Abdelhamid Harifi (expert) : « Le Maroc peut avoir une industrie militaire performante »

L'adoption il y a un an, par la Chambre des représentants, d’un projet de loi relatif aux matériels et équipements de défense et de sécurité, ainsi qu’aux armes et aux munitions, ouvre-t-elle la voie à des investissements dans l'industrie militaire ? Voici la réponse de notre consultant militaire Abdelhamid Harifi.

Abdelhamid Harifi (expert) : « Le Maroc peut avoir une industrie militaire performante »

Le 2 septembre 2021 à 20h12

Modifié 4 septembre 2021 à 9h29

L'adoption il y a un an, par la Chambre des représentants, d’un projet de loi relatif aux matériels et équipements de défense et de sécurité, ainsi qu’aux armes et aux munitions, ouvre-t-elle la voie à des investissements dans l'industrie militaire ? Voici la réponse de notre consultant militaire Abdelhamid Harifi.

Alors que le projet de loi adopté le 14 juillet 2020 par la Chambre basse n’a toujours pas été validé par la Chambre des conseillers, on peut se demander si le Maroc envisage de construire des usines d’armement. L’expert militaire Abdelhamid Harifi nous confirme qu’il est trop tôt pour s’avancer.

Comme il l’a fait dans un de nos articles précédents, il rappelle qu’à ce stade, le Maroc est en train de préparer le cadre juridique. Celui-ci permettra aux investisseurs étrangers, en collaboration avec des opérateurs nationaux, de s’installer au Maroc en vue de créer une plateforme industrielle militaire destinée aux besoins locaux, puis à l’export.

« Évidemment, précise Harifi, cela ne pourra pas se faire du jour au lendemain et demandera entre 5 et 10 ans pour la première étape qui sera de produire une partie de nos besoins et de sous-traiter des commandes extérieures. »

Les écosystèmes existants automobiles et aéronautiques mis à contribution

En l’absence de compétences humaines, il s’agira de s’appuyer sur les acquis des vingt dernières années dans les domaines automobile et aéronautique, pour être en mesure de créer un nouvel écosystème militaire qui pourra s’intégrer dans le tissu industriel national.

« S’il convient de se féliciter de la récente signature par Moulay Hafid Elalamy du contrat d’assemblage des avions civils Pilatus, il est cependant plus que prématuré d’évoquer une industrie militaire même en gestation, souligne Harifi. En effet, nous n’avons ni les moyens humains ni les centres de formation nécessaires pour la construction navale et encore moins d’expertise pour des armes d’attaque. »

C’est pourquoi il s’avère nécessaire, dans un premier temps, de créer et de multiplier les centres civils pour former des ingénieurs spécialisés dans l’industrie militaire.

Le Maroc, aujourd’hui, incapable de produire des munitions

« Pour donner une idée de notre incapacité à produire des armes sophistiquées, il faut préciser que le Maroc ne possède qu’une seule société de fabrication de clous, alors imaginez nos lacunes technologiques pour la construction des munitions. Cela a l’air simple, mais requiert une expertise qui ne s’improvise pas, explique Harifi. C’est d’autant plus compliqué quand on sait qu’un pays voisin, que je préfère ne pas nommer, avait monté dans les années 90 une usine de munitions dont la production s’est avérée défectueuse à 90%. Le dosage est important, on a vu de grands pays comme la Chine qui produisaient des balles qui ne percutaient pas en restant dans la chambre, alors que d’autres explosaient même à la figure de l’utilisateur. »

En Afrique, les seuls pays qui ont une véritable industrie militaire sont l’Égypte et l’Afrique du Sud. En effet, l’Egypte réalise, depuis plus de quarante ans, sur son territoire le montage d’avions français, mais aussi de chars américains Abrams. L’Afrique du Sud a, quant à elle, ses propres marques d’armement militaire. « Le Maroc lui a acheté plusieurs blindés dans les années 80, conçus localement, même si le produit final n’était pas à 100% local (motorisation allemande, munitions françaises…). »

 Une partie des besoins locaux commenceront à être produits localement en 2030 

L’exemple du voisin algérien est plus qu’édifiant. « Dans les années 80, ce pays a essayé de produire des unités navales, mais faute d’expertise, il a mis dix ans à produire un petit patrouilleur de 500 tonnes. Récemment, il a voulu produire localement des blindés allemands mais cette expérience s’est avérée être un échec en termes de montage, car ce pays n’a même pas de main-d’œuvre qualifiée pour produire des petites voitures de type Picanto du constructeur Kia », témoigne Harifi.

Suivant le modèle turc, le Maroc semble aujourd’hui sur la bonne voie grâce à son expertise en construction automobile et aéronautique qui a fait de lui un acteur mondial.

Hormis le fait qu’il possède d’excellentes plateformes industrielles qui lui faciliteront la tâche dans le domaine militaire, l’expertise des FAR dans l’entretien, la modernisation et la fabrication de certains équipements militaires est un avantage non négligeable pour l’avenir.

Ainsi, en combinant l’expérience de l’armée à celle des installations civiles, le Maroc a la capacité d’attirer des partenaires étrangers pour mettre en œuvre une industrie militaire locale, puis se positionner au niveau continental.

« Selon moi, le pays a toutes ses chances pour commencer à sortir d’ici 2030 ses propres équipements militaires destinés aux besoins de son armée (munitions, équipements électroniques de surveillance, montage local de blindés…) », pronostique notre expert.

« Cela dit, il faudra une vingtaine ou plus exactement une trentaine d’années avant que le Maroc ne devienne une puissance de l’industrie militaire comme la Turquie qui exporte dans le monde entier, y compris chez nous, indique Harifi. Si certains chantiers pourront aboutir rapidement, il faut rester réaliste sachant que le Maroc ne sera pas en mesure de produire des drones ou des blindés dans la prochaine décennie, mais plutôt à l’horizon 2040, voire 2050. »

Si le préalable consiste en la finalisation d’un cadre légal, « en réalité, le processus d’industrialisation qui vise à créer un écosystème militaire a pour objectif, à terme, que le Maroc ne soit plus un simple sous-traitant, mais un producteur », conclut Harifi en citant l’excellent travail du ministre de l’industrie et du Commerce, Moulay Hafid Elalamy, qui a fait du Maroc une puissance automobile mondiale.

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