S.Cheikh : Pour sauver 2M, l’Etat devra dans l’idéal la subventionner à hauteur de 30%

Dans cet entretien, Salim Cheikh, DG de Soread-2M, estime que les difficultés financières de la chaîne devraient bientôt être surmontées après une augmentation de capital et la mise en place d’un contrat-programme avec l’Etat qui devrait subventionner, dans l’idéal, la 2ème chaîne publique à hauteur de 30% de ses charges contre seulement 5% actuellement.

S.Cheikh : Pour sauver 2M, l’Etat devra dans l’idéal la subventionner à hauteur de 30%

Le 11 décembre 2020 à 14h57

Modifié 11 avril 2021 à 2h49

Dans cet entretien, Salim Cheikh, DG de Soread-2M, estime que les difficultés financières de la chaîne devraient bientôt être surmontées après une augmentation de capital et la mise en place d’un contrat-programme avec l’Etat qui devrait subventionner, dans l’idéal, la 2ème chaîne publique à hauteur de 30% de ses charges contre seulement 5% actuellement.

Médias24: Comment 2M a-t-elle financé le nouveau studio d’enregistrement de 25 millions de dirhams ?

Salim Cheikh : Sachant que nous sommes dans une situation financière difficile où les investissements sont ramenés à leur niveau le plus bas, le renouvellement des équipements s’est étalé sur 3 ans.

Cela a été notamment le cas du mur d’images de 12 mètres qui a été acquis en 2018 ainsi que des éléments de lumière achetés petit à petit.

     -Avec cet investissement, quels sont vos objectifs en termes d’audience pour le JT ?

-Je ne sais pas s’il faut se donner des objectifs d’audience pour des programmes de mission de service public, car avoir une logique stricte d’audience peut vous amener à produire du contenu qui fait de l’audience mais qui ne correspond pas forcément à notre ligne éditoriale.

Notre niveau d’audience actuel est plus que satisfaisant

Si notre objectif est de toucher un maximum de monde, nous estimons que notre niveau d’audience actuel est plus que satisfaisant.

     -Il est de combien ?

-Je ne vais pas comptabiliser la période Covid où l’audience a explosé, mais en moyenne, pour le journal télévisé de 12h45, nous devons être suivis par 3 ou 4 millions de téléspectateurs.

Nos JT sont suivis par 3 à 4 millions de téléspectateurs

Idem pour le JT d’Info Soir qui tourne à 3,5 millions et pour El Massaiya qui est d’un peu plus.

     – Et en termes de parts d’audience, quel est l’objectif ?

-A peu près à 30 %, soit un très bon chiffre quand on sait que le JT Al Massaiya arrive au même moment que le journal de la première chaîne publique Al Aoula.

En effet, s’ils sont légèrement décalés, l’audience cumulée des 2 journaux en arabe capte 55% à 60% d’audience avec juste de l’information; ce qui est édifiant en termes de complémentarité.

30% de part d’audience pour le JT de 2M contre 55 à 60% pour les JT arabophones de 2M-Al Aoula

Pour répondre directement, maintenir l’audience à son niveau actuel serait donc déjà très bien.

     – Pourquoi se contenter de la maintenir, craignez-vous un effritement inéluctable ?

– Non, mais nous estimons que nous avons déjà une audience très satisfaisante et que le vrai défi est plutôt de travailler sur la qualité et la richesse du contenu actuel.

Les JT de qualité sont incompatibles avec une course à l’audience 

En effet, des journaux de qualité ne sont pas compatibles avec une course effrénée à l’audience.

-Après avoir investi 25 millions de dirhams dans un nouveau studio qui est normalement censé vous amener plus d’audience, votre démarche est étonnante ?

-Si vous mettez face-à-face l’investissement et l’audience, vous faites un lien entre cet investissement, l’audience et les recettes publicitaires. Or, le JT n’est pas un produit qui reçoit des coupures publicitaires. Il est en effet sanctuarisé avec un cahier des charges très strict qui dissocie l’information de la publicité.

En revanche, si vous parlez de l’audience du prime time, il est évident que nos objectifs sont plus élevés sachant que c’est là où intervient véritablement la rentabilité des investissements récents.

     -Alors pour les programmes avant et après le JT, quels sont vos objectifs ?

-Pour rappel, en 2020, l’audience annuelle de 2M est de 35% de parts de marché, alors qu’elle était à 33 % en 2019 et à 21 %, il y a dix ans.

Les programmes de 2M ont gagné 14 points d’audience depuis 2010

Sachant que notre audience a connu une croissance de 14 points dans un environnement de 1.400 chaînes de télévision gratuites pour les Marocains, c’est une belle performance, car il n’existe pas beaucoup de chaînes généralistes de service public dans le monde qui arrivent à réaliser l’audience de 2M.

L’audiovisuel public réalise 53% de part d’audience contre 10% dans d’autres pays arabes

Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les chiffres cumulés de l’audiovisuel public SNRT-2M qui réalisera en 2020 entre 52% et 53 % de part d’audience avec ceux de la région MENA (Algérie, Tunisie, Arabie saoudite …) qui sont au grand maximum à 10 %.

Ainsi, quand on consulte les parts d’audience des grands groupes audiovisuels publics européens (France Télévisions, RAI, ZDF, TVE …), les chiffres sont de 25% pour les chaînes espagnoles et un maximum de 40% pour la BBC anglaise et les Allemands ZDF-ARD.

A partir de là, l’audiovisuel public du Maroc se situe donc plutôt dans la tranche haute.

-Vous comparez un peu l’incomparable car dans tous les pays cités, il y a énormément de chaînes privées, ce qui n’est pas le cas au Maroc, hormis Télé-Maroc. Vous réalisez ces bons chiffres car l’audiovisuel public a un monopole de fait …

Dans tous les pays européens cités il y a une barrière linguistique (français, italien, allemand , espagnol…) et un mode de distribution dominant (Câble, Box, Tnt…) qui réduisent de facto le paysage médiatique aux chaînes locales de chaque pays (quelques dizaines par pays).

Face à 1200 chaines concurrentes, les chaînes publiques font preuve de résilience

En revanche au Maroc, la parabole ayant une pénétration de 95% et la langue arabe étant une langue commune à la région MENA, le téléspectateur marocain se trouve devant un choix de plus de 1.400 chaînes arabophones (ou francophones pour certaines), gratuites et couvrant tous les domaines (sport, fiction, divertissement, documentaire, information).

Dès lors, une audience de plus de 50% pour l’audiovisuel public dans un des paysages télé les plus compétitifs qui soit, révèle une grande résilience de nos chaînes nationales.

     -Alors comment l’expliquez-vous ?

-D’abord par la richesse des deux chaînes généralistes qui se veulent complémentaires et de proximité.

La complémentarité entre 2M et la SNRT explique leur résilience face aux 1400 chaînes concurrentes

De plus, en dehors des chaînes généralistes, il y a des chaînes thématiques qui font la part belle au sport, à la religion… Une fois cumulées, ces deux offres permettent de drainer un public assez large. 

2M produit 75% de ses programmes contre 45% en 2010

La politique de proximité a permis de produire des contenus locaux comme par exemple 2M qui produit localement 75% de sa grille des programmes contre à peine 45% en 2010. Il y a donc eu beaucoup d’investissements dans la production locale.

     -Beaucoup moins que la 1ère chaîne publique Al Aoula qui investit beaucoup plus dans les séries locales et où il n’y a pas de feuilletons turcs ou mexicains.

-Non car Al Aoula a également beaucoup de produits internationaux notamment dans le cinéma.

2M ne produit pas moins de fictions locales que la SNRT

     -Il n’empêche que la SNRT passe beaucoup plus de commandes au CCM que 2M dont le fonds de commerce est plus la télénovela étrangère.

-Absolument pas.

     -C’est pourtant dans un feuilleton turc que où vous avez récemment réalisé votre meilleur score d’audience.

-Encore une fois non, car nos meilleurs scores annuels sont des produits purement marocains. Cela a peut-être été le cas dans une période ou un mois particulier comme le ramadan mais sur les 20 dernières années, ça n’a jamais été le cas.

Nos meilleurs scores d’audience viennent de produits marocains notamment pendant le ramadan

Le pic d’audience nationale de 2M est constitué par la production nationale notamment pendant le ramadan.

Ainsi la série diffusée au ramadan dernier a atteint 12 millions de téléspectateurs alors qu’un feuilleton turc ou mexicain n’atteindra jamais de tels sommets d’audience.

     -Revenons si vous le voulez bien à ce que certains appellent l’âge d’or de 2M.

-L’âge d’or de 2M se situe dans le futur mais je comprends que certains soient nostalgiques d’une certaine période.

-Nombreux pensent que certains programmes ne contribuent pas à relever le niveau intellectuel des téléspectateurs, notamment les télénovelas qui sont assimilées à des programmes abrutissants voire abêtissants. Est-ce que ces programmes reflètent le niveau de notre société et que par conséquent vous lui donnez ce qu’elle réclame au lieu d’élever le débat ?

-Tout d’abord, je tiens à vous laisser la responsabilité des termes que vous avez utilisés pour décrire le niveau de la demande des citoyens marocains.

Les programmes de 2M ne sont ni abrutissants et encore moins abêtissants

-J’évoquais le niveau de qualité de certains programmes que vous proposez et pas le niveau intellectuel des téléspectateurs que vous êtes censés tirer vers le haut.

-Soit, mais je tiens à préciser que 2M ne décrit pas les citoyens de cette manière. Vous évoquez une période pour laquelle certains ont une certaine nostalgie mais il faut rappeler qu’à cette époque, 2M était une chaîne privée et payante à 200 dirhams par mois, il y a 30 ans.

2M n’est plus une chaîne élitiste comme à ses débuts

De ce fait, la grille des programmes était à 80 % francophone avec du cinéma, du sport et quelques magazines d’infos et de documentaires mais avec presque aucune production nationale.

C’était donc une chaîne élitiste qui s’adressait à pas plus de 250.000 abonnés multipliés par 4 pour avoir le nombre total de téléspectateurs, soit environ un million de personnes sur 30 millions.

C’était un positionnement totalement différent. Et il est normal que ce produit correspondait davantage à certaines attentes, surtout qu’aux débuts de 2M, il n’existait qu’une seule chaîne nationale.

Le vent de liberté et les nombreux tabous qu’elle a brisés, ont contribué à façonner son image. Mais aujourd’hui, le monde a changé avec 1.400 chaînes qui traitent de sujets interdits à l’époque.

Ensuite avec l’arrivée massive des paraboles, le modèle d’abonnement payant n’a plus fonctionné; mais grâce à son capital image important, l’État a pris la décision de garder 2M et de la transformer en une chaîne publique destinée au grand public.

Il est injuste de juger 2M sur un certain type de programmes

Du coup, cela a totalement changé sa grille de programmes car nous sommes passés d’un million à 30 millions de téléspectateurs.

Les types de programmes, les besoins et même la langue parlée à l’antenne ont dû évoluer pour en faire une chaîne généraliste de proximité.

En 2000, un cahier des charges a donc fixé les attentes du gouvernement par rapport à cette chaîne avec notamment plusieurs obligations en termes de diffusion de programmes (religieux …).

A partir de là, je pense qu’il est injuste de juger la chaîne uniquement sur un certain type de programmes qui s’adresse d’ailleurs à une cible particulière qui est devant l’écran pendant la journée.

     -La fameuse ménagère de plus de 50 ans ?

-Oui, mais il ne faut pas oublier que 80 % des programmes recèlent de thématiques différentes liées à des sujets de société, d’information, des magazines d’investigation, des documentaires en prime time et des fictions marocaines, qui connaissent une évolution qualitative remarquable à la SNRT ou à 2M.

A sa création, 2M diffusait autant de télénovelas qu’aujourd’hui

     -Je formule différemment: êtes-vous obligés de diffuser des télénovelas étrangères ?

-Le 2M dont vous semblez être nostalgique diffusait également des télénovelas tous les jours, comme par exemple la série soap-opéra Top Model qui a eu du succès durant près de 15 ans.

Aujourd’hui, ce qui a changé c’est que les séries mexicaines ou turques ont plus la côte.

     -Dans ce cas, pourquoi la première chaîne publique Al Aoula ne les diffuse pas ?

-Tout simplement parce qu’il y a une complémentarité entre les chaînes publiques. 

Si nous ne diffusons pas de séries turques ou mexicaines, d’autres le feront

De plus, si nous ne diffusions pas des séries turques qui ont rencontré un énorme succès dans le monde arabe comme par exemple le feuilleton Mohanad, d’autres télévisions comme NBC le fera.

Sachant que les téléspectateurs ont des attentes différentes, 2M qui est une chaîne généraliste, leader du marché audiovisuel marocain, est obligé de répondre à chaque segment.

Nous ne sommes donc pas là pour porter des jugements de valeur sur des choix télévisuels.

     -Votre mission éducative est quand même d’élever la qualité des programmes.

-Voulez-vous dire que toute la grille des programmes de 2M est de mauvaise qualité ?

     -Absolument pas !

-Dans ce cas, vous avez répondu à votre propre question initiale (rires).

Difficile de trouver un équilibre en termes de qualité quand on est financé à 95% par la publicité

En fait, pour y répondre de manière moins passionnée, l’idée est de trouver un équilibre dans notre grille de programmes, sachant que notre chaîne est financée à 95 % par la publicité.

Nous avons non seulement l’obligation de respecter les dispositions de notre cahier des charges, mais également de maintenir les audiences à un niveau élevé pour avoir des recettes publicitaires.

Cela nous oblige donc à rechercher, à un certain moment, de l’audience pour répondre aux attentes de téléspectateurs, et à un autre, de remplir des objectifs d’informer, de cultiver, de sensibiliser ….

Cela revient donc à essayer de trouver un bon équilibre qui va à l’encontre de votre thèse d’éradiquer certaines séries étrangères, car si vous prenez les 7 prime times de la semaine, vous ne trouverez pas un seul programme étranger.

     -Alors dans ce cas, quels sont les programmes qui cartonnent ?

-Les fictions marocaines marchent très bien ainsi que les programmes de société, comme l’émission du lundi “M’aa Nass”, les télé-réalités sociétales comme “Qui veut être mon associé”, des grands divertissements du type Master-Chef, Rachid Show et beaucoup d’autres.

Les élites francophones peuvent être frustrées par certains programmes

En toute humilité, nous faisons en sorte de proposer des programmes pour toutes les attentes, mais je conçois que dans le cadre d’une chaîne généraliste, il puisse y avoir des insatisfactions ou des frustrations chez certaines cibles, en particulier chez les élites urbaines francophones.

Si nous avons des objectifs de reconquérir certaines cibles avec des produits particuliers, cela ne nous empêche pas d’être satisfaits de nos audiences, sachant que dans une chaîne généraliste comme la nôtre, il n’est pas possible d’étendre à l’infini notre grille des programmes.

     -Quid d’une extension des programmes sur les réseaux sociaux ?

-Comme les jeunes ne regardent plus automatiquement la télévision en famille et préfèrent consulter les réseaux sociaux ou leur tablette, 2M a étendu sa production et sa présence sur les réseaux sociaux (chaîne YouTube …) pour satisfaire les comportements plus individuels.

     -Justement, que faites-vous pour les jeunes qui se désintéressent de plus en plus de la télévision et qui sont de plus en plus sur internet, les réseaux sociaux et sur Netflix pour le cinéma ?

-Pour les jeunes, il y a le contenu qu’on va leur proposer et le canal à travers lequel on va les toucher, mais la cible jeune n’est ni monolithique ni uniforme.

Les jeunes sont désormais plus connectés à leur smartphone que devant la télévision

Quand on regarde l’audience de nos émissions, on se rend compte que les jeunes sont bien présents avec leurs parents dans certains programmes, mais qu’ils le sont davantage dans les émissions comme le Rachid-Show où par exemple celles de télé-réalité consacrée aux start-up.

Ceci dit, il est vrai que les jeunes passent moins de temps à la télévision et sont beaucoup plus connectés à leur smartphone.

2M a des millions d’abonnés sur Facebook, Instagram, Twitter, Youtube et bientôt sur Tik Tok

     -Quelle est l’évolution de votre empreinte digitale ?

-Nous avons 6 millions de fans sur notre page Facebook et 2,2 millions sur Instagram. Sur Twitter qui a une ligne éditoriale différente, nous avons 650.000 followers tandis que sur notre chaîne YouTube, nous avons 5,6 millions d’abonnés et nous allons bientôt faire nos premiers pas sur Tik Tok.

En parallèle, notre site 2M.ma permet de drainer un million de visiteurs par jour. Sans compter notre application téléphonique qui a déjà été téléchargée, à ce jour, par 4,5 millions de smartphones.

Aujourd’hui, notre dispositif digital nous permet donc de toucher de très nombreux jeunes dont la moyenne d’âge est inférieure à 30 ans.

Sachant que les canaux sont installés, il nous reste à adapter un peu plus les contenus et à créer des contenus spécifiques pour les jeunes. Comme nous le faisons actuellement dans le cadre d’une expérience intitulée “ Jouj” qui existe uniquement sur Instagram et sur Facebook.

Ce laboratoire de création, mené par des jeunes, produit du contenu smartphone pour les 15-35 ans.

     -Vous avez parlé de complémentarité entre 2M et Al Aoula, quelles sont leurs différences alors ?

-La stratégie mise en place par le président Fayçal Laraichi a été de créer des synergies entre les deux chaînes à tous les niveaux (technique, coûts d’achat des programmes …) mais également une complémentarité éditoriale.

2M et Al Aoula sont parfaitement complémentaires

Dans une chaîne généraliste, le cahier des charges peut demander parfois un type d’émissions similaires, mais le traitement sera peut-être différent en fonction de l’une ou de l’autre chaîne.

Depuis sa création, 2M a toujours représenté un Maroc qui évolue avec des sujets de société sur des personnes à la marge ou des minorités; alors que Al Aoula traite plus du respect des valeurs nationales, des traditions, de la ruralité … avec moins de programme en français.

C’est donc une complémentarité de cibles. Par exemple, si Al Aoula diffuse un débat le mardi, 2M le fera le mercredi.

     -A terme, peut-on imaginer une fusion du pôle public comme le groupe France Télévisions ?

-Vous évoquez des éléments stratégiques qui ne relèvent pas du management de 2M et je vais donc me contenter de vous donner des éléments publics.

Les institutions sont d’accord sur la nécessité de changer le modèle économique de 2M

Que ce soit à la Cour des comptes ou au Parlement, il y a une quasi-unanimité sur le fait que le modèle économique actuel de 2M n’est pas pérenne. En effet, il est impossible concilier une mission de service public qui a un coût élevé avec un modèle basé à 95 % sur la publicité et 5 % sur la subvention étatique.

D’autant plus que la loi 77-03 qui encadre l’audiovisuel dit clairement qu’en face d’une mission de service public, un contrat-programme doit être signé entre l’État et les opérateurs, pour qu’il y ait un financement à base de subventions, qui devra être à la hauteur des missions demandées.

Alors que la loi est claire, nous travaillons depuis 8 ans sans aucun contrat-programme, mais tout en réalisant une mission de service public.

Financièrement, cela crée une situation difficile; mais aujourd’hui, il y a un très large consensus sur le fait que cela ne peut pas durer et que des solutions qui sont à l’étude doivent être trouvées.

     -Dans ce cas quel est le modèle économique idéal ? que l’État se substitue à la publicité ?

-Non, c’est un équilibre à trouver et je vais vous donner un exemple pour mieux comprendre.  

Ainsi, le financement de la SNRT dépend à 85 % de de revenus non commerciaux (subventions et fonds pour la promotion du paysage audiovisuel) et à 15 % de la publicité alors que 2M est financée à 95 % par la publicité et à 5 % par l’État.

L’idéal serait que l’Etat subventionne 2M à hauteur de 30% contre 5% actuellement

Le groupe France Télévisions, c’est 70 % de subventions de la part de l’État et 30 % de la publicité. L’Allemagne c’est 80 % contre 20 %, la BBC anglaise est quant à elle financée à 100 % par l’État.

Ces exemples montrent que les pourcentages de financement peuvent être variables; et que le groupe 2M peut continuer à être financé par la publicité mais plus avec un taux de 95 %.

Il peut avoir 70% ou 80 % de recettes publicitaires et les 20% ou 30% restants financés par l’État.

L’idée étant de minimiser le coût pour l’État tout en ayant des ressources suffisantes. D’autant plus que le marché publicitaire est extrêmement volatile et sensible aux effets des crises de 2008 et 2011. Sans compter le fait qu’avec la récente pandémie, il s’est rétracté de 20 %.

     -Avec 30 % de subventions étatiques et 70 % de recettes publicitaires, 2M serait donc sauvée ?

-Cela nous permettrait de rationaliser nos charges comme nous le faisons depuis 10 ans, car aujourd’hui comme pour n’importe quelle télévision du monde, il faut faire plus avec moins.

C’est ce que nous avons fait avec une opération de départs volontaires, qui a permis de faire baisser de 25 % le nombre d’employés en 8 années.

     -Les recrutements sont toujours gelés à 2M ?

-En dehors des free-lances liés à certaines émissions, oui car la rationalisation des charges est une obligation.

En tant que fleuron des médias marocains, 2M ne peut pas disparaître

-Vous avez parlé de consensus au ministère des Finances pour sauver 2M, cela veut dire que l’hypothèse de sa disparition n’est plus d’actualité ?

-Absolument pas.

     -Pourquoi, parce que c’est un pavillon national ?

-A titre personnel, je pense que s’il peut s’améliorer et accélérer sa transformation digitale, il n’en demeure pas moins que c’est un véritable fleuron des médias marocains.

-Cela fait des années que vous traversez des difficultés financières et aujourd’hui vous parlez de consensus national pour y mettre un terme, avez-vous une visibilité sur la concrétisation du contrat-programme attendu depuis des années ?

-Cela ne saurait tarder

N’étant pas décisionnaire, je ne connais pas la date d’adoption du contrat-programme

     -Mais encore, en 2021 ?

-Je l’espère.

     -Donc à la fin de l’année prochaine les problèmes seront derrière vous ?

-En tout cas, nous serons dans la bonne voie.

     -Vous ne semblez pas très convaincu ni convaincant…

-Je ne suis pas décisionnaire. Mais encore une fois, la nouveauté est qu’il y a un très large consensus pour régler définitivement nos problèmes.

     -Cela ne va donc pas durer encore pendant 5 ans ?

-Non, je ne l’espère pas.

     -Cependant, vous n’excluez pas ce scénario ?

-Si, je l’exclus totalement.

     -Pour le contrat-programme, pensez-vous qu’il sera signé en 2021 ?

-Je suis optimiste mais encore une fois je ne suis pas décisionnaire.

     -Donc, avec 30 % de subventions publiques, tout ira pour le mieux à l’avenir ?

-C’est une simple évaluation car il faudra voir comment le marché de la publicité évoluera dans les prochaines années mais c’est un scénario jouable.

     -Pourtant, vous savez mieux que personne que le marché publicitaire n’arrête pas de se rétrécir.

-Oui, mais l’évolution dans le monde fait que l’on connaît mieux les tendances du marché.

En effet, même dans des pays où le digital a pris une importance énorme, beaucoup de chaînes de télévision et des médias traditionnels sont arrivés à stabiliser leurs recettes publicitaires.

     -Pour restructurer financièrement 2M, combien faudrait-il d’argent aujourd’hui ?

-Sachant que l’aide de l’Etat qui représentait 34 % de nos revenus au début des années 2000 est passée à 5 %, une subvention plus raisonnable permettrait d’équilibrer les comptes d’exploitation. Mais il restera encore à apurer l’accumulation des déficits des années précédentes.

Une augmentation de capital d’un montant de 380 MDH permettra d’apurer notre passif 

     -Quid de vos dettes ?

-Nos dettes bancaires ont presque été ramenées à zéro mais il nous reste à régler celles des fournisseurs.

En fait, ce qui est en cours est une augmentation de capital pour permettre d’effacer tout notre passif.

Cette augmentation concerne un montant de 380 millions de dirhams dont 100 MDH ont déjà été versés.

Ces 380 MDH, plus les résultats financiers positifs des années à venir, permettront d’effacer petit à petit les déficits anciens et de repartir sur de bonnes bases.

Une fois que notre bilan sera présentable à une banque, nous pourrons transformer les dettes à court terme en dettes à long terme.

Tout cela pour dire que la restructuration financière a déjà été étudiée et elle est sur le bon chemin.

Nos recettes publicitaires annuelles sont d’environ 600 MDH sur un total de 900 MDH

     -Combien représente le marché publicitaire actuel de la télévision ?

-Dans les années normales, hors crise comme durant la pandémie actuelle, il atteint un montant net de 800 à 900 millions de dirhams dont 2M s’accapare environ 70 % soit 560 à 630 MDH.

     -Selon vous, comment va évoluer le marché publicitaire ?

-Cela dépendra de la relance économique. Mais si nous nous basons sur les tendances mondiales, les prévisions avancent une baisse de 18 % en 2020 et une croissance de 7 % pour 2021.

Reste à savoir si le Maroc s’inscrira bien dans cette dynamique.

     -Avec le recul, la pandémie actuelle vous a fait gagner beaucoup de téléspectateurs ?

-Elle a montré que les médias traditionnels notamment publics ont encore une place importante pour les citoyens, notamment dans la période actuelle, où il y a un déferlement d’informations.

En effet, une étude du HCP réalisée entre les mois de mars et avril a mis en évidence que la principale source d’informations crédible liée à la pandémie venait des télévisions nationales.

La pandémie a multiplié par 2 l’audience de nos émissions d’information

Le 2ème enseignement est que nous sommes passés d’une consommation quotidienne télévisée de 4 heures, contre 3h20 au niveau mondial, à 6 heures durant la période du confinement.

Dans cette consommation, toutes les émissions d’information ont multiplié leur audience par 2. Avec par exemple le journal télévisé de 2M qui a rassemblé 7 millions de téléspectateurs.

     -C’est donc un mal pour un bien ?

-Cela nous a en effet appris à travailler de manière beaucoup plus flexible, comme par exemple monter des émissions de débat avec trois invités qui s’exprimaient à travers le canal Skype.

Sachant que nous ne pouvions plus rassembler des gens en studio, certains animateurs ont pu travailler de chez eux avec une simple caméra et des invités en duplex.

« Le confinement a permis d’accélérer notre transformation digitale ».

De plus, nous avons aussi assimilé l’utilisation des smartphones dans la télévision pour réaliser des reportages avant de les renvoyer pour une diffusion immédiate juste avant le journal télévisé.

Au final, la pandémie a certainement été un des plus grands accélérateurs de la transformation digitale de notre chaîne.

     -Qu’en est-il de l’utilisation croissante de la darija, peut-on imaginer son utilisation aux JT ?

-Non, car si je suis pour l’utilisation de la langue de proximité dans les émissions destinées au grand public, le journal télévisé a un caractère formel où la langue officielle du pays doit garder sa place.

2M restera un lieu de diversité linguistique

Cela n’empêchera pas 2M de rester un lieu de diversité linguistique avec l’utilisation de l’arabe et de l’amazigh, langues officielles constitutionnelles, de la darija, langue maternelle, et enfin du français qui est utilisé par de larges pans de la population marocaine.

Notre objectif est donc de trouver un équilibre entre l’utilisation de toutes ces langues avec un savant dosage en fonction des sujets traités et des publics visés.

     -Et pour la production cinématographique où vous êtes moins présents qu’avant ?

-La VOD (video on demand) se développe en effet de plus en plus et tout le monde est en train de monter sa plateforme (Apple, Disney, HBO, Netflix, Amazon …) sans parler des plateformes asiatiques qui sont très puissantes même si elles sont moins connues.

Ainsi, les chaînes nationales françaises (France Télévision, TF1 et M6) se sont associées pour lancer le mois dernier SALTO qui est censé devenir le Netflix français avec le catalogue des programmes de stock (cinéma, séries, documentaires) des 3 chaînes.

La SNRT va créer une plateforme des contenus cinématographiques marocains comme Netflix

Sachant que le plus important est la capacité à créer du contenu, notre président Fayçal Laraichi a souligné que l’objectif du Maroc était de créer une plateforme nationale de VOD qui regroupera le contenu de toutes les chaînes nationales.

     -Sera-t-elle payante ?

-On verra le moment venu car il y a plusieurs modèles possibles.

Au Maroc, ça devrait être rapidement le cas mais pour l’instant, nous avons déjà le replay à 2M.

En fait l’objectif sera patrimonial pour pouvoir voir quand on le désire une série de 2M qui a été diffusée il y a 15 ans, ou pour voir en avant-première une série qui sera diffusée au Ramadan prochain.

C’est une forme de consommation qui s’est installée partout dans le monde mais pour l’instant, le taux de pénétration au Maroc n’est pas très important même si ça ne devrait pas tarder.

    -Là-encore, avez-vous une visibilité ou un agenda de concrétisation ?

-C’est un chantier en cours qui a été entrepris par le président.

     -Récemment, vous avez déclaré que les productions étrangères étaient 8 fois moins chères que les marocaines.

-En effet, si vous prenez un épisode d’une série turque, américaine ou mexicaine acheté à 3.000 ou 4.000 dollars et que vous décidez de produire le même type de fiction télévisée au Maroc, cela coûtera entre 350.000 et 450.000 dirhams pour 1 heure de programme. Soit un rapport de 1 à 10.

     -C’est la raison pour laquelle vous ne produisez pas beaucoup de fictions marocaines ?

-Nous produisons beaucoup plus qu’il y a 5 ans ou 10 ans et l’évolution de la production nationale est croissante.

     -Combien consacrez-vous d’argent pour les productions nationales ?

-Pour une année normale, nous arrivons à 70 à 80 millions de dirhams pour les fictions comme les séries télévisées, les long-métrages …

Sur les 350 MDH de production nationale audiovisuelle, 2M y consacre 120 MDH 

C’est un bon chiffre quand on sait que la production globale de 2M est de 120 millions de dirhams (fictions, émissions ….) contre 350 pour l’ensemble de la production nationale.

     -Que faut-il faire pour que les productions nationales soient au même prix que les étrangères ?

-En fait, les productions marocaines sont beaucoup moins chères que leurs homologues étrangères qui peuvent dépasser le million de dollars pour un seul épisode. Mais si un épisode turc ou américain coûte moins cher à l’achat, c’est parce qu’il a d’abord été amorti dans son pays puis vendu à 80 pays.

Pour répondre à votre question, ce n’est pas le prix qu’il faut baisser mais la qualité qu’il faut augmenter pour que nos productions deviennent des produits exportables et rentabilisés plusieurs fois.

     -Augmenter la qualité ne se décrète pas…

-En effet, c’est pourquoi cela ne se fera pas du jour au lendemain et c’est un long chemin.

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