L'arrivée à Oulad Ayad, située dans une région stratégique entre Beni Mellal, le Tadla et Marrakech. Et si pauvre.

Médias24 a rencontré la famille de la victime ainsi que des témoins et des sources proches de l'enquête. Voici notre reconstitution des événements tragiques vécus par une jeune fille paumée et sa famille. Quelle que soit la version des accusés, Khadija est victime d'actes criminels innommables.

BENI MELLAL et OULAD AYAD. Lundi 27 août 2018, vers 14H. Nous sommes dans le centre-ville de Beni Mellal. Un petit groupe d’hommes et de femmes attend devant un laboratoire d’analyses.

Sur une chaise blanche, une femme encore jeune est assise. Elle est accompagnée d’une petite fille blonde de 5 ans environ, ravissante et qui ne saisit pas la portée de la scène qui se déroule sous ses yeux.

Sa mère non plus ne semble pas réaliser. Elle regarde droit devant, sans émotion apparente. Pauvrement habillée, chaussée de méchantes savates qui ont été blanches dans un passé pas récent. C’est la maman de Khadija, victime d’une tragédie qui a remué au plus profond d’eux-mêmes, des dizaines de milliers d’entre nous au Maroc et bien au-delà des frontières.

Autour de la mère et de sa petite fille, plusieurs militants associatifs dont certains venus spécialement de Marrakech.

Loubna El Joud, présidente de l’association Nsat (Hna Mâak) est dans ce cas. Avec d’autres militants de Marrakech, elle a convaincu la famille de Khadija de réaliser un bilan complet chez ce laboratoire d’analyses médicales de Beni Mellal pour vérifier si elle n’a pas été contracté une MST, maladie sexuellement transmissible, dont certaines sont mortelles.

Une laborantine ainsi que le patron du labo annoncent que la plupart des examens sont prêts et qu’ils sont tous négatifs. Négatifs en l’occurrence, signifie qu’ils sont bons et que Khadija n’a pas attrapé les maladies redoutées. Il manque encore des résultats annoncés pour le lendemain. Le visage de la maman ne trahit aucune émotion.

La maman, sa petite fille et Khadija, sont conduites par Youssef Bouchene, président d’une ONG locale à Oulad Ayad. Avec beaucoup de gentillesse et de disponibilité, Youssef ne les quitte pas d’une semelle et leur explique les différentes étapes. C’est lui qui les a transportées dans son Kangoo et qui les ramènera le soir après un rendez-vous au tribunal.

Soudain, Khadija sort. La démarche hésitante. Elle porte une djellaba qui recouvre ses bras, la plus grande partie de son corps frêle. Elle prononce quelques phrases d’une voix basse.

Mohamed le père de Khadija, au domicile familial. Une pauvreté visible et émouvante.

Le "centre-ville" d'Oulad Ayad, une bourgade à seulement 40 km de Beni Mellal.

La région vit surtout de la culture de la betterave sucrière achetée par la Cosumar.

Des ONG sont très mobilisées pour Khadija. Ici, l'équipe de Nsat, qui a payé les analyses de laboratoire.

Les ONG, tout comme le père de Khadija rencontré au domicile familial à Oulad Ayad, évoquent la solidarité déferlante: plusieurs dizaines d’avocats qui se sont portés volontaires, des médecins, des donateurs…. La famille est très pauvre. Démunie. Les priorités sont claires: prise en charge médicale (psychologique et détatouage, dépistage de MST et autres maladies), avocat, aide financière à la famille (*).

>Cela étant dit, que s’est-il réellement passé? Où en est l’enquête?

A travers une série de rencontres sur place, à Oulad Ayad, Médias24 a reconstitué ce que l’on sait et fait le récit de ce qui s’est probablement passé, au vu des données disponibles. Pour cette reconstitution, nous avons rencontré la famille de la victime, des voisins, des habitants de la ville, des ONG, ainsi que des sources sûres proches de l’enquête.

>Reconstitution

Khadija a aujourd'hui 17 ans. Elle est née dans une famille démunie. Le père est un joueur de bendir et de tar (tambourin). Il vit des fêtes. Dans la région, il n’y a pas beaucoup de fêtes. Toute la commune (en ville et à la campagne) ne compte que 24.000 âmes regroupés en 5.000 ménages selon le recensement de 2014.

La région est désolée et le mot est faible. Le village est traversé de deux rues carrossables. Tout le reste, ce sont des terrains vagues et des pistes de terre battue. Quand on vous indique votre chemin, le “goudron“ sert de repère.

Le village vit de la betterave sucrière, traitée par l’usine Cosumar. Betterave sucrière dont la production et la productivité sont en constante amélioration, mais cela ne suffit pas pour ce regroupement urbain né autour de l’usine lancée en 1964 et agrandie depuis.

Cette année 2018, la situation a empiré pour Mohamed, le père de Khadija. Diabétique, il a de plus été opéré à Fquih Bensalah pour la vésicule biliaire. Au démarrage de la saison des mariages.

En 2013, selon sa propre version des faits, il avait demandé à Khadija de quitter l’école et de rester à la maison. A l’âge de 12 ans. La raison, c’est qu’il “n’avait plus les moyens de lui acheter des vêtements corrects“.

Quelle que soit la vraie raison, Khadija quitte l’école. Vers l’âge de 15 ans, commencent les premières fugues, selon les sources qui nous ont paru les plus fiables et objectives. Quelques sources démentent cette version. De notre côté, nous pensons avoir suffisamment de faits convergents, y compris de sources proches de l’enquête, pour y donner crédit.

Les fugues se passent toujours avec le même garçon. Un jeune désœuvré, habitué aux joints, à l’alcool. Qui vit de “tbezniss“, de débrouille. Elle le suit parfois pour s’évader de son quotidien, sortir des quatre murs lépreux, de cette vie sans horizon, où les seuls événements consistent à accompagner sa maman faire une course.

Elle suit ce garçon, “probablement attirée par quelque chose, je ne sais pas ce que c’est, une contrepartie que j’ignore, un cadeau, quelque chose…“, croit savoir une source crédible. Bref, un noyé qui s’accroche à un autre noyé, comme le dit le proverbe en langue arabe.

Les parents, en tous les cas, ne déclarent jamais aux gendarmes, une quelconque disparition de leur fille. Même après le retour de sa fille, il ne se présentera pas aux gendarmes. Plusieurs sources décrivent des parents dépassés, voire démissionnaires.

Vers le 10 juin dernier, une tante propose à Khadija de venir passer quelques jours chez elle. Nous sommes en plein mois de Ramadan. Au bout de quelques jours, ses parents apprennent qu’elle n’est plus chez cette tante. Le père ne fait pas de déclaration non plus. Des gens qu’il connaît lui rapportent que l’on a vu sa fille passer sur une moto conduite par un jeune garçon. Il affirme qu’il a fait courir le message suivant: “que l’on me rende ma fille, et je ne dénoncerai personne, je ne porterai pas plainte, je n’engueulerai pas ma fille“.

>En fait, sa fille a de nouveau suivi le même jeune garçon qu’elle connaissait. Mais cette fois-ci, les choses vont dégénérer.

Dans sa déposition devant les gendarmes, elle affirme que ce garçon l’a kidnappée sous la menace d’une arme blanche. Selon nos sources, elle l’a suivi de son plein gré, comme elle l’a déjà fait par le passé. Etant donné qu’elle est mineure, elle est victime même en cas de consentement éventuel. Et ses bourreaux ou ravisseurs sont des criminels (**).

Les mères de deux accusés se sont exprimées dans deux vidéos diffusées par Chouf TV et qui avaient pour objectif de mettre en cause la moralité de Khadija. Non seulement leurs "accusations" sont unaniment démenties par toutes les sources de notre enqupete, mais en plus Khadija étant mineure, elle est de fait victime.

Pendant deux mois environ, elle partage la vie de ce jeune désœuvré. Cette jeune fille perdue, paumée, aux facultés intellectuelles limitées, tombe sur plus paumé qu’elle. Sauf que ce dernier a un casier judiciaire, de mauvaises fréquentations et qu’il vit d’expédients,. Elle se met en danger.

Contre un joint, il la passe à un autre jeune. Puis à un deuxième. Et ainsi de suite.

Elle partage cette vie faite de drogues, d’alcool, de joints et en consomme à son tour. On en fait un zombie,elle devient un objet, elle est déshumanisée. Et ça dure deux mois. Pendant lesquels elle vit une relation étrange avec ses ravisseurs. Ils l’empêchent de partir mais ne l’enferment pas. Elle sort en virée à moto. Elle subit des viols, des sévices corporels, son corps est entièrement tatoué par l’un des jeunes.

>Une dizaine de jours avant Aïd Al Adha, elle commence à parler sérieusement de partir. Elle dit qu’elle veut rentrer chez elle. Elle veut passer la fête avec ses parents. Les jeunes garçons refusent, prétextant le risque de dénonciation par le père. Elle finit par les convaincre qu’il n’y aura aucune suite.

Mercredi 15 août, une semaine avant la fête, deux d’entre eux la ramènent chez elle, puis… appellent le père pour le prévenir.

Celui-ci finit par arriver. Sa fille lui dit de ne pas s’en mêler et qu’elle se rendrait chez les gendarmes avec sa mère.

A midi, la voilà chez les gendarmes où elle dépose plainte. Elle fournit quinze identités de coupables: noms, prénoms et pseudos. A 15H, neuf d’entre eux sont sous les verrous. Le procureur général de Beni Mellal, prévenu par les gendarmes, a ordonné que soient placés en garde à vue tous les membres de la liste.

Plus tard, 3 autres sont arrêtés. Il en reste 7 qui feront l’objet de mandat de recherche. Car l’enquête a identifié 19 individus.

Les 12 arrêtés ont tous des antécédents judiciaires. Tous reconnaissent les faits. Le seul point flou consiste à savoir s’il y a eu kidnapping ou pas. Tout le reste a été reconnu. Les tatouages ont été commis par un seul individu qui a reconnu les faits. Par contre, les viols ont été commis par tous. Ainsi que d’autres sévices corporels tels que les brûlures de cigarettes.

Il reste donc 7 suspects recherchés, tandis que 12 sont sous les verrous. La première audience est fixée au 6 septembre, à la cour d’appel de Beni Mellal. Des avocats bénévoles seront présents ainsi que des ONG. Dimanche 26 août, un émissaire du ministre de la Santé a assuré au père de la victime que le ministère prendra totalement en charge sa fille, physiquement et psychologiquement, y compris le détatouage.

Voici donc le récit de ce qui est arrivé à Khadija. Une histoire de pauvres hères vivant dans le dénuement. De parents dépassés. Une jeune fille paumée, victime de la condition humaine, de la condition féminine et des pulsions criminelles de jeunes désœuvrés, minés par le chômage et l’ignorance et vivant dans un monde parallèle.

Au Maroc, les femmes et les jeunes sont les plus vulnérables parmi les vulnérables. Khadija était femme, jeune et pauvre. Elle l'a payé dans sa chair. Jeune fille sans études dans un village pauvre, dans une famille pauvre, elle n'avait d'autre choix que d'attendre un mari en restant enfermée entre quatre murs. Une descente aux enfers programmée, un déterminisme social que seules les politiques publiques pourront un jour changer.

Khadija reprendra-t-elle ses études? Sera-t-elle correctement prise en charge? Si vous le pouvez, aidez-là, aidez sa famille (numéros de téléphone en bas de l'article).

Combien y a-t-il de Khadija parmi nous?

-------

(*) Ceux qui désirent aider, notamment par des dons, peuvent contacter les numéros suivants.

Mohamed (père de Khadija): 06 72 12 46 12

Loubna El Joud (ONG Nsat): 06 66 17 37 12

Youssef Bouchene, militant associatif local, chargé par la famille de coordonner les initiatives: 06 70 19 70 26

(**) Article 471 du code pénal:
“Quiconque par violences, menaces ou fraude, enlève ou fait enlever un mineur de dix-huit ans ou l'entraîne, "détourne" ou déplace, ou le fait entraîner, détourner ou déplacer des lieux où il était mis par ceux à l'autorité ou à la direction desquels il était soumis ou confié, est puni de la réclusion de cinq à dix ans“.

Article 475:
“Quiconque, "sans violences", menaces ou fraudes, enlève ou "détourne", ou tente d'enlever ou de détourner, un mineur de moins de dix-huit ans, est puni de l'emprisonnement d'un à cinq ans et d'une amende de 200 208 à 500 dirhams“.

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L'arrivée à Oulad Ayad, située dans une région stratégique entre Beni Mellal, le Tadla et Marrakech. Et si pauvre.

Médias24 a rencontré la famille de la victime ainsi que des témoins et des sources proches de l'enquête. Voici notre reconstitution des événements tragiques vécus par une jeune fille paumée et sa famille. Quelle que soit la version des accusés, Khadija est victime d'actes criminels innommables.

BENI MELLAL et OULAD AYAD. Lundi 27 août 2018, vers 14H. Nous sommes dans le centre-ville de Beni Mellal. Un petit groupe d’hommes et de femmes attend devant un laboratoire d’analyses.

Sur une chaise blanche, une femme encore jeune est assise. Elle est accompagnée d’une petite fille blonde de 5 ans environ, ravissante et qui ne saisit pas la portée de la scène qui se déroule sous ses yeux.

Sa mère non plus ne semble pas réaliser. Elle regarde droit devant, sans émotion apparente. Pauvrement habillée, chaussée de méchantes savates qui ont été blanches dans un passé pas récent. C’est la maman de Khadija, victime d’une tragédie qui a remué au plus profond d’eux-mêmes, des dizaines de milliers d’entre nous au Maroc et bien au-delà des frontières.

Autour de la mère et de sa petite fille, plusieurs militants associatifs dont certains venus spécialement de Marrakech.

Loubna El Joud, présidente de l’association Nsat (Hna Mâak) est dans ce cas. Avec d’autres militants de Marrakech, elle a convaincu la famille de Khadija de réaliser un bilan complet chez ce laboratoire d’analyses médicales de Beni Mellal pour vérifier si elle n’a pas été contracté une MST, maladie sexuellement transmissible, dont certaines sont mortelles.

Une laborantine ainsi que le patron du labo annoncent que la plupart des examens sont prêts et qu’ils sont tous négatifs. Négatifs en l’occurrence, signifie qu’ils sont bons et que Khadija n’a pas attrapé les maladies redoutées. Il manque encore des résultats annoncés pour le lendemain. Le visage de la maman ne trahit aucune émotion.

La maman, sa petite fille et Khadija, sont conduites par Youssef Bouchene, président d’une ONG locale à Oulad Ayad. Avec beaucoup de gentillesse et de disponibilité, Youssef ne les quitte pas d’une semelle et leur explique les différentes étapes. C’est lui qui les a transportées dans son Kangoo et qui les ramènera le soir après un rendez-vous au tribunal.

Soudain, Khadija sort. La démarche hésitante. Elle porte une djellaba qui recouvre ses bras, la plus grande partie de son corps frêle. Elle prononce quelques phrases d’une voix basse.

Mohamed le père de Khadija, au domicile familial. Une pauvreté visible et émouvante.

Le "centre-ville" d'Oulad Ayad, une bourgade à seulement 40 km de Beni Mellal.

La région vit surtout de la culture de la betterave sucrière achetée par la Cosumar.

Des ONG sont très mobilisées pour Khadija. Ici, l'équipe de Nsat, qui a payé les analyses de laboratoire.

Les ONG, tout comme le père de Khadija rencontré au domicile familial à Oulad Ayad, évoquent la solidarité déferlante: plusieurs dizaines d’avocats qui se sont portés volontaires, des médecins, des donateurs…. La famille est très pauvre. Démunie. Les priorités sont claires: prise en charge médicale (psychologique et détatouage, dépistage de MST et autres maladies), avocat, aide financière à la famille (*).

>Cela étant dit, que s’est-il réellement passé? Où en est l’enquête?

A travers une série de rencontres sur place, à Oulad Ayad, Médias24 a reconstitué ce que l’on sait et fait le récit de ce qui s’est probablement passé, au vu des données disponibles. Pour cette reconstitution, nous avons rencontré la famille de la victime, des voisins, des habitants de la ville, des ONG, ainsi que des sources sûres proches de l’enquête.

>Reconstitution

Khadija a aujourd'hui 17 ans. Elle est née dans une famille démunie. Le père est un joueur de bendir et de tar (tambourin). Il vit des fêtes. Dans la région, il n’y a pas beaucoup de fêtes. Toute la commune (en ville et à la campagne) ne compte que 24.000 âmes regroupés en 5.000 ménages selon le recensement de 2014.

La région est désolée et le mot est faible. Le village est traversé de deux rues carrossables. Tout le reste, ce sont des terrains vagues et des pistes de terre battue. Quand on vous indique votre chemin, le “goudron“ sert de repère.

Le village vit de la betterave sucrière, traitée par l’usine Cosumar. Betterave sucrière dont la production et la productivité sont en constante amélioration, mais cela ne suffit pas pour ce regroupement urbain né autour de l’usine lancée en 1964 et agrandie depuis.

Cette année 2018, la situation a empiré pour Mohamed, le père de Khadija. Diabétique, il a de plus été opéré à Fquih Bensalah pour la vésicule biliaire. Au démarrage de la saison des mariages.

En 2013, selon sa propre version des faits, il avait demandé à Khadija de quitter l’école et de rester à la maison. A l’âge de 12 ans. La raison, c’est qu’il “n’avait plus les moyens de lui acheter des vêtements corrects“.

Quelle que soit la vraie raison, Khadija quitte l’école. Vers l’âge de 15 ans, commencent les premières fugues, selon les sources qui nous ont paru les plus fiables et objectives. Quelques sources démentent cette version. De notre côté, nous pensons avoir suffisamment de faits convergents, y compris de sources proches de l’enquête, pour y donner crédit.

Les fugues se passent toujours avec le même garçon. Un jeune désœuvré, habitué aux joints, à l’alcool. Qui vit de “tbezniss“, de débrouille. Elle le suit parfois pour s’évader de son quotidien, sortir des quatre murs lépreux, de cette vie sans horizon, où les seuls événements consistent à accompagner sa maman faire une course.

Elle suit ce garçon, “probablement attirée par quelque chose, je ne sais pas ce que c’est, une contrepartie que j’ignore, un cadeau, quelque chose…“, croit savoir une source crédible. Bref, un noyé qui s’accroche à un autre noyé, comme le dit le proverbe en langue arabe.

Les parents, en tous les cas, ne déclarent jamais aux gendarmes, une quelconque disparition de leur fille. Même après le retour de sa fille, il ne se présentera pas aux gendarmes. Plusieurs sources décrivent des parents dépassés, voire démissionnaires.

Vers le 10 juin dernier, une tante propose à Khadija de venir passer quelques jours chez elle. Nous sommes en plein mois de Ramadan. Au bout de quelques jours, ses parents apprennent qu’elle n’est plus chez cette tante. Le père ne fait pas de déclaration non plus. Des gens qu’il connaît lui rapportent que l’on a vu sa fille passer sur une moto conduite par un jeune garçon. Il affirme qu’il a fait courir le message suivant: “que l’on me rende ma fille, et je ne dénoncerai personne, je ne porterai pas plainte, je n’engueulerai pas ma fille“.

>En fait, sa fille a de nouveau suivi le même jeune garçon qu’elle connaissait. Mais cette fois-ci, les choses vont dégénérer.

Dans sa déposition devant les gendarmes, elle affirme que ce garçon l’a kidnappée sous la menace d’une arme blanche. Selon nos sources, elle l’a suivi de son plein gré, comme elle l’a déjà fait par le passé. Etant donné qu’elle est mineure, elle est victime même en cas de consentement éventuel. Et ses bourreaux ou ravisseurs sont des criminels (**).

Les mères de deux accusés se sont exprimées dans deux vidéos diffusées par Chouf TV et qui avaient pour objectif de mettre en cause la moralité de Khadija. Non seulement leurs "accusations" sont unaniment démenties par toutes les sources de notre enqupete, mais en plus Khadija étant mineure, elle est de fait victime.

Pendant deux mois environ, elle partage la vie de ce jeune désœuvré. Cette jeune fille perdue, paumée, aux facultés intellectuelles limitées, tombe sur plus paumé qu’elle. Sauf que ce dernier a un casier judiciaire, de mauvaises fréquentations et qu’il vit d’expédients,. Elle se met en danger.

Contre un joint, il la passe à un autre jeune. Puis à un deuxième. Et ainsi de suite.

Elle partage cette vie faite de drogues, d’alcool, de joints et en consomme à son tour. On en fait un zombie,elle devient un objet, elle est déshumanisée. Et ça dure deux mois. Pendant lesquels elle vit une relation étrange avec ses ravisseurs. Ils l’empêchent de partir mais ne l’enferment pas. Elle sort en virée à moto. Elle subit des viols, des sévices corporels, son corps est entièrement tatoué par l’un des jeunes.

>Une dizaine de jours avant Aïd Al Adha, elle commence à parler sérieusement de partir. Elle dit qu’elle veut rentrer chez elle. Elle veut passer la fête avec ses parents. Les jeunes garçons refusent, prétextant le risque de dénonciation par le père. Elle finit par les convaincre qu’il n’y aura aucune suite.

Mercredi 15 août, une semaine avant la fête, deux d’entre eux la ramènent chez elle, puis… appellent le père pour le prévenir.

Celui-ci finit par arriver. Sa fille lui dit de ne pas s’en mêler et qu’elle se rendrait chez les gendarmes avec sa mère.

A midi, la voilà chez les gendarmes où elle dépose plainte. Elle fournit quinze identités de coupables: noms, prénoms et pseudos. A 15H, neuf d’entre eux sont sous les verrous. Le procureur général de Beni Mellal, prévenu par les gendarmes, a ordonné que soient placés en garde à vue tous les membres de la liste.

Plus tard, 3 autres sont arrêtés. Il en reste 7 qui feront l’objet de mandat de recherche. Car l’enquête a identifié 19 individus.

Les 12 arrêtés ont tous des antécédents judiciaires. Tous reconnaissent les faits. Le seul point flou consiste à savoir s’il y a eu kidnapping ou pas. Tout le reste a été reconnu. Les tatouages ont été commis par un seul individu qui a reconnu les faits. Par contre, les viols ont été commis par tous. Ainsi que d’autres sévices corporels tels que les brûlures de cigarettes.

Il reste donc 7 suspects recherchés, tandis que 12 sont sous les verrous. La première audience est fixée au 6 septembre, à la cour d’appel de Beni Mellal. Des avocats bénévoles seront présents ainsi que des ONG. Dimanche 26 août, un émissaire du ministre de la Santé a assuré au père de la victime que le ministère prendra totalement en charge sa fille, physiquement et psychologiquement, y compris le détatouage.

Voici donc le récit de ce qui est arrivé à Khadija. Une histoire de pauvres hères vivant dans le dénuement. De parents dépassés. Une jeune fille paumée, victime de la condition humaine, de la condition féminine et des pulsions criminelles de jeunes désœuvrés, minés par le chômage et l’ignorance et vivant dans un monde parallèle.

Au Maroc, les femmes et les jeunes sont les plus vulnérables parmi les vulnérables. Khadija était femme, jeune et pauvre. Elle l'a payé dans sa chair. Jeune fille sans études dans un village pauvre, dans une famille pauvre, elle n'avait d'autre choix que d'attendre un mari en restant enfermée entre quatre murs. Une descente aux enfers programmée, un déterminisme social que seules les politiques publiques pourront un jour changer.

Khadija reprendra-t-elle ses études? Sera-t-elle correctement prise en charge? Si vous le pouvez, aidez-là, aidez sa famille (numéros de téléphone en bas de l'article).

Combien y a-t-il de Khadija parmi nous?

-------

(*) Ceux qui désirent aider, notamment par des dons, peuvent contacter les numéros suivants.

Mohamed (père de Khadija): 06 72 12 46 12

Loubna El Joud (ONG Nsat): 06 66 17 37 12

Youssef Bouchene, militant associatif local, chargé par la famille de coordonner les initiatives: 06 70 19 70 26

(**) Article 471 du code pénal:
“Quiconque par violences, menaces ou fraude, enlève ou fait enlever un mineur de dix-huit ans ou l'entraîne, "détourne" ou déplace, ou le fait entraîner, détourner ou déplacer des lieux où il était mis par ceux à l'autorité ou à la direction desquels il était soumis ou confié, est puni de la réclusion de cinq à dix ans“.

Article 475:
“Quiconque, "sans violences", menaces ou fraudes, enlève ou "détourne", ou tente d'enlever ou de détourner, un mineur de moins de dix-huit ans, est puni de l'emprisonnement d'un à cinq ans et d'une amende de 200 208 à 500 dirhams“.

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