La synergie public-privé au cœur de la future réforme de la santé

Pour réussir le chantier stratégique de la protection sociale, le développement des partenariats public-privé dans le domaine de la santé semble inévitable. D'autre part, le système national de santé ne peut que gagner en efficience, en exploitant le potentiel de synergie entre les deux secteurs, selon l'avis de plusieurs experts.

Hôpital de campagne à Agadir pendant l'une des vagues du Covid. Ph. MAP

La synergie public-privé au cœur de la future réforme de la santé

Le 14 octobre 2021 à 14h27

Modifié 14 octobre 2021 à 16h13

Pour réussir le chantier stratégique de la protection sociale, le développement des partenariats public-privé dans le domaine de la santé semble inévitable. D'autre part, le système national de santé ne peut que gagner en efficience, en exploitant le potentiel de synergie entre les deux secteurs, selon l'avis de plusieurs experts.

L’expression « en synergie totale entre secteurs public et privé« , soulignée par le Roi Mohammed VI à propos de la réforme de la santé, n’a pas échappé aux professionnels. Le Roi s’exprimait dans le cadre du traditionnel discours d’ouverture de la première session parlementaire de la nouvelle législature. Un discours considéré comme la feuille de route globale du quinquennat.

« Dans ce cadre, le défi majeur consiste à opérer une véritable mise à niveau du système de santé, conformément aux meilleurs standards et en synergie totale, entre secteurs public et privé », a précisé le souverain.

Le secteur de la santé, qui fait partie des priorités du gouvernement Akhannouch, attend une grande réforme, dont le point culminant serait la généralisation de l’assurance maladie obligatoire (AMO).

Les opérateurs privés que nous avons sondés se félicitent de ces directives royales, qu’ils appellent de leurs vœux depuis des années. Pour mieux cerner leurs attentes, nous les avons interrogés au sujet de ce nouveau chantier.

La généralisation de l’assurance maladie obligatoire

Pour Rochdi Talib, président-directeur général du groupe Akdital, « il y a un avant-30 juillet 2020 et un après. Car le projet royal de la généralisation de la protection sociale est crucial pour le pays et le citoyen« . 

« Mais si on ne s’y prépare pas correctement, on risque d’aboutir à un fiasco comme ce fut le cas pour le Ramed. C’est bien d’avoir une assurance maladie pour tous, mais si l’offre ne suit pas, ça va être l’hécatombe« , alerte-t-il.

En effet, le programme du Ramed, qui n’était destiné qu’à la population démunie, a rencontré des difficultés dans sa mise en œuvre. Car, comme nous l’explique Rochdi Talib, le secteur public s’est trouvé submergé par la demande ; l’offre en termes de lits, de matériel et de ressources humaines étant insuffisante.

D’où l’importance de mobiliser toutes les ressources, qu’elles soient publiques ou privées, pour se préparer convenablement à ce chantier.

L’expérience de la pandémie de la Covid-19

Saïd Afif, président du Collège syndical national des médecins spécialistes privés, rappelle l’expérience de la pandémie de Covid-19 : « Elle nous apprend que la synergie est bénéfique pour le système de santé au Maroc ; les secteurs public et privé ayant travaillé main dans la main pour le bien du patient. »

Le docteur Tayeb Hamdi est du même avis : « L’importance de la synergie entre le public et le privé a été démontrée lors de la gestion de la crise sanitaire. »

Décloisonner les secteurs public et privé

Mohamed Elmandjra, président de l’Association marocaine des groupes de santé (AMGS), regrette qu’il y ait toujours eu une distinction entre les secteurs public et privé. « A mon avis, ce n’est pas la bonne approche. Il faut penser en termes de dispositif de santé du pays« , estime-t-il. « Autrement dit, il faut mettre toutes les ressources, qu’elles soient physiques ou humaines, publiques ou privées, dans le cadre d’un même dispositif. C’est important parce qu’il y a grande complémentarité entre les secteurs public et privé. »

Pour Rochdi Talib, « ce cloisonnement entre les secteurs privé et public est dépassé. Dans nombre de pays où le système de santé s’est développé, il y a des voies communicantes pour créer des synergies« .

« A présent, avec la généralisation de la protection sociale, chacun devrait avoir le droit de se rendre là où il le souhaite, dans le secteur public ou privé. »

« Ainsi, l’hôpital public va avoir droit à des ressources supplémentaires et devenir moins dépendant de l’apport du ministère de la Santé. Le secteur privé aussi pourra se développer, car il aura plus de clients. »

Une complémentarité à développer

Pour Mohamed Elmandjra, les voies de complémentarité sont nombreuses. « Dans certaines zones géographiques, où il n’y a pas assez d’offre de services de santé, les ressources du privé ne peuvent pas être utilisées par le public, et vice versa. Or, quand on parle de ressources, il peut tout à fait s’agir d’un scanner, comme d’un spécialiste en néphrologie. »

« Je peux donner aussi l’exemple de l’année dernière, à Oujda, où notre centre était en sous-capacité alors que le centre public était en surcapacité. Les gens ne pouvaient pas venir alors qu’on était disposés à les accueillir. »

« Le privé peut parfois être plus efficient pour certains services que le public, et inversement. Par exemple, certaines interventions courantes, pour ne pas dire banales, peuvent être effectuées dans le privé, avec une efficacité élevée et à moindre prix, parce que la bureaucratie et l’infrastructure du privé sont généralement plus légères. »

« Faire une IRM dans le privé coûte moins cher que dans le public. Et, à l’inverse, pour des interventions importantes qui peuvent nécessiter de grands moyens, le privé ne va pas investir parce qu’il n’aura probablement pas le volume nécessaire pour les rentabiliser. »

« Le public et le privé sont donc complémentaires et, comme Sa Majesté l’a dit, il faut qu’il y ait une symbiose totale« , conclut Mohamed Elmandjra. 

Tayeb Hamdi apporte quelques précisions : « Aujourd’hui, nous avons près de 12.000 médecins dans le privé et 11.000 dans le public. La capacité litière du privé représente environ 30% de la capacité globale du Maroc. »

« Certaines compétences et technologies n’existent d’ailleurs que dans le privé. Il y a donc un capital humain et matériel qu’il serait dommage de ne pas inclure dans la politique nationale de santé.

« Le privé, c’est aussi une capacité d’investissement qui manque parfois dans le public. Aujourd’hui, l’investissement dans ce secteur est totalement ouvert au privé, que ce soit pour les nationaux ou les étrangers », ajoute-il.

« On a tendance à croire que les prestations dans le privé sont chères. C’est faux : avec les problèmes de gouvernance dans le public, le coût global de chaque prestation coûte plus cher à l’État dans le public que dans le privé. »

« D’ailleurs, une étude du ministère de la Santé montre qu’un chirurgien, dans le public, fait en moyenne deux opérations chirurgicales en trois jours et un médecin spécialiste fait 3.5 consultations par jour, ce qui est très faible par rapport au privé.”

Quel partenariat public-privé ?

« Il y a beaucoup de mesures qui peuvent être déployées facilement. J’avais personnellement proposé, durant la période de la Covid, l’idée du « voucher » : un ticket dont la valeur correspond à ce que coûte le patient à l’hôpital public quand il s’y présente. En cas de saturation de l’hôpital public, le patient se présentera avec ce « voucher » à l’hôpital privé », propose Mohamed Elmandjra.

« Un autre exemple concerne les équipements peu utilisés dans le public comme dans le privé ; pourquoi ne pas procéder à un achat de prestation, dans un sens ou dans l’autre, pour économiser en coûts d’investissement ? »

Saïd Afif va dans le même sens. « Si on prend le cas d’une clinique privée à Ouarzazate qui dispose d’une IRM, alors qu’elle n’est pas disponible dans l’hôpital public, une convention pourrait être signée entre l’hôpital et la clinique, pour que les patients profitent de l’IRM à un prix préférentiel. »

« Pour l’instant, le partenariat public-privé, dans le secteur de la santé, se limite à l’achat de services de dialyse par le public dans le privé. Cette expérience a toutefois permis de sauver la vie de patients qui étaient bloqués dans des listes d’attente interminables », précise-t-il.

« Cette réforme ne peut aboutir que si l’on change le tarif national de référence. La loi n° 65-00, portant code de la couverture médicale de base, stipule d’ailleurs qu’il doit être revalorisé tous les trois ans. Pourtant, cela fait maintenant quinze ans qu’il n’a pas été revalorisé et qu’il n’est plus fidèle à la réalité du terrain », déplore Saïd Afif.

En effet, les remboursements de la CNSS ou de la CNOPS se font sur la base du tarif national de référence, qui est lui-même le fruit d’une convention de l’ANAM, l’organisme étatique qui encadre et régule le système de l’assurance maladie.

Pour Tayeb Hamdi, « il faut qu’il y ait un partenariat public-privé global. Il ne doit pas se résumer à acheter des services au privé, comme c’est le cas pour la dialyse aujourd’hui ».

Le secteur privé disposé à accompagner ce chantier

« Il faut une véritable volonté politique pour réaliser ce chantier, le reste n’est que de la mécanique. Comment telle ressource du privé peut être allouée au public, ou bien l’inverse ? Ces questions-là ne vont pas être difficiles à résoudre », estime Mohamed Elmandjra.

« Le plus important est de commencer très vite avec ce qui est faisable tout de suite. S’il y a la volonté pour le faire, alors on peut commencer à le déployer dès demain. » 

« Il n’y pas besoin de réinventer la roue. Nous sommes prêts à proposer une feuille de route ; il faudra juste mettre les parties prenantes autour de la table et commencer à travailler. »

« Nous sommes très motivés pour accompagner ce projet porteur pour notre nation. On a de l’espoir avec l’arrivée, à la tête du ministère de la Santé, de Mme Rmili, qui connaît parfaitement le terrain et est une dame très dynamique », déclare pour sa part Rochdi Talib.  

« On attend avec impatience qu’elle fasse appel à toutes les forces vives du secteur pour se mettre autour d’une table et essayer d’élaborer un modèle convenable, pour la mise en œuvre de ce chantier. »

« En tant que président d’un groupe dans le secteur privé, on a tout intérêt à ce que l’hôpital public soit à la hauteur, avec les ressources nécessaires, que ce soit sur le plan humain ou matériel. Il faut que l’hôpital public soit fort pour que l’hôpital privé le suive dans le bon sens. C’est exactement ce modèle-là qu’on retrouve dans les pays développés.”

Saïd Afif partage son avis. « On veut un service public fort et un service privé fort tout en ayant une complémentarité entre eux.« 

Pour Tayeb Hamdi, « il faut qu’il y ait une vision, à long terme, pour la politique de santé au Maroc. Pour cela, il faut qu’il y ait, comme pour l’éducation, un conseil supérieur de la santé qui intègre tous les intervenants et les parties prenantes dans le secteur ».

« Il faut ouvrir un débat sociétal sur la politique de santé que l’on veut pour notre pays, à partir duquel il faudra définir des objectifs clairs », estime-t-il.

Une expérience pilote avortée

Contacté par nos soins, Saâd Agoumi, président fondateur du Collège syndical national des médecins spécialistes privés, nous relate une expérience de partenariat public-privé élaborée en 2008, qui n’a malheureusement pas vu le jour.

« En 2008, j’ai signé un partenariat public-privé entre le Collège syndical national des médecins spécialistes privés, dont j’étais le président, et le ministère de la Santé, avec à sa tête Yasmina Baddou, au niveau de la province de Rehamna », confie-t-il.

« Les médecins spécialistes du secteur privé devaient pouvoir répondre aux besoins, en ressources humaines et techniques de la santé publique, selon les zones prioritaires. On allait commencer par la province de Rehamna comme zone pilote, et élargir l’expérience au reste du Maroc par la suite. »

« Avec l’arrivée de Houcine El Ouardi à la tête du ministère, le projet a été budgétisé ; il est passé en conseil du gouvernement, puis a été transféré au ministère des Finances. Sauf que depuis, aucune mesure n’a été prise pour le mettre en œuvre. »

« Nous étions prêts, puisque nous avions réussi à mobiliser 150 médecins pour cette première étape. Nous n’avons cessé d’appeler à son application, en vain à ce jour », regrette-t-il. « Moi-même, pour honorer ma part de l’engagement, j’ai assuré pendant trois ans et demi une matinée de consultations à la maternité de Bir Jdid, gratuitement. »

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