserve. Son prix est inférieur».
En d’autres termes, sur les différents marchés, il devrait y avoir deux prix différents en fonction de l’origine de la sardine, nord ou sud. Nos différents interlocuteurs s’accordent à dire qu’il y a trois grandes étapes dans le circuit de distribution.
Il y a «la première vente»: quand le producteur vend sa production aux mareyeurs. Ces derniers sont les grossistes qui achètent les produits de la pêche dans les ports et les acheminent jusqu’aux marchés de gros des différentes villes du Royaume.
À cette étape, «le prix du kilo de sardine est vendu au plus haut prix à 2,8 DH le kilo pour la sardine du sud et 8 DH pour la sardine du nord», explique Kamil Sabri.
Selon les données officielles de l’Office national de la pêche (ONP), dont Médias24 détient copie, le prix de la sardine au kilo lors de la journée du 23 mai varie entre un prix minimum de 2,2 DH et 7,39 DH.


L’étape suivante est celle de la deuxième vente. Elle s’opère au niveau des marchés de gros. Les mareyeurs assument les charges de transport et divers frais qui varient selon l’origine de la sardine pour la faire acheminer jusqu’aux marchés de gros. Il faut rajouter à cela leur marge bénéficiaire.
Ainsi, sur le marché de gros, une caisse de 25 kilos de sardine est revendue selon son origine entre 80 et 170 DH maximum (3,5 et 7 DH). C’est ce que nous avons constaté sur place, le 24 mai, en interrogeant des grossistes. Nous avons poursuivi notre enquête en visitant le matin même un marché de quartier à Sidi Moumen. Nous avons relevé que le kilo de sardine est vendu entre 13 et 20 DH.
Pour le vice-président de l’Association de commercialisation des pélagiques à Casablanca, Abderrazak Jouha, la meilleure qualité de sardine ne doit pas dépasser 15 DH le kilo. Un prix qui prend en compte la qualité, les charges des différentes étapes, ainsi que les marges.
L’écart de prix entre celui du marché de gros et celui pratiqué par les détaillants au niveau de la même ville est tellement important qu’il ne se justifie pas par le simple effet des charges et de la marge.
«La sardine arrive à un prix raisonnable au marché de gros, mais certaines personnes profitent de la situation et du ramadan pour augmenter les prix», commente un vendeur au marché de gros de Casablanca. Pour un autre, ce sont les «Channa9a» (spéculateurs) qui augmentent les prix.
La Fédération des chambres des pêches maritimes qui s’est réunie, comme annoncé par Médias24, le mercredi 23 mai, est sortie de sa réserve. Elle a attribué la hausse des prix du poisson, durant le mois de Ramadan, «aux pratiques de certains intermédiaires, appelant les autorités publiques à mobiliser les mécanismes de contrôle pour lutter contre la spéculation sur les prix des produits alimentaires de base».
«La flambée des prix est principalement due aux intermédiaires du commerce du poisson peu scrupuleux, qui s'adonnent à des pratiques malhonnêtes, en monopolisant ces marchandises et profitant de ces occasions où la demande est si élevée pour augmenter le prix, aux dépens des consommateurs et des armateurs des bateaux de pêche», ajoute le communiqué de la fédération.
Pour le coordonnateur du collectif «Pêche et développement durable», Abderrahmane Al Yazidi, «c’est l’opacité du circuit de commercialisation entre les marchés de gros ou les Halles (lorsque le produit de pêche ne transite pas par les marchés de gros) et le consommateur final qui pose problème».
Alors que la première vente se fait sous la supervision de l’ONP dans le respect des mesures de traçabilité, la seconde vente se fait dans «un environnement opaque sans trace écrite des transactions et ne fait l’objet d’aucun contrôle», assure Abderrahmane Al Yazidi.
C’est ce qui fait dire au vice-président de l’Association de commercialisation des pélagiques à Casablanca, Abderrazak Jouha, que la cherté de la sardine est due à «l’absence d’intervention des autorités locales». «Il n’y a aucun contrôle de la vente au détail. Les responsables doivent superviser les opérations de ventes», ajoute-t-il.
La Fédération des chambres maritimes, représentant les propriétaires de bateaux, verse dans le même sens. Elle appelle les autorités publiques à "protéger les consommateurs contre l'avidité de certains intermédiaires dont le seul souci est de faire rapidement des profits aux dépens du citoyen" et leur demande de "mobiliser tous les mécanismes de contrôle pour lutter contre le monopole et la spéculation sur les produits alimentaires".
Les professionnels planchent sur des solutions pour remédier à cette situation d’anarchie dans la vente en détail. La première solution est de sensibiliser et informer le consommateur en lui «donnant accès (sur site web ou application) aux prix quotidiens de vente au niveau des ports et halles», nous explique Kamal Sabri. Ainsi, le consommateur aura une base de comparaison et de négociation des prix que lui propose le marchand.
Notre source assure qu’elle cherche à remettre en application la pratique de l’affichage des prix au niveau des marchés.
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