Covid-19 : « l’immunité collective sera difficile à atteindre rapidement »

Pour Dr Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé, il ne faut pas considérer l'atteinte de l'immunité collective comme seule solution afin de lever les restrictions. Car l'immunité sera difficile à atteindre et demande du temps. Voici pourquoi.

Covid-19 : « l’immunité collective sera difficile à atteindre rapidement »

Le 2 juin 2021 à 19h25

Modifié 2 juin 2021 à 20h01

Pour Dr Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé, il ne faut pas considérer l'atteinte de l'immunité collective comme seule solution afin de lever les restrictions. Car l'immunité sera difficile à atteindre et demande du temps. Voici pourquoi.

Se basant sur les données publiques communiquées par le ministère de la Santé (objectifs de vaccination, doses administrées, stock disponible et immunisation naturelle), Médias24 a calculé que le Maroc pouvait atteindre aisément un taux d’immunité collective de 40% au cours des prochaines semaines, dans une approche purement statistique.

Sur le site officiel, liqahcorona.ma, le ministère explique que « pour assurer l’immunité du groupe et par conséquent mitiger la transmission du virus, il faut vacciner au moins 80% de la population cible qui est de l’ordre de 25 millions de personnes ».

Ce paramètre est important, car de lui dépend directement le taux d’immunité collective. Il s’avère, selon plusieurs spécialistes sondés, qu’il y a débat sur la population à prendre en compte. Doit-on effectuer le calcul sur la base de la population totale du pays ou la population des adultes seulement ?

De cette question résulte un autre débat relatif au taux d’immunité à cibler. Le Maroc a fixé ce taux à 80% en se limitant à la population des adultes. Rapporté à la population générale, ce taux va fatalement baisser.

Ce qui soulève plusieurs interrogations sur cette stratégie d’immunité collective dans laquelle le monde, et le Maroc, se sont engagés comme seule issue à cette pandémie.

Médias24 a interrogé Dr Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé sur l’ensemble de ces questions. Dans cet entretien, il met la lumière sur un ensemble de facteurs scientifiques qu’il est nécessaire de prendre en considération dans l’analyse et le calcul de l’immunité collective.

Médias24 : L’immunité collective est présentée aujourd’hui comme la seule issue pour sortir de la pandémie. Prenons d’abord le temps de définir de quoi on parle exactement.

Tayeb Hamdi : Sur le plan théorique, l’immunité collective est un niveau d’immunité chez une population qui permet de bloquer la transmission du virus et donc de protéger les personnes non immunisées, c’est-à-dire que le virus est là mais ne peut plus se transmettre de façon communautaire et créer une épidémie. Il peut y avoir quelques contaminations, mais il s’agira de cas sporadiques.

Le calcul du taux d’immunité collective est fait à partir d’une formule mathématique dont le principal paramètre est le taux de reproduction initial (R0) du virus. Le R0, pour rappel, c’est le nombre de personnes qui peuvent être contaminées par une personne infectée sans aucune mesure pour contenir la circulation du virus. Il représente le pouvoir initial de transmission du virus. Il est différent du Rt qui, lui, varie en fonction des mesures sanitaires mises en place visant à réduire le R0 et le ramener en dessous de 1.

Pour la rougeole par exemple, le R0 est de 15. Un malade peut infecter 15 personnes. Pour le Sars-Cov-2, le R0 est de 3.  Plus le R0 est important, plus on aura besoin de vacciner de personnes pour stopper sa propagation.

La formule pour calculer le taux d’immunité nécessaire pour freiner la circulation d’un virus est : 1- (1/R0)*100.

– Donc, sur la base de cette formule, le taux nécessaire pour l’immunité contre la Covid-19 est d’un peu plus de 66%.

– Théoriquement, oui c’est bien 66% de la population. On parle ici de la population globale et non pas 66% des adultes. Car le virus peut contaminer tout le monde. Il ne fait pas de différence entre jeunes et moins jeunes. Tout le monde peut être un réservoir du virus, même si ce n’est pas d’une façon homogène.

Donc, pour arriver à l’immunité de groupe, il faut immuniser 66% de la population générale. Immuniser c’est avoir des anticorps contre le virus. On peut avoir ces anti-corps soit en faisant la maladie, soit en se faisant vacciner.

– Vous insistez sur la nécessité de calculer le taux d’immunité par rapport à la population générale. Le calcul est biaisé si l’on prend une population particulière ? 

– Aux Etats-Unis, la pyramide des âges fait ressortir que les plus de 18 ans représentent 80% de la population. Si le pays arrive à vacciner tous les adultes, le problème est résolu. Mais est-ce qu’il va pouvoir le faire ?

Au Maroc, même si on vaccine tous les adultes à 100%, on n’atteindra pas le taux cible de l’immunité collective. Les plus de 15 ans représentent 72% de la population totale (données du HCP). En supposant que l’ensemble de ces personnes sont vaccinées, il restera près de 30% de la population non vaccinée.

Donc, même en vaccinant à 100% les adultes marocains, nous seront à peine à 70% de la population. Donc cibler 80% de la population des adultes, nous permettra d’avoir un taux d’immunité d’à peine 56% de la population générale. Tout cela reste une analyse, bien évidemment, théorique.  Car plusieurs paramètres interfèrent avec ce calcul mathématique.

– De quels paramètres s’agit-il ? 

– Il y a par exemple l’efficacité des vaccins développés, les variants ou encore la durée de vie des anticorps. Les vaccins disponibles ne sont pas efficaces à 100%. Les deux vaccins utilisés au Maroc, Sinopharm et Astrazeneca, sont efficaces respectivement à 80% et 75%. En d’autres termes, sur 100 personnes vaccinées, 80 ou 75 sont immunisées.

C’est un élément important à prendre en compte. Si je vaccine 66% de ma population avec un vaccin dont le taux d’efficacité est de 80%, l’objectif n’est pas atteint.

Sur une population de 1.000 personnes, il faut vacciner 660 personnes pour avoir l’immunité de groupe. Mais avec un efficacité du vaccin à 80%, je ne peux compter que 528 personnes comme étant réellement immunisées.

En plus clair, il faut vacciner beaucoup plus de personnes que les 660 pour atteindre le taux d’immunité collective des 66% de la population générale.

– Comment les variants impactent-ils l’immunité collective ? 

– En effet, les variants ont un fort impact. Jusqu’ici nous avons fait tous nos calculs sur la base d’un R0 de 3. Les variants sont réputés avoir une propagation plus rapide que la souche classique. Le variant britannique a 35% à 70% de pouvoir de transmission de plus que la souche classique. Le variant indien a un pouvoir de transmission 50% de plus par rapport au britannique. Donc, au lieu de faire les calculs du taux d’immunité collective sur la base d’un R0 de 3, il faut le faire par rapport à un R0 entre 4 et 5 en fonction de la souche la plus répondu. Au Maroc, ça sera le variant britannique dans quelques mois.

– De ce que vous dites, on comprend que le taux de 66% calculé plus haut, devra changer en fonction du R0 du variant britannique ?

– C’est exactement le cas. Ce facteur de R0, seul, impactera à la hausse le taux d’immunité collective nécessaire pour stopper le virus. R0 de 4 donne un taux d’immunité de 75%. Si le R0 est de 5, il faut un taux d’immunité de 80%. Donc il faut refaire tous ces calculs.

– Qu’en est-il de l’immunité de la durée de l’immunité vaccinale ? 

– On ne sait pas encore la durée de l’immunité après la vaccination. Mais on sait que cela dépend des personnes.

Les personnes âgées vont perdre leur immunité très vite par rapport aux jeunes. Notre campagne a démarré en janvier avec les personnes âgées, si l’opération tarde trop, on risque d’avoir des personnes qui perdent leur immunité. Pour éviter justement ce scénario, il y a des moyens comme faire un vaccin de rappel. Soit on vaccine à d’autres personnes en ratissant un peu plus large au-delà de la cible afin de compléter le nombre requis pour l’immunité de groupe. Tout cela pour dire que le chiffre de l’immunité vaccinale dépend aussi de la durée des anticorps.

– En conjuguant l’ensemble des données expliquées plus haut, peut-on conclure qu’il faut revoir notre stratégie dont les données de base (souche Wuhan, campagne en 12 semaines, disponibilité du vaccin …) sont aujourd’hui obsolètes ?  

– Sincèrement, il faut se poser la question: est-ce que l’immunité collective est un objectif que l’on peut atteindre ou un mirage?

L’absence de visibilité sur l’approvisionnement en vaccin veut dire que la campagne de vaccination tardera encore. Plus on tarde, plus de personnes perdront leur immunité soit post-maladie ou post-vaccination.

A part les vaccination, le Maroc recense officiellement à ce jour 520​​​​.028​​ personnes testées positives à la Covid-19. Donc, en réalité, on a au minimum 5 millions de personnes qui ont fait la maladie .

L’immunité collective nécessite une vaccination large et rapide avec des vaccins dont l’immunité post-vaccinale est longue. Or, ces conditions ne sont pas réunies dans le monde entier, pas seulement au Maroc.

– Donc à défaut d’avoir la totalité des vaccins dont nous avons besoin pour boucler rapidement la campagne de vaccination, l’immunité collective n’est pas pour demain. Quelle est l’alternative ?

– Je préfère raisonner à l’échelle mondiale, car le sujet dépasse nos frontières.

La question à poser à mon sens est la suivante : est-ce qu’on va attendre une immunité collective qui tardera à venir ?

Notre objectif final, après l’immunité collective, est d’ouvrir notre économie et revenir à un train de vie normale sans avoir des dégâts et sans être obligés de reconfiner.

Doit-on attendre l’immunité collective pour lever toutes les restrictions ? Je réponds non. Il y a d’autres d’autres solutions.

Une première solution se trouve à une échelle individuelle : il faut respecter les mesures barrières. Il faut aussi batailler pour vacciner les plus de 40 ans et boucler les plus de 50 ans. Aller chercher ces derniers là où ils sont les convaincre de se faire vacciner. Car si le virus continue de circuler entre les personnes âgées de 18 et 20 ans, il finira par toucher les plus de 50 ans qui ne sont pas encore vaccinées.

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