Enquête sur le karkoubi, la drogue accusée de tous les maux
Les psychotropes associés à d’autres substances peuvent conduire à des comportements et des agressions violentes chez des personnalités fragiles. L’addictologue Maria Sabir décrit les effets ravageurs de ces drogues et explique les moyens de sortir de ce cycle vicieux.
Mkarkeb, un terme galvaudé, employé à toutes les sauces, sans trop savoir ce qu’il implique. Il désigne tantôt un criminel notoire tantôt un enfant des rues, né sous une mauvaise étoile et tombé dans l’enfer de la drogue. Ce karkoubi, surnommé maladroitement la drogue du pauvre, renvoie invariablement à la sombre facette d’une réalité marocaine cruelle.
Le phénomène récent – et surmédiatisé – du tcharmil achève d’entériner les clichés enserrant la consommation de cette drogue diabolisée et accusée de tous les maux. Le karkoubi terrifie ; ses consommateurs encore plus…
Pourtant, lorsqu’il s’agit de définir ce qu’est cette substance, les réponses divergent, se contredisent souvent. Le Pr Maria Sabir, spécialisée en addictologie à l’Hôpital psychiatrique Arrazi, de Rabat-Salé, a accepté de nous aider à y voir plus clair.
Ni limite, ni ligne rouge
« Il s’agit d’un terme générique et englobant », précise le professeur. Le karkoubi est un surnom communément employé pour évoquer les « anxiolytiques et quelques antiépileptiques tels que le Gardénal », dont certains appartiennent à la famille des benzodiazépines. La rue donne à ces traitements des noms plus percutants : lbola hamra (pour le Rivotril), 2 Points (pour le Valium) ou encore La Roche, du nom du laboratoire pharmaceutique qui produit un de ces médicaments détournés. Des psychotropes variés, dont la présence et la disponibilité sur le marché marocain se distinguent également.
Selon le docteur Sabir, tous ces anxiolytiques ne sont en effet pas logés à la même enseigne. Le Rivotril et le Valium remportent davantage les faveurs des consommateurs. Néanmoins, tous agissent sur le système nerveux central, pour « modifier la perception de la réalité », indique-t-elle. Sous l’emprise de l’une de ces substances, « le consommateur perd contact avec le réel, il perd toute notion d’architecture humaine et sociale. Il peut être sujet à des hallucinations et se trouve souvent dans des états de désinhibition totale ».
Les règles sociales ne dominent plus. Aucune limite, ni ligne rouge ne guident ses actions. « Le passage à l’acte agressif est beaucoup plus facile ». Automutilation sans ressentir la moindre douleur, violence, agressions ou faits divers sordides peuvent alors résulter de ces états seconds.
N’est pas addicte qui veut
Des actes extrêmes qui semblent immanquablement associés à la prise de psychotropes. S’il n’est pas dénué de vérités, ce raccourci est toutefois un peu simpliste.
Pour Maria Sabir, il est primordial de souligner que les anxiolytiques sont avant tout des traitements « faisant l’objet d’une prescription médicale par des psychiatres habilités, et soumis à une traçabilité obligatoire par les pharmaciens. Ils ont apporté énormément de bénéfices aux personnes qui présentent notamment des troubles anxieux et sont très utiles en psychiatrie. Le problème, c’est qu’ils sont détournés, consommés avec d’autres drogues, majoritairement alcool et cannabis… mais également des solvants organiques. » Rares sont en effet les consommateurs qui n’ingurgitent qu’une substance unique.
Ces associations potentialisent l’impact du karkoubi sur l’organisme, mais ne feront pas automatiquement du sujet un individu violent, agressif, ni même addicte. Ces benzodiazépines, de puissants sédatifs, produisent « un effet paradoxal chez des individus présentant des troubles de personnalités antisociaux ou dits borderline », explique Maria Sabir.
« Si des personnes, ne souffrant pas de troubles psychiatriques, consomment ces substances, alors elles seront fortement sédatés, calmes, relâchées et détendues. Ce qui n’est absolument pas le cas des personnalités borderline, dites psychopathes, disposant potentiellement de prédisposition génétique, ou adoptant des comportements psychotiques. Ces dernières iront davantage vers des actes de violences, de l’agressivité et une irritabilité extrême ».
La dépendance n’est à ce titre elle non plus pas systématique. « Tous le monde ne peut pas être addictes » déclare le Pr Sabir. « Trois facteurs sont indispensables pour rendre la dépendance possible. Un facteur biologique – des études sont actuellement menées pour comprendre la transmission génétique de la dépendance – un aspect psychologique – une impulsivité, un caractère instable etc. – et enfin un critère environnemental ». Ce dernier point renvoie à l’accessibilité aux drogues, dans le milieu familial, au sein d’une bande, d’un groupe d’amis, auprès d’un dealer etc.
Planer ou passer à l’acte
Selon Maria Sabir, la majorité de ces substances proviennent de la région de l’Oriental, « et pénètrent par la frontière algérienne ». Une information corroborée par les récents chiffres de la DGSN (Direction générale de la sûreté nationale, contactée par Médias 24) signalant que « 90% des 458.176 comprimés interceptés entre avril 2013 et mai 2014 » ont en effet été acheminés via l’Est du royaume, avant d’être redistribués sur les plaques tournantes de Salé.
Cette disponibilité sur les marchés noirs marocains répond à différents besoins des consommateurs, « de tout âges et milieux confondus ». Certains les recherchent à « des fins d’automédication » quand d’autres en consomment avant de commettre des actes violents. Ainsi le geste est prémédité, la prise également. Ce qui suit en revanche est hors de tout contrôle. Près « de 80% des affaires d’agressions sont liées à la consommation » de ces substances, indique la DGSN, qui a amorcé une campagne de lutte contre ce phénomène galopant, en avril 2013.
La délinquance engendrée est alors le produit inéluctable d’un engrenage bien rodé. Et pour cause, « le consommateur dépendant consacre la majeure partie de son temps à la recherche de sa drogue », dont le coût varie entre 30 et 100 DH, souligne la psychiatre, avant de préciser que « dix ans auparavant, dans l’Oriental, un comprimé coûtait moins cher qu’un bonbon ».
Si au départ, les sensations procurées par la prise d’un comprimé suffisent, l’effet de tolérance, lui, s’installe assez rapidement. « L’addicte court alors derrière cette première excitation ressentie » et augmente peu à peu les doses pour en retrouver les effets. « Il les achète à l’unité auprès de leurs dealers ou prennent samta [la ceinture, nom donné à la plaquette de 10 comprimés, ndlr] lorsque le budget le permet ». Une « drogue du pauvre » qui s’avère alors souvent lucrative pour les revendeurs.
Petite, discrète et inodore
Quant aux usagers, l’absence de chiffres fiables ne permet pas des les identifier avec exactitude. Néanmoins, les spécialistes s’accordent à dire qu’ils « sont de plus en plus en jeunes et commencent dès l’âge de 10-11 ans » affirme le Pr Sabir, qui déplore que le phénomène gangrène les milieux scolaires.
La récente étude Premed 2013 (dont les conclusions n’ont pas encore été publiées), s’est par ailleurs penchée sur cet aspect, nous précise Maria Sabir. Détaillant la prévalence de la consommation sur les bancs de l’école, les auteurs de l’enquête réalisent que les filles sont davantage portées sur le karkoubi, pour des raisons pragmatiques. « Les pilules sont petites, discrètes et totalement inodores ». Elles planent en toute discrétion, retrouvent les sensations d’être sous sédatifs. Certaines, appartenant à des gangs, les consomment pour les mêmes raisons que leurs homologues masculins : la garantie d’un passage à l’acte agressif sans scrupules ni limites.
Face à la précocité de la consommation, les spécialistes en appellent à une sensibilisation urgente au sein des établissements scolaires. Des campagnes de prévention adéquates sont alors « conduites dès la maternelle » indique le Pr Maria Sabir pour enrayer le phénomène en amont. Toutefois, cette dernière regrette que des actions coordonnées à l’échelle nationale ne soit pas développées. « Des associations agissent, mais de façon isolée. Il n’y a aucune connexion entre les campagnes ». Un constat qui rend d’autant plus vital la « psychoéducation du consommateur et de sa famille », insiste-elle.
« Le sevrage n’est que la première étape » de la sortie de ce cercle vicieux. « Il ne dure que 5 à 7 jours … souvent très durs pour l’entourage » en proie « à l’irritabilité du sujet en manque, à ses accès de violence ». La seconde phase est celle de la « post-cure », permettant d’identifier les facteurs de rechutes et de proposer une alternative. « Il faut savoir, que la rechute fait partie du processus de guérison, car nous affrontons une maladie chronique. Si on peut l’éviter, c’est évidemment mieux, mais si le patient rechute, il doit comprendre que c’est normal. Il devra juste agir en conséquence ».
Enfin la dernière, étape, probablement la plus complexe et la plus longue, celle de la réhabilitation au sein de la société. Les centres assumant cette lourde responsabilité sont encore trop peu nombreux, annonce la spécialiste, qui parie sur « le travail auprès de la famille ».
Le pessimisme n’est pourtant pas de mise. « Certains patients s’en sortent, heureusement », sans compter que depuis les cinq dernières années, deux cursus diplômants ont permis de former plus d’une centaine de spécialistes en addictologie.
A défaut de plans globaux et concertés, ces derniers assumeront les missions capitales de la prévention ainsi que celle de la prise en charge adaptée, les clés de la lutte contre ce fléau.
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