Elections syndicales. Les leçons politiques d’un scrutin

Défaite cuisante du syndicat du PJD, retour spectaculaire de l’UGTM de l’Istiqlal, domination des listes indépendantes… sont les trois principaux enseignements de ces élections, qui ouvrent le bal d’une longue série de scrutins qui durera jusqu’en octobre. Round up.

Conférence de presse pour présenter les résultats des élections des représentants des salariés, le 2 juillet 2021. Ph. MAP

Elections syndicales. Les leçons politiques d’un scrutin

Le 12 juillet 2021 à 19h32

Modifié 12 juillet 2021 à 19h32

Défaite cuisante du syndicat du PJD, retour spectaculaire de l’UGTM de l’Istiqlal, domination des listes indépendantes… sont les trois principaux enseignements de ces élections, qui ouvrent le bal d’une longue série de scrutins qui durera jusqu’en octobre. Round up.

Les élections syndicales se sont déroulées du 10 au 20 juin, ciblant un corps électoral de 2 millions de personnes, entre personnel du secteur privé et fonctionnaires du public.

Leurs résultats, communiqués officiellement le 2 juillet, ont créé une grande surprise et donné un peu le ton de ce qui se passera lors des prochains scrutins prévus en août (élections professionnelles), en septembre (législatives et communales) et en octobre (élections de la deuxième chambre).

Ces résultats montrent une grande domination des indépendants qui ont récolté 51,35% des sièges en jeu. Très très loin du deuxième au classement, l’UMT de Miloudi Moukharik, qui a récolté 15,48% des voix et du troisième, l’UGTM (syndicat lié à l’Istiqlal) qui a marqué une grande percée avec 12,56% des voix.

La CDT, syndicat de gauche, est arrivée quatrième avec 7,20% des sièges. À sa grande surprise, l’UNTM, syndicat proche du PJD, n’a récolté que 5,63% des voix.

« Une grande défaite », commente le politologue Omar Cherkaoui. « Avec ce score, le syndicat du PJD est exclu d’office des négociations avec le gouvernement dans le cadre du dialogue social où ne sont présents que les syndicats les plus représentatifs, donc toutes les centrales qui ont dépassé le seuil de 6% des sièges », précise Omar Cherkaoui.

Le PJD out du dialogue social !

Pour lui, cette défaite du PJD est le plus grand enseignement à tirer de ces élections, car c’est d’abord une première pour le syndicat islamiste, et ça montre ensuite qu’il y a eu une sorte de vote sanction contre le PJD qui dirige le gouvernement depuis 10 ans.

« Les salariés du public et du privé ont fait une association entre le travail gouvernemental et ces élections syndicales. La preuve, le secteur où le PJD a perdu le plus c’est l’éducation, où le gouvernement est entré en conflit avec les enseignants. Son score dans ce qui était son fief électoral est passé de 97 sièges à 27 sièges », souligne Omar Cherkaoui, qui précise toutefois que l’UNTM a pu toutefois gagner des points dans le secteur privé, mais sans arriver au final, au seuil national des 6%.

Analyste politique, David Goeury appuie ce point de vue, mais dit ne pas pouvoir trancher sur les raisons de cette défaite du PJD. Il y a selon lui deux hypothèses, que seuls les prochains scrutins peuvent confirmer ou infirmer.

« Il est clair que le syndicat du PJD a subi une grande défaite. Il était depuis les années 2000 sur une pente ascendante, et là il chute sous le seuil de représentativité et sera exclu des négociations avec le gouvernement et le patronat. Si on peut affirmer qu’il y a eu réellement un vote sanction dans l’éducation, on ne peut pas en dire autant dans les autres secteurs, car on n’a pas toutes les données pour analyser les choses. Il y a une autre hypothèse qui peut expliquer ce recul : le vieillissement des cadres du PJD », explique-t-il.

Ce vieillissement, l’USFP l’a également connu, selon David Goeury. « On peut s’interroger sur le vieillissement des cadres du PJD. Ces élections sont liées à l’activité du salarié au sein de l’entreprise ou de l’administration où il travaille. Au Maroc, on a eu une pénétration sociale de la mouvance islamiste dans les années 70, avec des cadres jeunes qui étaient actifs mais qui ont vieilli et sont passés à la retraite. C’est un effet de vieillissement couplé à une absence de renouvellement au sein des salariés. L’USFP a connu le même mécanisme d’érosion qui a conduit à son déclin électoral. Cela nous amène à supposer qu’il y a au sein du PJD un problème de mobilisation des jeunes salariés. Ce qui ne signifie pas forcément un vote sanction », précise David Goeury.

Le come-back de l’Istiqlal

Deuxième enseignement à tirer : la percée de l’UGTM, syndicat lié à l’Istiqlal de Nizar Baraka. Après plusieurs années de vaches maigres, l’UGTM revient en force et se classe deuxième, en élargissant son influence aussi bien dans le secteur privé que public.

« Le syndicat de l’Istiqlal a réalisé une très belle performance. C’est le plus grand gagnant de ces élections. Il a réussi à étendre son influence avec une nette progression en termes de sièges gagnés. C’est quelque chose d’intéressant, qui n’était pas prévisible. Ça montre que les réseaux syndicaux sont très actifs au sein du parti et que l’UGTM a su en fait renouveler son aura et apparaître comme un syndicat qui recrute de nouveaux profils, sérieux et engagés… L’Istiqlal a nettement étendu son influence au sein des réseaux des fonctionnaires et des salariés », analyse David Gouery.

L’Istiqlal pourra-t-il capitaliser sur cette percée pour étendre également son score dans les communales et les législatives ?

Tout dépend de la mobilisation des réseaux sociaux dans les prochains scrutins, explique David Goeury. « La question qui se pose aujourd’hui, c’est de savoir si les réseaux militants de l’Istiqlal vont pouvoir se redéployer dans les campagnes à venir et est ce qu’il y a aura un fonctionnement fluide entre le syndicat et le parti », explique David Gouery.

Mais une tendance au moins est d’ores et déjà perceptible selon notre analyste : la capacité de l’Istiqlal à revenir en force dans les grandes villes, ces élections syndicales étant exclusivement urbaines et concentrées sur les grandes agglomérations urbaines (Casa-Rabat-Kénitra-Tanger…).

« L’Istiqlal avait énormément de difficultés à faire élire des candidats dans les grandes agglomérations. Avec ces élections, et les résultats obtenus par le syndicat de l’Istiqlal, on peut dire que le parti a montré qu’il peut désormais miser sur les grandes villes et y remporter des sièges dans les prochaines élections », analyse David Gouery.

Les indépendants, première force syndicale du pays

Mais la grande tendance qui se dégage de ces élections, c’est la domination des candidats indépendants, dont les listes ont récolté plus de la moitié des sièges, distançant de très loin la première centrale syndicale du pays, l’UMT,  qui n’a obtenu que 15% des sièges.

Un score qui montre selon Omar Cherkaoui « la vague de colère des travailleurs, des salariés et des fonctionnaires contre les centrales syndicales classiques et la défiance vis-à-vis de tout ce qui est politique ».

Une défiance que David Gouery confirme, mais qui n’explique pas tout selon lui.

« Ce résultat est un classique, pas seulement au Maroc, mais dans le monde entier. Au Maroc, les indépendants font pratiquement la moitié des sièges depuis toujours et sont beaucoup plus influents dans le privé que dans le public ».

Cette tendance s’explique par deux éléments : le premier est la volonté des salariés, surtout ceux des PME d’éviter de se représenter avec une étiquette politique.

« Pour le cas des PME, on est dans des environnements où tout le monde se connaît. Et on ne fait pas un vote politique, mais on vote pour une personne qu’on connaît, une personne de confiance, qui est la plus à même de représenter le personnel vis-à-vis de l’employeur. Ce sont d’autres enjeux qui sont présents. Les chefs d’entreprises n’aiment pas non plus avoir des syndicats politisés au sein de leurs firmes. S’afficher comme candidat politique vient ainsi créer de la tension. C’est un classique qu’on retrouve un peu partout dans le monde, exception faite de la Tunisie ou de l’Allemagne qui ont une vieille culture syndicale », explique David Goeury.

Cette domination des indépendants s’explique également par un héritage historique propre au Maroc.

« Les syndicats ont été combattus pendant une longue période au Maroc. Les syndicalistes ont fait l’objet d’une intense répression. Se présenter comme indépendant est devenu le moyen le plus sûr de devenir l’interlocuteur du patron ou du gouvernement, sans être sous le feu des conflits politiques au niveau national. Cette culture-là est encore présente, mais il y a aussi un phénomène de défiance vis-à-vis des syndicats qui a joué », ajoute David Goeury.

Une défiance qu’il tient toutefois à nuancer, preuve par la percée de l’UGTM.

« L’UGTM montre que cette défiance est à nuancer, car elle a pu recréer de la mobilisation, étendre son influence. Sa percée est intéressante. On ne peut pas avoir comme conclusion qu’il n’y a que du désengagement politique dans le pays. On a quand même des mouvements de réengagements qui ont été très visibles notamment dans le cas de l’UGTM et de l’Istiqlal », souligne David Goeury.

Une « prova » pour les prochains scrutins

Ces résultats des syndicales peuvent-ils nous donner une tendance, une lecture des résultats des prochaines élections, notamment législatives et communales ?

Pour Omar Cherkaoui, la réponse est oui. « Ce sont des élections qui ciblent 2 millions de personnes. On a eu un taux de participation de 57%, ce sont donc plus de 1 million d’électeurs qui se sont exprimés. Les résultats de ces élections, qui ouvrent la séquence d’une grande année électorale, peuvent nous donner les tendances à venir, comme le vote sanction contre le PJD, la montée de l’Istiqlal, la défiance qui existe toujours vis-à-vis des politiques… ».

David Gouery a un autre avis. Il nous affirme que ces élections sont tout sauf représentatives. Et ce pour plusieurs raisons, explique-t-il.

D’abord, ces élections touchent un électorat majoritairement apolitique. Et les salariés et les fonctionnaires sont très minoritaires dans le corps électoral global du pays, qui vote aux communales et aux législatives.

Autre argument : le fait que ces élections soient centrées sur les zones urbaines, excluant le monde rural, faiseur des élections au Maroc.

Il s’agit selon Goeury d’élections qui « touchent une certaine catégorie socio professionnelle, urbaine, avec un certain âge, qui est apolitique et exclusivement urbaine. On ne peut donc pas faire des projections. Et puis, dans ces élections, surtout dans le privé, le vote n’est pas politique. Les salariés choisissent le délégué sur la base d’autres critères qui n’ont rien à voir avec les enjeux politiques », explique-t-il.

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