Affaire Hajar Raissouni: les faits et les réactions

L’affaire émeut et interpelle. La journaliste Hajar Raissouni est jugée, selon l’accusation, pour avoir consommé des rapports sexuels hors mariage et avorté le fruit de ces rapports. Voici ce que l’on sait.

Affaire Hajar Raissouni : les faits et les réactions

Le 04 septembre 2019 à 15:31

Modifié le 10 septembre 2019 à 12:50

Qui est Hajar Raissouni?

Hajar Raissouni, 28 ans, travaille comme journaliste pour le compte du quotidien Akhbar Al Yaoum. Ce journal, parmi les plus réputés au Maroc, est connu pour un autre dossier judiciaire controversé: celui de son ancien directeur, Taoufik Bouachrine, condamné en novembre 2018 à 12 ans de réclusion pour viol et traite d’êtres humains.

Hajar Raissouni est, en outre, la nièce d’Ahmed Raissouni. Cette figure du Mouvement unicité et réforme (MUR), bras idéologique du PJD, est également le président de l’Union mondiale des oulémas musulmans.

Où a-t-elle été arrêtée et quand?

Elle a été arrêtée samedi 31 août 2019, à Rabat. L’interpellation a eu lieu à 11h35, à la porte de l’immeuble où se situe la clinique, dans le quartier de l’Agdal (source Me Saâd Sahli, avocat de la prévenue).

Qui d’autre a été arrêté?

Quatre autres personnes ont été interpellées: le fiancé de Hajar, qui l’accompagnait au moment de l’interpellation, le médecin gynécologue (suspecté d’avoir effectué l’avortement), son adjoint et sa secrétaire.  

Qui est le plaignant?

Il n’y a pas de plaignant. Les prévenus ont été interpellés "en flagrant délit". Selon Me Sahli, "il est dit dans le PV que l’interpellation a eu lieu sur la base d’informations parvenues" au service de police, sans plus de détails.

Mise à jour après vérification des documents judiciaires: le PV dit en réalité que la clinique était "surveillée par la police judiciaire sur la base d'informations obtenues sur la pratique habituelle des avortements par la clinique concerné."

Où sont les prévenus?

Une garde à vue de 48H a été consommée à compter de l’arrestation. Lundi, les prévenus ont comparu devant le procureur du Roi près le tribunal de première instance de Rabat qui a ordonné leur renvoi devant le juge. Ils sont actuellement placés en détention préventive à la prison locale El Arjat 1 (Salé).

Où en est la procédure? Où se tient-elle?

Le procès a été entamé le jour même et juste après leur présentation devant le parquet. Il se déroule au tribunal de première instance de Rabat. Les cinq prévenus ont comparu pour une première audience tenue le 2 septembre 2019. La prochaine audience aura lieu lundi 9 septembre.

Quels sont les chefs d’accusations?

La journaliste est poursuivie pour relation sexuelle hors mariage et consentement à se faire avorter par autrui. Son fiancé est jugé pour relation sexuelle hors mariage et complicité d’avortement. Le gynécologue doit répondre aux accusations d’avortement et exercice habituel de cette pratique. Les deux prévenus restants sont poursuivis pour complicité d’avortement.

Qui risque quoi ?

Hajar risque jusqu’à 2 ans de prison ferme (article 454 du code pénal). Les faits reprochés à son fiancé peuvent lui valoir jusqu’à cinq ans d’emprisonnement (art 449). Le médecin, lui, peut écoper d’une peine atteignant 10 ans de réclusion (art 450) et l’interdiction temporaire ou définitive d’exercer sa profession.

Ce que dit l’avocat de la défense

"Y a-t-il eu avortement? Non. La police a diligenté une expertise médicale, réalisée à l’hôpital Ibn Sina. Ce rapport ne prouve aucunement le fait d’avortement", affirme Me Sahli. Cette affirmation est contestée par d'autres sources qui font état d'une expertise prouvant au contraire l'existence de l'IVG.

Dans ses déclarations à la police, rapportées par la défense, le médecin soutient avoir intervenu pour stopper une hémorragie aigüe constatée sur Hajar.

"Pour sa part, le fiancé n’était pas au courant de l’hospitalisation de Hajar. Cette dernière ne l’a prévenu qu’une fois en clinique", selon Me Sahli.  

Quant au rapport sexuel hors mariage, la défense fait état de l’existence d’un mariage coutumier (ôorfi, Fatiha, etc.).

Emotion, doutes…

Il appartient à la Justice de statuer sur la culpabilité -ou pas- des concernés, qui demeurent à ce stade innocents.

Cela étant, au sein de l’opinion et de la communauté journalistique, on remet en question les motifs réels de l’affaire, perçue comme "intentionnée", surtout eu égard au profil de la journaliste, réputée proche des milieux islamistes.

On y voit aussi un lien avec son soutien affiché pour le Hirak, mouvement contestataire qui a secoué, courant 2017, la région du Rif. En tant que journaliste, elle avait récemment signé une série d’interviews avec Ahmed Zefzafi, père de Nasser, leader du mouvement.

Sur les réseaux sociaux, le procédé de l’arrestation est également mis en doute: L’intéressée a été prise en flagrance "sur la base d’informations parvenues" à la police. Qui a communiqué ces informations? Qui a intérêt à les communiquer? Et pourquoi?, se demandent des internautes.

Dans un communiqué publié ce mercredi 4 septembre, le Syndicat national de la presse marocaine "condamne la campagne de diffamation malveillante et contraire à l'éthique menée contre notre consœur par certains médias, qui ont choisi de ne pas respecter les principes d'éthique professionnelle dans le traitement de ce dossier", lit-on dans un communiqué publié ce mercredi 4 septembre.

Réuni mardi, le SNPM dit suivre "avec un vif intérêt l’affaire de l'arrestation de notre consœur la journaliste Hajar Raissouni" et a mandaté un avocat pour la défendre.

En toile de fond, vie privée et libertés individuelles

Derrière Hajar, le débat incessant sur les libertés individuelles et le droit des personnes à disposer de leur corps.

Au Maroc, l’avortement est placé parmi les crimes contre l’ordre des familles et la moralité publique. Il est illégal sauf dans un seul cas: "Lorsqu’il est nécessaire pour sauvegarder la santé de la mère et qu'il est ouvertement pratiqué par un médecin ou un chirurgien avec l'autorisation du conjoint".

Un projet de loi modifiant le code pénal, débattu actuellement au parlement, propose d’étendre la possibilité de recours au curetage à trois autres cas:

  • Un fœtus atteint d’une maladie génétique ou malformation;
  • Une grossesse causée par un viol ou inceste;
  • Une femme atteinte d’un trouble mental.

Ce projet est le fruit d’un débat ouvert à l’initiative du Roi Mohammed VI. Pour l’heure, une dépénalisation pure et simple de l’avortement n’est pas d’actualité.

En 2018, les parquets ont enclenché 73 poursuites pour des affaires d’avortement, dont 4 cas ayant impliqué le décès de la femme. Aucun chiffre officiel ne circule quant au nombre d’avortements au Maroc. La société civile avance 500 et 800 interruptions volontaires de grossesse par jour.  

Dans beaucoup de cas, l’avortement est un moyen de dissimuler une grossesse issue d’un rapport sexuel hors mariage, autre infraction réprimée par la loi marocaine. Dans les faits, ces rapports n’en demeurent pas moins courants. Et les autorités interviennent rarement de leur propre initiative, sauf flagrant délit.

Si, là aussi, une dépénalisation ne semble pas envisagée à court terme, de récents propos du ministre de la Justice, Mohammed Aujjar, laissaient pourtant entrevoir une exemption de fait et sous conditions: "Une relation sexuelle consensuelle, sans violence et entre deux personnes majeures, en quoi cela concerne la société?", avait-il déclaré lors d’une interview accordée à nos confrères d’Hespress. "Dans une maison fermée, chacun peut faire ce qu'il veut", avait-il asséné. Parole de ministre ne vaut pas loi. 

Il va sans dire que l'équipe de Médias24 exprime sa solidarité avec sa consoeur Hajar Raissouni.

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Qui est Hajar Raissouni?

Hajar Raissouni, 28 ans, travaille comme journaliste pour le compte du quotidien Akhbar Al Yaoum. Ce journal, parmi les plus réputés au Maroc, est connu pour un autre dossier judiciaire controversé: celui de son ancien directeur, Taoufik Bouachrine, condamné en novembre 2018 à 12 ans de réclusion pour viol et traite d’êtres humains.

Hajar Raissouni est, en outre, la nièce d’Ahmed Raissouni. Cette figure du Mouvement unicité et réforme (MUR), bras idéologique du PJD, est également le président de l’Union mondiale des oulémas musulmans.

Où a-t-elle été arrêtée et quand?

Elle a été arrêtée samedi 31 août 2019, à Rabat. L’interpellation a eu lieu à 11h35, à la porte de l’immeuble où se situe la clinique, dans le quartier de l’Agdal (source Me Saâd Sahli, avocat de la prévenue).

Qui d’autre a été arrêté?

Quatre autres personnes ont été interpellées: le fiancé de Hajar, qui l’accompagnait au moment de l’interpellation, le médecin gynécologue (suspecté d’avoir effectué l’avortement), son adjoint et sa secrétaire.  

Qui est le plaignant?

Il n’y a pas de plaignant. Les prévenus ont été interpellés "en flagrant délit". Selon Me Sahli, "il est dit dans le PV que l’interpellation a eu lieu sur la base d’informations parvenues" au service de police, sans plus de détails.

Mise à jour après vérification des documents judiciaires: le PV dit en réalité que la clinique était "surveillée par la police judiciaire sur la base d'informations obtenues sur la pratique habituelle des avortements par la clinique concerné."

Où sont les prévenus?

Une garde à vue de 48H a été consommée à compter de l’arrestation. Lundi, les prévenus ont comparu devant le procureur du Roi près le tribunal de première instance de Rabat qui a ordonné leur renvoi devant le juge. Ils sont actuellement placés en détention préventive à la prison locale El Arjat 1 (Salé).

Où en est la procédure? Où se tient-elle?

Le procès a été entamé le jour même et juste après leur présentation devant le parquet. Il se déroule au tribunal de première instance de Rabat. Les cinq prévenus ont comparu pour une première audience tenue le 2 septembre 2019. La prochaine audience aura lieu lundi 9 septembre.

Quels sont les chefs d’accusations?

La journaliste est poursuivie pour relation sexuelle hors mariage et consentement à se faire avorter par autrui. Son fiancé est jugé pour relation sexuelle hors mariage et complicité d’avortement. Le gynécologue doit répondre aux accusations d’avortement et exercice habituel de cette pratique. Les deux prévenus restants sont poursuivis pour complicité d’avortement.

Qui risque quoi ?

Hajar risque jusqu’à 2 ans de prison ferme (article 454 du code pénal). Les faits reprochés à son fiancé peuvent lui valoir jusqu’à cinq ans d’emprisonnement (art 449). Le médecin, lui, peut écoper d’une peine atteignant 10 ans de réclusion (art 450) et l’interdiction temporaire ou définitive d’exercer sa profession.

Ce que dit l’avocat de la défense

"Y a-t-il eu avortement? Non. La police a diligenté une expertise médicale, réalisée à l’hôpital Ibn Sina. Ce rapport ne prouve aucunement le fait d’avortement", affirme Me Sahli. Cette affirmation est contestée par d'autres sources qui font état d'une expertise prouvant au contraire l'existence de l'IVG.

Dans ses déclarations à la police, rapportées par la défense, le médecin soutient avoir intervenu pour stopper une hémorragie aigüe constatée sur Hajar.

"Pour sa part, le fiancé n’était pas au courant de l’hospitalisation de Hajar. Cette dernière ne l’a prévenu qu’une fois en clinique", selon Me Sahli.  

Quant au rapport sexuel hors mariage, la défense fait état de l’existence d’un mariage coutumier (ôorfi, Fatiha, etc.).

Emotion, doutes…

Il appartient à la Justice de statuer sur la culpabilité -ou pas- des concernés, qui demeurent à ce stade innocents.

Cela étant, au sein de l’opinion et de la communauté journalistique, on remet en question les motifs réels de l’affaire, perçue comme "intentionnée", surtout eu égard au profil de la journaliste, réputée proche des milieux islamistes.

On y voit aussi un lien avec son soutien affiché pour le Hirak, mouvement contestataire qui a secoué, courant 2017, la région du Rif. En tant que journaliste, elle avait récemment signé une série d’interviews avec Ahmed Zefzafi, père de Nasser, leader du mouvement.

Sur les réseaux sociaux, le procédé de l’arrestation est également mis en doute: L’intéressée a été prise en flagrance "sur la base d’informations parvenues" à la police. Qui a communiqué ces informations? Qui a intérêt à les communiquer? Et pourquoi?, se demandent des internautes.

Dans un communiqué publié ce mercredi 4 septembre, le Syndicat national de la presse marocaine "condamne la campagne de diffamation malveillante et contraire à l'éthique menée contre notre consœur par certains médias, qui ont choisi de ne pas respecter les principes d'éthique professionnelle dans le traitement de ce dossier", lit-on dans un communiqué publié ce mercredi 4 septembre.

Réuni mardi, le SNPM dit suivre "avec un vif intérêt l’affaire de l'arrestation de notre consœur la journaliste Hajar Raissouni" et a mandaté un avocat pour la défendre.

En toile de fond, vie privée et libertés individuelles

Derrière Hajar, le débat incessant sur les libertés individuelles et le droit des personnes à disposer de leur corps.

Au Maroc, l’avortement est placé parmi les crimes contre l’ordre des familles et la moralité publique. Il est illégal sauf dans un seul cas: "Lorsqu’il est nécessaire pour sauvegarder la santé de la mère et qu'il est ouvertement pratiqué par un médecin ou un chirurgien avec l'autorisation du conjoint".

Un projet de loi modifiant le code pénal, débattu actuellement au parlement, propose d’étendre la possibilité de recours au curetage à trois autres cas:

  • Un fœtus atteint d’une maladie génétique ou malformation;
  • Une grossesse causée par un viol ou inceste;
  • Une femme atteinte d’un trouble mental.

Ce projet est le fruit d’un débat ouvert à l’initiative du Roi Mohammed VI. Pour l’heure, une dépénalisation pure et simple de l’avortement n’est pas d’actualité.

En 2018, les parquets ont enclenché 73 poursuites pour des affaires d’avortement, dont 4 cas ayant impliqué le décès de la femme. Aucun chiffre officiel ne circule quant au nombre d’avortements au Maroc. La société civile avance 500 et 800 interruptions volontaires de grossesse par jour.  

Dans beaucoup de cas, l’avortement est un moyen de dissimuler une grossesse issue d’un rapport sexuel hors mariage, autre infraction réprimée par la loi marocaine. Dans les faits, ces rapports n’en demeurent pas moins courants. Et les autorités interviennent rarement de leur propre initiative, sauf flagrant délit.

Si, là aussi, une dépénalisation ne semble pas envisagée à court terme, de récents propos du ministre de la Justice, Mohammed Aujjar, laissaient pourtant entrevoir une exemption de fait et sous conditions: "Une relation sexuelle consensuelle, sans violence et entre deux personnes majeures, en quoi cela concerne la société?", avait-il déclaré lors d’une interview accordée à nos confrères d’Hespress. "Dans une maison fermée, chacun peut faire ce qu'il veut", avait-il asséné. Parole de ministre ne vaut pas loi. 

Il va sans dire que l'équipe de Médias24 exprime sa solidarité avec sa consoeur Hajar Raissouni.

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