Nasser Bourita était l'invité mercredi soir 24 janvier 2019, de la chaîne Al Jazeera dans son émission "Bila Houdoud" (sans frontières ou sans limites). Un exercice risqué parce qu'Al Jazeera est le fer de lance de la politique médiatique internationale du Qatar et que le Maroc a maintenu sa neutralité dans la crise du Golfe.

Comme on s'y attendait, le journaliste a insisté sur les thèmes liés à la crise du Golfe. Mais le ministre marocain des Affaires et de la coopération a su esquiver et rester d'une manière convaincante, dans la ligne de la diplomatie marocaine.

Bourita effectue pour le moment un parcours remarquable à la tête de la diplomatie, maîtrisant ses sujets et de facto, sa communication.

Le sujet des relations interarabes est délicat. Il y a des enjeux, de l'émotivité, de l'affect. Et le Maroc est l'un des deux ou trois pays au maximum ayant pu préserver leur indépendance de décision sans s'aligner ni sur le Qatar ni sur le tandem Arabie saoudite-Emirats. Sans s'aligner ni vraiment s'aliéner. Et sans que sa neutralité ne ressemble à une contorsion ou un grand écart.

L'actualité politique dans la plupart des pays de la Ligue arabe est marquée par l'affrontement entre le Qatar d'un côté et le tandem Arabie saoudite-EAU de l'autre. C'est le cas en Egypte, en Tunisie, en Jordanie, au Liban, en Syrie, en Libye, etc. Depuis les révolutions arabes, le Qatar a soutenu les islamistes tels que Morsi (Egypte) et Ghannouchi (Tunisie). Le tandem a soutenu les libéraux ou présentés comme tels (Sissi en Egypte, Essebsi en Tunisie, Haftar en Libye) et a combattu d'une manière virulente les fréristes dans tout le monde arabo-musulman. Ceux qui ont pris ou accédé au pouvoir dans plusieurs pays arabes en ont perdu au moins une partie de leur indépendance de décision.

Le Maroc n'était pas dans cette logique. Ni pour des raisons internes ni pour des raisons externes.

C'est dans ce contexte qu'il faut visionner l'interview de Bourita à Al Jazeera, un exercice qui aurait pu être chaud ou risqué, mais qui s'est finalement très bien déroulé, le chef de la diplomatie ayant esquivé quelques questions pièges et passé les principaux messages du pays.

Dans la partie révélations, il y en a eu au moins quatre:

1. le Maroc était bien dans le programme de la tournée du Prince héritier saoudien Mohamed Ben Salmane (MbS). Mais on a compris que Rabat a préféré reporter la visite. Les choses sont dites dans un langage diplomatique, mais c'est le Maroc qui a préféré ne pas recevoir MbS.

Début décembre 2018, MbS affaibli par les suites du meurtre de Khashoggi avait effectué une tournée internationale qui l'avait notamment mené en Tunisie, en Algérie et en Mauritanie.

2. Dans la crise du Golfe, le Maroc a résisté aux pressions [on ne saura pas lesquelles]: "lam yata'athar". Avec une nouvelle explication de la position marocaine: le Maroc a envoyé des avions de denrées alimentaires et exprimé sa neutralité positive et sa disposition à proposer ses bons offices.

"Sa Majesté est resté constamment en contact avec les dirigeants du Golfe et a envoyé des émissaires", révèle Bourita. Il rappelle les "relations stratégiques avec les pays du Golfe, les relations très fortes du Roi Mohammed VI avec les dirigeants de ces pays. Puis, lyrique: "Le CCG [Conseil de coopération du Golfe], est le seul point lumineux dans la nuit arabe".

"La sécurité du Maroc est étroitement liée à celle du Golfe et la neutralité ne signifie pas insouciance": bref, le ministre des AE trouve les mots pour dire que le Maroc n'est contre personne et qu'il est avec tout le monde.

Il rappelle à juste titre le discours fondateur du Roi Mohammed VI en 2016, lors du sommet Maroc-pays du Golfe à Ryad. Le Roi avait annoncé des relations stratégiques, avec des mécanismes de concertation et d'action commune.

Le journaliste embraie: le Roi Mohammed VI a en quelque sorte brisé le blocus puisque son avion a effectué un vol direct chargé de symboles le 12 novembre 2018, entre Abou Dhabi et Doha.

Question: "quelle est votre lecture de l'absence de visite de MbS au Maroc début décembre alors qu'il a visité la région? et quelle est votre lecture du vote des EAU et de l'Arabie saoudite en faveur du concurrent du Maroc pour le Mondial 2026?".

Pour la première question, se reporter au point 1 de cet article. Pour la seconde, la réponse est générale: les relatiosn entre le Maroc d'un côté, l'Arabie saoudite et les Emirats de l'autre, sont fortes et à l'abri des aléas grâce à la puissance des relatiosn entre les familles régnantes et des relations personnelles de Sa Majesté avec les dirigeants du Golfe". Et bien sûr, ces relations ont un caractère stratégique.

Cela étant, et ce que Bourita ne pouvait dire, c'est que le vote saoudien et émirati ainsi que l'activisme de ces deux pays en faveur de la candidature du trio nord-américain au Mondial 2026, contre la candidature marocaine, ont été très mal perçus au Maroc. Le jour même du vote, le Roi Mohammed VI avait appelé l'émir du Qatar pour le remercier de son soutien et le cabinet royal avait tenu à le faire savoir.

3. La rupture avec l'Iran: Nasser Bourita s'est rendu en Iran et a reproché à ses interlocuteurs l'implication de l'ambassade iranienne à Alger dans le soutien au "polisario". Il avait fourni des preuves, évoquant des armes et des entraînements via le Hezbollah. Les Iraniens ont nié mollement et surtout, à aucun moment, n'ont répondu que le "polisario" est un mouvement armé", ou bien qu'ils soutiennent l'unité territoriale du Maroc.

4. La guerre au Yémen. Bourita a implicitement confirmé l'arrêt de la participation marocaine au combat. Après la mort tragique du Lieutenant Bakhti aux commandes d'un F-16 marocain, le Maroc a participé (sans précision) à quelques opérations militaires puis s'est progressivement désengagé.

"Nous restons dans la coalition, mais notre engagement a évolué". Le Maroc n'a pas participé aux dernières réunions militaires ni ministérielles. Mais il reste engagé aux côtés de l'Arabie saoudite et des Emirats notamment dans tout ce qui peut toucher leur territoire en provenance du Yémen. Il soutien la légalité au Yémen et insiste sur la dimension humanitaire du conflit: "le Maroc a des préoccupations humanitaires fortes, c'est la pire catastrophe humanitaire au monde", explique Bourita.

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Nasser Bourita était l'invité mercredi soir 24 janvier 2019, de la chaîne Al Jazeera dans son émission "Bila Houdoud" (sans frontières ou sans limites). Un exercice risqué parce qu'Al Jazeera est le fer de lance de la politique médiatique internationale du Qatar et que le Maroc a maintenu sa neutralité dans la crise du Golfe.

Comme on s'y attendait, le journaliste a insisté sur les thèmes liés à la crise du Golfe. Mais le ministre marocain des Affaires et de la coopération a su esquiver et rester d'une manière convaincante, dans la ligne de la diplomatie marocaine.

Bourita effectue pour le moment un parcours remarquable à la tête de la diplomatie, maîtrisant ses sujets et de facto, sa communication.

Le sujet des relations interarabes est délicat. Il y a des enjeux, de l'émotivité, de l'affect. Et le Maroc est l'un des deux ou trois pays au maximum ayant pu préserver leur indépendance de décision sans s'aligner ni sur le Qatar ni sur le tandem Arabie saoudite-Emirats. Sans s'aligner ni vraiment s'aliéner. Et sans que sa neutralité ne ressemble à une contorsion ou un grand écart.

L'actualité politique dans la plupart des pays de la Ligue arabe est marquée par l'affrontement entre le Qatar d'un côté et le tandem Arabie saoudite-EAU de l'autre. C'est le cas en Egypte, en Tunisie, en Jordanie, au Liban, en Syrie, en Libye, etc. Depuis les révolutions arabes, le Qatar a soutenu les islamistes tels que Morsi (Egypte) et Ghannouchi (Tunisie). Le tandem a soutenu les libéraux ou présentés comme tels (Sissi en Egypte, Essebsi en Tunisie, Haftar en Libye) et a combattu d'une manière virulente les fréristes dans tout le monde arabo-musulman. Ceux qui ont pris ou accédé au pouvoir dans plusieurs pays arabes en ont perdu au moins une partie de leur indépendance de décision.

Le Maroc n'était pas dans cette logique. Ni pour des raisons internes ni pour des raisons externes.

C'est dans ce contexte qu'il faut visionner l'interview de Bourita à Al Jazeera, un exercice qui aurait pu être chaud ou risqué, mais qui s'est finalement très bien déroulé, le chef de la diplomatie ayant esquivé quelques questions pièges et passé les principaux messages du pays.

Dans la partie révélations, il y en a eu au moins quatre:

1. le Maroc était bien dans le programme de la tournée du Prince héritier saoudien Mohamed Ben Salmane (MbS). Mais on a compris que Rabat a préféré reporter la visite. Les choses sont dites dans un langage diplomatique, mais c'est le Maroc qui a préféré ne pas recevoir MbS.

Début décembre 2018, MbS affaibli par les suites du meurtre de Khashoggi avait effectué une tournée internationale qui l'avait notamment mené en Tunisie, en Algérie et en Mauritanie.

2. Dans la crise du Golfe, le Maroc a résisté aux pressions [on ne saura pas lesquelles]: "lam yata'athar". Avec une nouvelle explication de la position marocaine: le Maroc a envoyé des avions de denrées alimentaires et exprimé sa neutralité positive et sa disposition à proposer ses bons offices.

"Sa Majesté est resté constamment en contact avec les dirigeants du Golfe et a envoyé des émissaires", révèle Bourita. Il rappelle les "relations stratégiques avec les pays du Golfe, les relations très fortes du Roi Mohammed VI avec les dirigeants de ces pays. Puis, lyrique: "Le CCG [Conseil de coopération du Golfe], est le seul point lumineux dans la nuit arabe".

"La sécurité du Maroc est étroitement liée à celle du Golfe et la neutralité ne signifie pas insouciance": bref, le ministre des AE trouve les mots pour dire que le Maroc n'est contre personne et qu'il est avec tout le monde.

Il rappelle à juste titre le discours fondateur du Roi Mohammed VI en 2016, lors du sommet Maroc-pays du Golfe à Ryad. Le Roi avait annoncé des relations stratégiques, avec des mécanismes de concertation et d'action commune.

Le journaliste embraie: le Roi Mohammed VI a en quelque sorte brisé le blocus puisque son avion a effectué un vol direct chargé de symboles le 12 novembre 2018, entre Abou Dhabi et Doha.

Question: "quelle est votre lecture de l'absence de visite de MbS au Maroc début décembre alors qu'il a visité la région? et quelle est votre lecture du vote des EAU et de l'Arabie saoudite en faveur du concurrent du Maroc pour le Mondial 2026?".

Pour la première question, se reporter au point 1 de cet article. Pour la seconde, la réponse est générale: les relatiosn entre le Maroc d'un côté, l'Arabie saoudite et les Emirats de l'autre, sont fortes et à l'abri des aléas grâce à la puissance des relatiosn entre les familles régnantes et des relations personnelles de Sa Majesté avec les dirigeants du Golfe". Et bien sûr, ces relations ont un caractère stratégique.

Cela étant, et ce que Bourita ne pouvait dire, c'est que le vote saoudien et émirati ainsi que l'activisme de ces deux pays en faveur de la candidature du trio nord-américain au Mondial 2026, contre la candidature marocaine, ont été très mal perçus au Maroc. Le jour même du vote, le Roi Mohammed VI avait appelé l'émir du Qatar pour le remercier de son soutien et le cabinet royal avait tenu à le faire savoir.

3. La rupture avec l'Iran: Nasser Bourita s'est rendu en Iran et a reproché à ses interlocuteurs l'implication de l'ambassade iranienne à Alger dans le soutien au "polisario". Il avait fourni des preuves, évoquant des armes et des entraînements via le Hezbollah. Les Iraniens ont nié mollement et surtout, à aucun moment, n'ont répondu que le "polisario" est un mouvement armé", ou bien qu'ils soutiennent l'unité territoriale du Maroc.

4. La guerre au Yémen. Bourita a implicitement confirmé l'arrêt de la participation marocaine au combat. Après la mort tragique du Lieutenant Bakhti aux commandes d'un F-16 marocain, le Maroc a participé (sans précision) à quelques opérations militaires puis s'est progressivement désengagé.

"Nous restons dans la coalition, mais notre engagement a évolué". Le Maroc n'a pas participé aux dernières réunions militaires ni ministérielles. Mais il reste engagé aux côtés de l'Arabie saoudite et des Emirats notamment dans tout ce qui peut toucher leur territoire en provenance du Yémen. Il soutien la légalité au Yémen et insiste sur la dimension humanitaire du conflit: "le Maroc a des préoccupations humanitaires fortes, c'est la pire catastrophe humanitaire au monde", explique Bourita.

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