Enseignement à distance : Les étudiants du supérieur racontent leurs difficultés

Sept étudiants contactés par Médias24 témoignent des aléas de l’enseignement à distance dans le milieu universitaire. Une pratique qui, disent-ils, les a poussés à s’investir davantage dans leurs cours et à diversifier leurs sources d’information et de connaissances, même s’ils déplorent l’absence de contact direct avec leurs enseignants. La suspension des travaux pratiques et des stages n’est pas non plus sans conséquence.

Enseignement à distance : Les étudiants du supérieur racontent leurs difficultés

Le 22 janvier 2021 à 15h30

Modifié 11 avril 2021 à 2h50

Sept étudiants contactés par Médias24 témoignent des aléas de l’enseignement à distance dans le milieu universitaire. Une pratique qui, disent-ils, les a poussés à s’investir davantage dans leurs cours et à diversifier leurs sources d’information et de connaissances, même s’ils déplorent l’absence de contact direct avec leurs enseignants. La suspension des travaux pratiques et des stages n’est pas non plus sans conséquence.

L’instauration de l’enseignement à distance a soulevé de nombreux défis et, à lire les témoignages d’enseignants et de parents d’élèves recueillis par Médias24, ils sont loin d’avoir été relevés. Peu après la rentrée de septembre, dans le cycle primaire et secondaire, des professeurs avaient alerté sur la baisse du niveau des élèves et réclamaient le retour du présentiel – ce qui est désormais en partie chose faite avec la mise en place du modèle hybride ; moitié présentiel, moitié distanciel. Fin octobre, ils déploraient toutefois que le programme n’ait pas été adapté à ce modèle et s’inquiétaient de ne pas pouvoir le terminer à temps, sans compter les difficultés rencontrées par certains enseignants pour se familiariser avec de nouveaux outils pédagogiques.

Plus récemment, mi-janvier, ce sont les parents d’élèves, à travers la Fédération nationale des associations de parents d’élèves (FNAPEM), qui sont montés au créneau : à l’instar des enseignants, ils estiment que le programme scolaire n’est pas adapté à l’enseignement hybride et qu’il doit être revu à la baisse. « Il est trop chargé ; il n’a pas été adapté au modèle hybride. Les professeurs ne voient leurs élèves qu’une fois par semaine », a déploré Mohamed Berazouk, premier vice-président de la FNAPEM et président du secteur de Fès.

Des étudiants plus investis mais aussi plus en difficultés

Dans l’enseignement supérieur, des enseignants se sont dit inquiets du risque de décrochage scolaire, d’autant que comme leurs confrères et consœurs de l’enseignement secondaire, tous les professeurs n’ont pas été préparés à devoir faire cours derrière un écran de téléphone ou d’ordinateur, et cette non préparation logistique et technique n’est pas sans conséquence sur les étudiants. Les responsables d’universités ont en revanche appelé à relativiser le risque de décrochage scolaire, qui semble pour l’heure contenu, selon les doyens et présidents que nous avons contactés.

Malgré ce tableau peu optimiste, le ministre de l’Éducation nationale, Said Amzazi, a qualifié de « succès » l’expérience du modèle d’enseignement hybride. Il affiche une « large satisfaction des enseignants et des inspecteurs » et dit souhaiter maintenir ce modèle au-delà de la crise sanitaire. Pas certain que les principaux concernés en dehors des enseignants, à savoir les élèves et les étudiants, soient réellement enthousiastes à l’idée de maintenir ce modèle à l’issue de la crise sanitaire. Les étudiants contactés par Médias24 témoignent en effet de difficultés d’accès à internet (surtout dans les territoires ruraux) et, même s’ils saluent les efforts des enseignants et du personnel administratif pour faciliter l’accès aux plateformes d’enseignement en ligne, déplorent l’absence de contact direct entre enseignants et étudiants, notamment pour certaines disciplines.

Ismail, 30 ans, étudiant en deuxième année de master à la faculté des sciences humaines et des lettres de Ain Chock à l’université Hassan II. J’aurais vraiment voulu que l’enseignement à distance ne soit pas maintenu après le confinement. Je pensais d’ailleurs que le présentiel serait à nouveau la norme à la rentrée, d’autant que nous ne sommes que 15 étudiants dans ma classe ! Même à 15, le distanciel nous a été imposé. L’année dernière, à l’issue du confinement, le médecin m’a diagnostiqué une dépression que je n’ai pas vue venir pendant le confinement. Je n’avais plus envie de travailler, ni même de faire des études… Je crois que je n’en avais plus les capacités. A force de passer mes journées devant les écrans, je saturais, littéralement. J’étais très sédentaire, je ne sortais jamais – je vis avec mes parents, donc ce sont eux qui s’occupaient des courses. Une routine s’est installée : pendant trois mois, chaque jour se ressemblait. Aujourd’hui, le distanciel ne me convient toujours pas. Nous ne sommes pas en contact direct avec nos enseignants et nos camarades. Il n’y a plus de spontanéité : à chaque fois qu’on veut poser une question, il faut envoyer un mail ou un message. En fait, il faut toujours planifier. Avec les autres étudiants, on essaie de se rencontrer de temps à autre pour maintenir le lien. Ça nous change du téléphone (même s’il n’est jamais loin) ! Quand vous avez la personne face à vous, il y a toute la gestuelle, le comportement, les expressions du visage… Mais le contact entre étudiants reste limité. Je ne dirais pas que je me sens seul – je vais souvent au café pour travailler, chose que je ne pouvais pas faire pendant le confinement – mais le distanciel a forcément compliqué et limité la communication et les interactions entre étudiants, mais aussi entre étudiants et enseignants. En présentiel, on marque plus facilement notre présence : il suffit juste d’être présent physiquement ; le prof sait qu’on est là. En distanciel, si vous ne parlez pas, si vous ne donnez aucun signe, c’est que vous n’êtes pas présent, entre guillemets. De plus, nous n’avons pas encore cette culture des technologies de l’information : certains étudiants oublient d’allumer la caméra, d’autres laissent leur micro allumé avec tous les bruits de fond qui vont avec, d’autres encore prennent la parole n’importe quand. Ils ne sont pas familiarisés avec un certain « savoir-être » avec les technologies de l’information.

Wahiba, 20 ans, étudiante en licence en sciences de l’éducation à la faculté des sciences de l’éducation de l’université Mohammed V de Rabat. Je suis étudiante à l’université de Rabat mais j’habite à Meknès. J’ai un accès restreint à internet et à un ordinateur, que je dois partager avec mes frères. Malgré tout, je travaille un maximum pour ne surtout pas prendre de retard ; l’enseignement à distance m’a donc contrainte à m’investir davantage dans les cours. Je passe beaucoup plus de temps à étudier que lorsque j’assistais aux cours en présentiel. Les enseignants nous donnent par ailleurs beaucoup plus de travaux à faire en distanciel : ils estiment que c’est un moyen de compenser les aléas de l’enseignement à distance, notamment les absences de certains étudiants qui peinent à se connecter et à suivre les cours convenablement. Ils nous poussent aussi à élargir nos sources d’informations et à ne pas se cantonner uniquement aux classes virtuelles, beaucoup plus que lorsque nous suivions les cours en présentiel. L’enseignement à distance nous a donc poussés, d’une manière ou d’une autre, à travailler davantage pour rattraper le retard, ou en tout cas pour ne pas faire en sorte d’en avoir.

Meriam, 35 ans, étudiante en master en sociologie à la faculté des sciences humaines et des lettres de Ain Chock à l’université Hassan II. Le contexte nous a obligés à devenir plus autonomes dans notre travail. Chacun travaille de chez soi, individuellement et non plus en groupe. Quand un étudiant intervient pendant le cours pour présenter son travail, c’est lui et lui seul qui intervient. On ne peut plus se reposer sur nos camarades. Chacun doit faire son travail. Ceci dit, dès le début du confinement et de la mise en place de l’enseignement à distance, la distance s’est fait sentir entre étudiants, d’autant que la plupart n’activent jamais leur caméra, donc on ne peut pas se voir. Ça gène d’ailleurs certains enseignants qui ne peuvent pas voir nos impressions ; ils ne peuvent pas lire sur nos visages. Car tous les étudiants n’osent pas dire explicitement qu’ils ne comprennent pas tel ou tel point, mais leurs expressions faciales les trahissent. Les enseignants voient, à travers les réactions du visage, celles et ceux qui ne comprennent pas. Or à distance, de surcroît lorsque l’étudiant n’active pas sa caméra, les professeurs n’ont aucune idée de qui a compris et qui n’a pas compris. Le contact avec la voix seulement ne suffit pas. Même si l’enseignement à distance est en vigueur depuis près d’un an, grosso modo, je n’ai pas le sentiment que nous nous sommes réellement habitués à cette pratique. Au début, on pensait que ça ne durerait pas ; que ce serait l’affaire de quelques mois… Désormais, on a compris que la situation est partie pour durer ; on essaie donc de trouver des solutions, des alternatives, pour que cet enseignement soit plus facile à vivre. On essaie de renforcer nos relations, de s’appeler pour discuter un peu, mais je ne vous cache pas que c’est difficile. Tout le monde est très occupé et perturbé avec ce système, voire stressé. On pense déjà à se réconforter soi-même avant de réconforter les autres et on n’a plus l’énergie d’aller vers les autres. En présentiel, le contact avec l’autre, le fait d’aller vers les autres, c’était naturel, spontané. Aujourd’hui, ça ne l’est plus. Malgré tout, je prends ce que cette expérience peut m’apporter de bon : j’ai appris à travailler différemment, à trouver d’autres sources d’information pour étudier, à être plus rigoureuse et exigeante dans mes présentations… J’essaie de me dire qu’il n’y a pas que du mauvais.

Asmae, 21 ans, étudiante à l’École nationale d’agriculture et présidente du Cercle des élèves ingénieurs de l’ENA de Meknès. Je suis étudiante en agronomie. C’est une discipline pour laquelle les travaux pratiques et les stages sont essentiels, et tous ont été suspendus pour cette année. Sans pouvoir se rassembler entre étudiants, on ne peut pas faire de travaux pratiques. C’est impossible. Même si notre formation comprend une partie théorique, la pratique a une place importante dans l’acquisition des compétences et des connaissances. Pour pallier l’absence de travaux pratiques, les enseignants ont organisé des sorties virtuelles, mais elles ne remplacent évidemment pas le terrain. Il y a des choses que vous ne pouvez pas apprendre derrière un écran. Notre établissement a toutefois décidé de nous permettre de récupérer ces heures de travaux pratiques une fois que le présentiel sera de nouveau en vigueur. Mais quand ? Je ne sais pas. Malgré les efforts louables des enseignants et de l’administration, l’enseignement à distance a eu un effet déstructurant chez les étudiants. Il n’y a plus d’interactions ; il y a une absence d’espace d’échanges. Dans les territoires ruraux, où la connexion internet n’est pas bonne et les disparités entre régions très fortes, des étudiants se sentent marginalisés, voire exclus, faute de pouvoir se connecter à la plateforme d’enseignement à distance. Ils sont donc contraints de se déplacer ailleurs pour avoir accès à une connexion internet et à des outils techniques fiables. Or pour eux, ces déplacements ont un coût important. Il y a un vrai problème d’équité entre les étudiants.

Nesrine, 28 ans, étudiante en licence en sociologie à la faculté des sciences humaines et des lettres à l’université Moulay Ismail de Meknès. L’enseignement à distance est pour moi une mauvaise expérience. Entre les problèmes de connexion qui perturbent les cours donnés en direct et certains professeurs qui ne nous envoient que des fichiers PDF sans explication, c’est dur de suivre ! La sociologie est une discipline avec des concepts qui nécessitent des explications précises et claires. Apprendre le cours par cœur ne suffit pas : il faut le comprendre. J’arrive tant bien que mal à travailler seule ; j’ai une chambre à moi où je peux travailler tranquillement, sans être dérangée – ce qui n’est pas le cas de tous les étudiants, notamment ceux qui vivent dans le monde rural : en plus de devoir partager les pièces avec les autres membres de la famille, ils ont un accès limité à internet et au matériel informatique, ce qui complique, voire rend impossible, le téléchargement des documents et des vidéos mis en ligne par les enseignants. Avec mes camarades de Meknès, on se retrouve dans des cafés pour travailler, car les salles d’étude de la fac de sciences humaines sont fermées, mais ce ne sont pas des lieux propices au calme et à la concentration.

Kenza, 19 ans, étudiante en licence en sciences de l’éducation à la faculté des sciences de l’éducation de l’université Mohammed V de Rabat. L’enseignement à distance permet une grande flexibilité. Nous ne sommes que 22 étudiants dans ma classe, ce qui facilite beaucoup les interactions avec les enseignants, et eux-mêmes peuvent faire un suivi personnel avec chacun d’entre nous. Ça nous arrive de les contacter personnellement en journée pour avoir une explication sur tel ou tel point. Ils sont disponibles. En cette période particulière, c’est vraiment un avantage non négligeable. Je ne dirais pas qu’il n’y a pas un manque d’interactions entre eux et nous. Par contre, ce que je constate, c’est que tous les étudiants ne sont pas logés à la même enseigne en termes d’accès à internet : moi je suis à Rabat, je n’ai pas ce problème, mais d’autres étudiants originaires de Zagora, Beni Mellal ou des régions de Marrakech et d’Agadir, ont des difficultés matérielles à suivre les cours. Heureusement, les enseignants sont dans leur grande majorité compréhensibles ; ils prennent en compte ces difficultés. Le fait qu’on soit également peu nombreux dans notre classe leur permet de connaître précisément la situation de chacun. Certains étudiants jouent les intermédiaires pour faciliter les choses : ils réceptionnent les travaux de ces étudiants et les transfèrent aux professeurs. En revanche, et c’est là un gros point négatif pour tout le monde, tous les travaux pratiques et les stages ont été annulés. En enseignement à distance, on ne fait désormais plus que de la théorie. Or en tant qu’étudiants en sciences de l’éducation, on est aussi censés être dehors, avec des enfants, dans des écoles ou des associations, justement dans le cadre de ces travaux pratiques. Cela impacte l’acquisition de certaines compétences – les connaissances peuvent s’acquérir à la maison –, principalement en termes d’interactions avec des enfants aux comportements ou aux troubles différents. Compte tenu du contexte exceptionnel, la faculté est assez souple par rapport à cela, d’autant que certains étudiants ont déjà pu faire leurs stages avant la crise sanitaire. C’est notamment mon cas.

Dalila, 35 ans, étudiante en licence en sociologie à la faculté des sciences humaines et des lettres de Ain Chock à l’université Hassan II. Pour moi qui travaille en dehors des cours, le distanciel, c’est un plus. En présentiel, je ne pouvais pas assister aux cours. Même pour les étudiants qui assistaient auparavant aux cours en présentiel, l’enseignement à distance les a amenés à développer de nouveaux moyens de travailler. Ils ont été contraints de sortir de leur zone de confort. Globalement, cette situation nous a obligés à apprendre à gérer notre temps, notre travail et… notre stress, notamment pendant la période des examens et durant le confinement. Personnellement, je l’ai vécu comme une montée en compétences. De manière générale, et même si ça peut surprendre, le contact avec les enseignants est devenu plus facile, plus souple, plus flexible… On peut les contacter directement et personnellement par WhatsApp. C’est moins formel mais c’est plus pratique. En revanche, pour certaines matières, notamment la démographie, où il faut faire des calculs, apprendre des méthodes et élaborer des enquêtes, je reconnais que le présentiel a son importance. Ce sont des matières très difficiles à gérer à distance.

A lire aussi


Les dernières annonces judiciaires
Les dernières annonces légales

Communication financière

TAQA Morocco : Communiqué post AGO du 7 juin 2021.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.