Le pavillon marocain de Dubaï vu par quatre architectes

Après l’inauguration de l’exposition universelle de Dubaï, Médias24 a recueilli les appréciations de quatre architectes sur la qualité du travail de leur confrère Tarik Oualalou, qui a construit le pavillon du Maroc. Une critique globalement positive et argumentée. Un futur débat?

Le pavillon marocain de Dubaï vu par quatre architectes

Le 6 octobre 2021 à 20h43

Modifié 7 octobre 2021 à 7h23

Après l’inauguration de l’exposition universelle de Dubaï, Médias24 a recueilli les appréciations de quatre architectes sur la qualité du travail de leur confrère Tarik Oualalou, qui a construit le pavillon du Maroc. Une critique globalement positive et argumentée. Un futur débat?

Nous étions curieux de connaître les avis de 4 architectes que nous respectons, énormément, pour leur travail et leur culture: Aziz Lazrak, Omar Alaoui, Noureddine Komiha et Younes Douiri. Le pavillon marocain à Dubaï, œuvre de Tarik Oualalou a, en effet, subi les assauts critiques du grand public sur les réseaux.

N’y avait pas-t-il d’autres manières, plus innovantes, de montrer le bâti durable au Maroc que ce cliché du pisé ? Et d’y coller cette apparence facile, sous forme de cubes ou parallélépipèdes ? Le pavillon n’est-il pas censé être un média de ce Maroc qui a investi, dans le durable, depuis des siècles ou des millénaires ? Est-il suffisamment médiatique, au milieu de ces merveilles présentées par d’autres pays?

Younès Diouri déçu par les critiques des internautes

Confronté à la question de l’utilisation du pisé et du bois qui ne représentent pas le Maroc en particulier, mais plusieurs pays d’Afrique et du Moyen-Orient, l’architecte Younès Diouri s’est, dès le départ, dit surpris des commentaires critiques des particuliers sur la toile.

« Ma lecture est plutôt positive et j’ai été, vraiment, peiné par certaines critiques qui l’ont mal accueilli et par le grand public qui a, peut-être, un regard complètement différent de celui des professionnels.

« Ce sont souvent des gens qui sont très loin de l’architecture qui donnent un avis tranché, mais selon moi, la proposition architecturale de Tarik est, tout à fait, cohérente avec l’image du Maroc.

« Si certains auraient préféré une kasbah, ce choix aurait été, selon moi, trop littéral et pas du tout original. »

Un choix conceptuel trop pointu pour le grand public ?

« De plus, la plupart des commentateurs se sont, uniquement, focalisés sur la façade, alors qu’il y a eu un travail formidable à l’intérieur du bâtiment. Si je ne l’ai pas encore visité, j’ai cependant visionné des vidéos avec des choses très intéressantes, en termes de contenu (expériences sensorielles, multimédia…).

« Il est sûr que ce n’est pas une architecture qui va vite plaire au grand public, car c’est quelque chose qui est un peu plus pointu, avec un parti-pris assez tranché, voire brutaliste, et une volumétrie très monacale. »

« Un bâtiment original qui ne s’inscrit pas dans les poncifs habituels »

« Si cela n’engage que ma personne, je pense qu’en termes de conception architecturale, sa construction est bien plus intéressante et originale que certaines réalisations de pays voisins que j’ai pu voir.

« L’Égypte, par exemple, s’est contentée de mettre en avant, des masses censées reproduire des pyramides avec des hiéroglyphes, mais cette démarche est trop littérale, comme si le Maroc avait décidé de construire un bâtiment couscous.

« En optant pour une architecture de terre, il a vraiment fait preuve de créativité. C’est d’ailleurs encore plus visible à l’intérieur du pavillon et cela poussera, certainement, les visiteurs à s’intéresser davantage à notre culture, avec une lecture très différente que celle de certains poncifs, comme le zellige par exemple. »

« Le pavillon marocain de Dubaï n’a rien à voir avec celui de Milan »

A la question de savoir si le pavillon marocain de Dubaï n’était pas un copier-coller de celui qu’avait construit le même architecte, lors de l’Exposition universelle de Milan en 2015, Diouri s’inscrit en faux, en déclarant que si les mêmes matériaux avaient été utilisés, l’architecture était totalement différente.

« Les deux pavillons ne sont pas du tout comparables, car il y a eu des effets architectoniques dans le bâtiment de Dubaï, avec des dalles en béton et de vrais murs en pisé. »

Sur la pertinence du choix des matières pour représenter le Maroc à l’international, Diouri considère que Oualalou a prouvé que l’on pouvait construire des bâtiments, ayant une grande hauteur, avec des matériaux low-tech comme le pisé, réservé en général à des constructions plus modestes.

« Le pisé représente le passé et l’avenir de l’architecture du Maroc »

« De plus, aujourd’hui, la terre est un matériau de construction qui revient, de plus en plus, dans les projets architecturaux ayant une forte valeur ajoutée.

« Sachant que c’est devenu un matériau de prédilection et d’avenir, je trouve formidable que le Maroc soit l’ambassadeur d’une matière écologique et thermique, qui offre des performances beaucoup plus intéressantes que le béton.

« J’apprécie donc beaucoup son travail qui est, désormais, ancré dans la production contemporaine du Maroc, avec un vrai discours« , conclut Diouri, en ajoutant que si Oualalou peut être incompris par certains, c’est un acteur incontournable de la scène architecturale.

Omar Alaoui : « Un bâtiment qui représente parfaitement le Maroc »

Tout aussi positif que son confrère, l’architecte Omar Alaoui a, dès le départ de notre conversation, confié qu’il aimait beaucoup le pavillon marocain de Dubaï.

« Pour moi, ce pavillon représente vraiment le Maroc d’aujourd’hui, qui est, à la fois, dans la tradition et la modernité. Votre coup de fil tombe bien car j’allais l’appeler pour le féliciter.

« Pour un œil vraiment averti, la construction de son bâtiment a certainement constitué une vraie prouesse technique de modernité qui, encore une fois, illustre parfaitement notre pays et notre époque.

« Son utilisation de matériaux traditionnels, combinée à un jeu de volume, avec des blocs empilés l’un sur l’autre et une technicité très sophistiquée, sont vraiment remarquables et méritent d’être salué par la profession”, conclut Alaoui pour qui son jeune confrère a réussi à transcrire le Maroc du 21e siècle. »

Noureddine Komiha : « Une architecture qui s’inscrit dans la mode actuelle »

Taquin, Noureddine Komiha nous rétorque que, pour être objectif, il aurait préféré juger, sur pièce, le pavillon après un séjour à Dubaï financé par notre rédaction, avant de consentir à partager son avis.

« Ne l’ayant vu qu’en photos, je dirais que c’est un bâtiment qui s’adapte au climat chaud de la région et que son concepteur a imaginé une sorte de coquille fermée, avec des murs très épais en pisé et en bois.

« Il a repris l’architecture traditionnelle marocaine ou plutôt des contrées désertiques, en faisant un effort de contemporanéité, avec de grands cubes qui s’imbriquent les uns dans les autres.

« C’est une architecturale tendancielle en ce moment, pour ne pas dire à la mode, dans le monde entier. »

« Un rendu final avec un jeu d’ombres et de lumières remarquable »

A la question posée précédemment à son confrère sur un pavillon similaire à celui de Milan, Komiha, qui était présent à l’exposition, précise que les deux constructions n’ont rien à voir, en termes de volumétrie.

« Les deux bâtiments sont très différents, car celui de Milan était beaucoup plus modeste, avec une grande hauteur de plafond ; celui de Dubaï est beaucoup plus imposant, c’est un immeuble de 3 ou 4 niveaux.

« Cela a demandé une grande prouesse en termes de construction, car il a réussi à marier un matériau traditionnel comme le pisé avec une vision contemporaine et moderne, un peu à l’image de notre pays.

« C’est une coquille fermée, qui se protège de l’extérieur, avec des cubes qui font de l’ombre au cube voisin et avec plusieurs anfractuosités qui provoquent un jeu d’ombres et de lumières. Le résultat est remarquable en particulier avec le soleil qui tourne autour. »

« Aucune critique à apporter à son choix architectural approprié »

« Je trouve courageux son choix de construire un pavillon pareil, tout en élévation à Dubaï, qui représente, déjà, pour l’imaginaire mondial, le 22e siècle avec ses énormes tours.

« J’aurais peut-être proposé un bâtiment plus ouvert, mais il ne faut pas oublier qu’il fait très chaud à Dubaï où il aurait fallu dépenser une fortune en climatisation. Je pense donc que Oualalou a très bien joué. »

« Un architecte qui représente bien la profession marocaine à l’international »

« S’il est vrai que, depuis quelques années, il se répète un peu en termes architecturaux, comme pour la Fondation Mezian, boulevard Moulay Youssef de Casablanca, ou pour le Centre culturel du Maroc, boulevard Saint-Michel, faut-il rappeler que Picasso a eu sa période bleue, puis rose et, par conséquent, Tarik a, tout à fait, le droit d’avoir une période cubiste avec des blocs qui s’entrecroisent.

« Au final, je pense que ce pavillon représente tout à fait notre pays, et en particulier, son engagement à s’inscrire dans le développement durable », conclut Komiha pour qui le jeune Oualalou représente l’avenir de l’architecture marocaine contemporaine à l’international.

Aziz Lazrak : « Dans toutes les expositions universelles, le Maroc utilise la tradition architecturale »

N’ayant pas eu l’occasion de voir, même en photos, le pavillon marocain, Aziz Lazrak n’a pas été en mesure de porter une appréciation sur le travail de son jeune confrère, mais il a quand même accepté de revenir sur l’utilisation de certains matériaux de construction qu’il juge peu représentatifs du Maroc.

« Dans toutes les expositions internationales où il a été présent, le Maroc a toujours joué sur la tradition et, d’après ce que vous me révélez, c’est le cas du pavillon de Dubaï qui a été construit en pisé et bois.

« Au regard de sa rareté et de son coût prohibitif, l’utilisation du pisé est devenue démagogique »

« Pourquoi pas si c’est pour montrer que nous avons un vrai savoir-faire pour travailler cette matière, mais c’est un peu démagogique de l’utiliser pour des motifs pseudo-écologiques, alors que le pisé coûte beaucoup plus cher que le béton.

« C’est un peu contradictoire de vouloir faire croire que c’est naturel, alors que ce matériau n’est plus utilisé depuis très longtemps, hormis dans quelques douars reculés du Maroc.

« Aujourd’hui, le choix du pisé est certes sympathique, mais on ne peut pas le généraliser car son prix n’est, pas du tout, compétitif et il ne sert qu’aux constructions de riches, comme dans certaines villas de milliardaires à Marrakech et sûrement pas, pour des logements sociaux. »

« Le pisé n’est plus du tout représentatif du Maroc »

« Si Tarik est un très bon architecte, je ne peux pas juger son travail à Dubaï, car je ne l’ai pas vu, mais il est faux de laisser croire que le pisé symbolise ou est représentatif du Maroc, alors qu’il n’a été utilisé, dans le sud du pays, qu’à une époque où il n’y avait aucun autre matériau de construction.

« Depuis les choses ont beaucoup changé, car cette matière fragile n’est pas pérenne et il faut l’entretenir, très régulièrement, sous peine d’érosion. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir l’état actuel des ksours qui tombent en ruine dans le sud du pays », conclut Lazrak pour qui ce matériau convient à des constructions plus modestes, en termes de taille que le pavillon du Maroc à Dubaï.

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