Une rentrée sociale sur fond de pessimisme syndical
Les centrales syndicales abordent la rentrée sociale avec de grandes attentes et des revendications revêtant le caractère d'urgence. Leurs dirigeants aspirent à une nouvelle ère de dialogue avec le gouvernement pour faire oublier les cinq ans de "blocage".
Les partenaires sociaux forment le vœu de pouvoir, enfin, tourner la période de "néant" ayant caractérisé le mandat du gouvernement Abdelilah Benkirane et inaugurer une phase plus fructueuse avec l’actuel exécutif.
La voie indiquée, d'après leur logique, n’est autre que l’institutionnalisation du dialogue social et la mise en place d’un échéancier précis pour la concrétisation des demandes de la classe ouvrière et la résolution des problématiques en suspens.
Parmi les dossiers épineux, figurent notamment le dossier de la réforme des retraites et l’amélioration des conditions socioprofessionnelles des salariés, outre le volet législatif se rapportant à la mise en place de projets de lois sur la grève, les syndicats et le code du travail.
Ces projets ont été présentés à la Chambre des représentants, alors qu'il fallait engager de larges consultations sur ces textes, de l'avis des centrales, qui contestent leur exclusion de ce processus.
Dans ce sillage, le secrétaire général de l’Union marocaine du travail (UMT), El Miloudi Moukharik a qualifié "d’exceptionnelle" l’actuelle rentrée sociale en raison de la grogne de la classe ouvrière, faisant état de "violation des droits syndicaux au vu et au su des autorités gouvernementales".
Dans une déclaration à la MAP, il a indiqué que le gouvernement Saâd Eddine El Otmani a tenu "une seule et unique réunion" avec les syndicats, durant laquelle il a pris l'engagement de lancer le dialogue et à privilégier une approche participative dans le règlement des problèmes.
Depuis, a-t-il déploré, le gouvernement "n’a envoyé aucun signal sur sa volonté d'instaurer un dialogue social sérieux, de nature à préserver les droits légitimes de la classe ouvrière et de l’ensemble des salariés".
M. El Otmani avait annoncé, dans la déclaration gouvernementale, la révision du code du travail et la promulgation d'une loi sur la grève "répressive", sans en avoir consulté les partenaires sociaux, "en contradiction avec les orientations des hautes autorités qui ont incité à un large débat sur cette loi", a-t-il encore stigmatisé.
En conséquence, note M. Moukharik, la rentrée sociale s’annonce "chaude et exceptionnelle", précisant que les syndicats refusent de participer à "des réunions protocolaires", mais sont demandeurs d'un dialogue "bénéfique" aux travailleurs, que ce soit pour l’augmentation des salaires, l’amélioration des régimes indemnitaires et l’application du Code du travail.
L'UMT exige, surtout, le gel de la réforme "de mauvais augure" sur les retraites menée par l’ancien exécutif "sans la moindre concertation", d'autant que la commission d’enquête diligentée par la Chambre des conseillers a attesté du caractère préjudiciable de ce texte, qui porte atteinte au pouvoir d’achat des employés.
Le secrétaire général adjoint de la Confédération démocratique du travail (CDT), Abdelkader Ezaire, a indiqué, dans une déclaration similaire, que le dialogue social "n'a plus aucune existence" et ses réunions "sont sans effet", attribuant au gouvernement "des atteintes aux libertés syndicales, aux droits des salariés, en plus de la transgression des lois en vigueur".
"Tout au long des cinq années du gouvernement Benkirane, nous n'avons même pas pu convenir d'un ordre du jour, ce qui nous a poussé à opter pour toutes les formes de protestation, mais toujours en vain", a-t-il martelé.
La rentrée de cette année vient après le discours du Trône qui a ouvertement critiqué l'action du gouvernement dans une conjoncture marquée surtout par les revendications sociales des populations d’Al Hoceima et les mutations enregistrées dans le secteur de l’enseignement, a-t-il fait remarquer.
"Halte à l'arbitraire"
La conjoncture sociale "n'incite pas à l'optimisme car le gouvernement Benkirane a pris des mesures ayant débouché sur le renchérissement du coût de la vie et l’augmentation des prix du carburant", a-t-il attiré l'attention.
Il a averti sur la persistance de certains conflits sociaux depuis un an, la fermeture des usines, les licenciements abusifs, le déni des revendications syndicales, l’augmentation de la dette et le déficit de la balance commerciale.
M. Ezaire a interpellé le chef du gouvernement pour trouver des solutions "immédiates" aux problématiques laissées en suspens par son prédécesseur, particulièrement la question des retraites et le dialogue social.
Il a, cependant, reconnu que M. El Otmani "n’a pas encore eu le temps nécessaire" pour honorer les promesses données aux syndicats lors d'une réunion tenue après le 1er mai dernier, considérant qu'il est prématuré d’en juger la crédibilité.
La CDT plaide pour un dialogue national autour des grandes questions nationales sous le slogan "Halte à l'arbitraire", dans le but de redonner confiance aux citoyens et apporter des réponses aux dossiers prioritaires.
De son côté, le secrétaire général adjoint de l’Union nationale du travail au Maroc (UNTM), Abdessamad Marimi, a fait remarquer qu'il s'agit de la première rentrée du gouvernement El Otmani, qui s’est engagé à institutionnaliser le dialogue social, déplorant l'avortement pour des "raisons politiciennes" des accords convenus au terme des négociations d'avril 2016 et qui allaient donner lieu, notamment, à des augmentations de salaires.
Il a relevé l'existence de dossiers en suspens au niveau de certains départements ministériels et des collectivités territoriales, qui requièrent des négociations sectorielles.
Les changements dans l’éducation nationale, l’enseignement supérieur et l'Intérieur ont besoin d'être examinés de manière plus approfondie, afin de parvenir à une plate-forme appropriée offrant les conditions de succès, selon le dirigeant syndical.
Déployant sa vision pour une sortie de l'impasse, M. Marimi a proposé l'élaboration d'un cadre de référence, fixé par loi ou décret, définissant le dialogue social, sa périodicité et les voies de recours en cas de litige entre les partenaires.
Redonner vie au dialogue
Pour l’universitaire Said Khomri, le dialogue social a "pâti du blocage" car la majeure partie des centrales se plaignaient de l’absence d’un échange "sincère, ne serait-ce que pour la satisfaction des attentes les plus basiques, particulièrement à la lumière du renchérissement du coût de la vie, de la stagnation des salaires et du poids des impôts".
"On s’attend à l’ouverture d’une nouvelle page par l’actuel gouvernement avec les centrales syndicales", estime-t-il, soulignant que la rentrée est "un moment déterminant pour redonner vie au dialogue et à prendre des initiatives tangibles, sans quoi, le gouvernement devra faire face à de fortes protestations sociales".
En cas de persistance du blocage, M. Khomri prédit "une déstabilisation" du gouvernement, qui aura du mal à préserver sa cohésion en raison de sa composition hétéroclite et la nature de la conjoncture marquée par un nombre de mouvements sociaux.
A ses yeux, la gestion des crises "ne doit pas obéir à une logique purement administrative et gouvernementale, mais il faut associer les syndicats qui peuvent contribuer à trouver des solutions".
Face aux critiques toujours aussi vives de la part des syndicats, le gouvernement sera, visiblement, appelé à améliorer la qualité de ses rapports avec un acteur-clef du paysage social, en réactivant la mécanique du dialogue et en encourageant un climat de confiance et d'apaisement.
(Avec MAP)
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