Général iranien tué par les Etats-Unis: l’Irak au bord du précipice

Général iranien tué par les Etats-Unis: l’Irak au bord du précipice

Le 3 janvier 2020 à 7h05

Modifié le 10 avril 2021 à 22h09

Les assassinats vendredi par les Etats-Unis du puissant général iranien Qassem Soleimani et du principal homme de l'Iran à Bagdad bousculent la donne et placent désormais l'Irak au bord du précipice, selon des experts.

Avec la mort du général Soleimani et de son lieutenant irakien depuis des décennies, Abou Mehdi al-Mouhandis, Washington a décapité la chaîne de commandement des forces pro-Iran en Irak: le premier était le chef de la force Al-Qods des Gardiens de la Révolution, spécifiquement en charge des affaires irakiennes. Quant au second, il était le véritable patron du Hachd al-Chaabi, une coalition de paramilitaires désormais intégrée à l’Etat irakien.

Signe de la paralysie du pays, écartelé entre ses deux grands alliés, l’Etat irakien est jusqu’ici resté silencieux –seule la coalition des pro-Iran s’est exprimée–, tandis que les déclarations se multiplient à Washington et Téhéran.

Longtemps aux abonnés absents face à la révolte populaire qui secoue depuis trois mois l’Irak, Washington a repris la main militairement, en visant celui –le général Soleimani– qui présidait aux négociations pour la formation d’un futur gouvernement irakien préservant ses intérêts.

Dimanche dernier, déjà, des avions américains avaient bombardé « la troisième force de l’+axe de résistance+ iranien au Moyen-Orient », les brigades du Hezbollah, faction irakienne membre du Hachd, faisant 25 morts et détruisant des stocks d’armes.

Quelques jours plus tard, un responsable américain avait annoncé à l’AFP que Washington enverrait « jusqu’à 4.000 soldats supplémentaires », pour partie au Koweït, « très probablement » pour entrer en Irak ensuite.

 « Meilleure carte »

Et tôt vendredi, trois jours après une attaque inédite contre l’ambassade américaine à Bagdad par des milliers de combattants et de partisans du Hachd, ces mêmes avions ont visé plus précisément encore: ils ont pulvérisé les voitures dans lesquelles se trouvaient plusieurs hauts commandants de cet « axe de la résistance ».

« Personne n’imaginait même que c’était une possibilité. Maintenant, tous les acteurs vont improviser, au moins à court terme, et c’est la recette parfaite pour des mauvais calculs », met en garde Ramzy Mardini, chercheur au United States Institute of Peace.

Face à cette « escalade extrêmement dangereuse », selon les termes du ministre iranien des Affaires étrangères Mohammed Javad Zarif, se pose prioritairement la question de la réponse de Téhéran.

« L’Iran ne peut pas réellement toucher les Etats-Unis sans risquer l’autodestruction. Mais il peut mettre l’Irak à feu et à sang« , dit le spécialiste de l’Irak, Fanar Haddad.

Quand? Comment? Il est difficile de prévoir qu’elle pourrait être la réponse de l’Iran à la mort de l’une de ses figures les plus populaires, car il n’existe aucun précédent.

Mais une chose est sûre, assure à l’AFP M. Marzini, l’affrontement est désormais frontal.

« L’Iran ne peut plus utiliser ses lieutenants en Irak comme une couverture pour menacer et attaquer les intérêts américains sans risquer des représailles conventionnelles », affirme-t-il.

Depuis des années, Bagdad met en garde contre la possibilité que ses deux grands alliés ne se servent de son sol comme d’un champ de bataille où régler leurs comptes, dans un contexte de plus en plus tendu autour du dossier nucléaire iranien.

Et, aujourd’hui, explique M. Haddad à l’AFP, « les meilleures cartes de l’Iran sont en Irak »: « si l’Iran a besoin de répondre et de marquer le coup, ce qui est à redouter, ce ne sera pas seulement avec des roquettes contre des ambassades mais avec ce qui pourrait prendre la forme d’un conflit majeur en Irak », avance-t-il.

 « Comment ont-ils su? »

En face, les Etats-Unis, qui ont renversé en 2003 Saddam Hussein pour installer un nouveau système politico-sécuritaire désormais noyauté par Téhéran, semblent chercher à « réorienter la politique irakienne », relève ce spécialiste.

« S’ils n’y parviennent pas, cela pourrait mener l’Irak sur la voie de luttes intestines, ce que l’Iran peut très facilement instiller ».

Déjà, la montée en puissance des pro-Iran et l’attaque de l’ambassade américaine à Bagdad ont attesté de la difficile position de l’Irak vis-à-vis de son appareil sécuritaire et de ses partenaires diplomatiques.

Dans l’immédiat, prédit Ranj Alaaldin, chercheur au Brookings Institution de Doha, des « purges » pourraient avoir lieu en Irak après la mort de deux des hommes les plus puissants du pays.

Deux hommes qui, visiblement, se sentaient assez en sécurité jusqu’ici pour se déplacer au sein du même convoi dans un aéroport où forces de sécurité et compagnies privées tiennent des barrages à intervalles réguliers.

« L’Iran va avoir beaucoup de questions à poser aux Irakiens: comment les Etats-Unis ont-ils su pour l’arrivée de Soleimani à Bagdad? Qui a fait fuiter l’information? », note M. Alaaldin.

Vendredi, avant même que le jour se lève sur Bagdad, un ex-chef des Gardiens de la révolution a donné le ton, appelant à la « vengeance » contre les Etats-Unis.

Puis le guide suprême a joint sa voix contre les « criminels qui ont empli leurs mains du sang » du général et des « autres martyrs ».

L’opération militaire

L’émissaire de Téhéran pour les affaires irakiennes, le puissant général Qassem Soleimani, et un autre leader pro-iranien en Irak ont été tués tôt vendredi dans un raid américain à Bagdad, trois jours après une attaque inédite contre l’ambassade américaine.

Aussitôt après la mort du général iranien Soleimani, en charge des affaires irakiennes au sein de l’armée idéologique de la République islamique, et d’Abou Mehdi al-Mouhandis, numéro deux du Hachd al-Chaabi, coalition de paramilitaires majoritairement pro-Iran désormais intégrés à l’Etat irakien, le Pentagone a annoncé que le président américain Donald Trump avait donné l’ordre de « tuer » Soleimani.

Pour Phillip Smyth, spécialiste américain des groupes chiites armés, « c’est la plus importante opération de décapitation jamais menée par les Etats-Unis, plus que celles ayant tué Abou Bakr al-Baghdadi ou Oussama Ben Laden« , chefs des nébuleuses ultraradicales Etat islamique et Al Qaïda.

Depuis des années, Bagdad est pris en étau entre ses deux grands alliés américain et iranien. En 2003, en renversant le régime de Saddam Hussein, les Etats-Unis prenaient la haute main sur les affaires irakiennes.

Mais le système qu’ils ont mis en place est désormais noyauté par Téhéran et les pro-Iran. Ceux-ci ont assemblé un arsenal inégalé grâce à l’Iran mais aussi au fil des années de combat, aux côtés des Américains notamment, contre l’EI. Ils sont même parvenus à attaquer mardi l’ambassade américaine à Bagdad.

 « Ordre de tuer »

Vendredi, Washington a répondu à cette incursion dans l’immense complexe au coeur de l’ultrasécurisée Zone verte de Bagdad de sa chancellerie, et à une série d’attaques à la roquette contre ses diplomates et ses soldats qui dure depuis des semaines. Des attaques attribuées par Washington aux pro-Iran en Irak mais jamais revendiquées.
« Sur ordre du président, l’armée américaine a pris des mesures défensives décisives pour protéger le personnel américain à l’étranger en tuant Qassem Soleimani », a indiqué le Pentagone dans un communiqué.

Le raid américain qui a visé un convoi de véhicules dans l’enceinte de l’aéroport de Bagdad a tué en tout au moins neuf personnes, selon des responsables des services de sécurité irakiens.

La nouvelle a déjà fait bondir de plus de 4% les cours du pétrole. L’or noir iranien est déjà sous le coup de sanctions américaines et la montée en puissance de l’influence de Téhéran en Irak, deuxième producteur de l’Opep, fait redouter aux experts un isolement diplomatique et des sanctions politiques et économiques.

L’autre grande figure tuée est Abou Mehdi al-Mouhandis, véritable chef opérationnel du Hachd et lieutenant du général Soleimani pour l’Irak depuis des décennies.

Les deux hommes étaient sous sanctions américaines et le Hachd est aujourd’hui au coeur de toutes les attentions en Irak.

S’il a combattu à partir de 2014 aux côtés des troupes irakiennes et de la coalition internationale antijihadistes emmenée par les Etats-Unis, ses factions les plus pro-iraniennes -pour certaines nées dans la lutte contre l’occupation américaine de 2003 à 2011- sont désormais considérées par les Américains comme une menace plus importante que le groupe EI.

  « Soleimani, mon chef » 

Mardi, ce sont ses combattants et ses partisans qui se sont livrés par milliers à une démonstration de force inédite en Irak. Ils ont déferlé dans la Zone verte de Bagdad où se trouve l’ambassade américaine, ont attaqué la chancellerie à coup de béliers de fortune et ont tracé des graffitis sans équivoque sur les murs. « Non à l’Amérique », disait l’un, « Soleimani est mon chef », affirmait un autre.

Cet épisode de violence inédit semblait terminé mercredi avec le retrait des pro-Iran de la Zone verte, sur ordre du Hachd.

Mais les morts de vendredi donnent de plus en plus de consistance à la menace qui pèse depuis des mois sur l’Irak: que son sol se transforme en un champ de bataille par procuration pour l’Iran et les Etats-Unis.
Une dizaine d’attaques à la roquette ont visé depuis fin octobre des soldats et des diplomates américains, tuant il y a une semaine un sous-traitant américain.

Dimanche soir, Washington, qui accuse les factions pro-Iran du Hachd al-Chaabi d’être derrière ces attaques non revendiquées, a répondu en bombardant des bases de l’une d’elles près de la frontière syrienne, faisant 25 morts.

Mardi, c’est le cortège funéraire de ces combattants qui a forcé l’entrée de l’enceinte de l’ambassade américaine à Bagdad.

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