Barreaux: 4.575 futurs avocats, la profession s'inquiète

Plus de 4.500 candidats ont passé avec succès le dernier examen d'aptitude à l'exercice de la profession d'avocat. Où les accueillir et comment les former ? Au sein de la profession, le sujet suscite des inquiétudes.

Barreaux: 4.575 futurs avocats, la profession s'inquiète

Le 23 juillet 2019 à 19:02

Modifié le 24 juillet 2019 à 10:41

4.575 futurs avocats ! C’est le nombre de candidats ayant réussi au dernier examen d’aptitude à l’exercice de la profession, dont les résultats ont été publiés le 11 juillet. C’est un record absolu. Une armada qui vient s’ajouter à un corps déjà bien fourni, avec environ 15.000 avocats répartis sur les différents barreaux du Royaume.

"Ce chiffre est énorme ! C’est presque le tiers du nombre actuel des avocats au Maroc", s’exclame Me Mounir Fouanani, avocat au barreau de Rabat, joint par Médias24. Célébré par le ministère de la Justice, cet afflux massif préoccupe fortement la profession. Et des voix s’élèvent : "Les 17 barreaux du Royaume sont incapables d’accueillir ce nombre", résume Hassan Birouaine, bâtonnier de Casablanca, qui s’expliquait devant la caméra de nos confères Anfasspress.com.

Tenu en 2015, le dernier examen avait vu pas moins de 2.500 juristes accéder à la profession. "A l’époque, déjà, nous annoncions qu’il était difficile pour les barreaux de contenir ce flux énorme", explique le bâtonnier, en poste depuis décembre 2017. Le juriste appelle "l’Etat, à travers le ministère de la Justice, à assumer ses responsabilités. Il faut réfléchir au sort des 4.500 qui se présenteront à partir d’octobre pour s’inscrire et prêter serment".

"Quand une multinationale s’installe au Maroc et s’engage à recruter 4.000 salariés, elle s’y engage sur 4 ou 5 ans tout en bénéficiant de privilèges, notamment fiscaux. Ce n’est absolument pas le cas des barreaux", lance Me Mounir Founani.

"Admettons par exemple que 1.000 candidats s’inscrivent au barreau de Rabat. Il leur faudra, pour chacun, suivre un stage de trois ans auprès d’un cabinet. Dans la capitale, combien de cabinets sont capables de fournir une formation tout en versant une bourse aux avocats stagiaires ?", se demande le jeune juriste.  

La question se pose, surtout en l’absence d’un Institut de formation des avocats. "La loi actuelle, qui date de 2008, prévoit la création de cet Institut mais soumet sa concrétisation à la publication d’un décret. Ce décret n’a jamais vu le jour. Une loi antérieure, datant de 1993, évoquait quant à elle les instituts régionaux de formation, qui n’ont, non plus, jamais vu le jour", rappelle le bâtonnier Bariouaine.

Cette situation soulève par ailleurs un paradoxe : "la loi de 1993 parlait d’instituts régionaux au moment où la régionalisation avancée n’était pas d’actualité. Aujourd’hui, on parle d’un institut national à l’heure où la régionalisation est plus que jamais d’actualité", explique Me Mounir Founani.

Me Fouanani se demande s’il ne s’agit pas d’une "démarche politique pour jouer sur les taux de chômage". Sachant que "le ministère n’a pas publié les données détaillées sur les profils des candidats retenus. A défaut, nous ne pourrons pas distinguer entre ceux issus directement de la faculté et ceux qui se sont présentés avec leurs étiquettes de fonctionnaires, de salariés, etc."

L’examen en lui-même pose question. "C’est le seul dont le nombre de places n’est pas limité", regrette Me Founani. Un cas qui rappelle les facultés de droit. Ces établissements "sont devenus le réceptacle de bacheliers qui échouent à rallier les écoles exigeantes en terme de seuil d’accès. Pour beaucoup étudiants, de niveau souvent moyen, les facultés de droit font office d’ultime recours, contrairement à certains pays où elles ne reçoivent que les candidats justifiant de notes respectables", affirme le bâtonnier Bariouaine.

"C’est une manière de noyer la profession", estime son confrère, Me Founani. "Dans l’état actuel des choses, il est impossible d’assurer l’encadrement, la formation et le suivi de tout ce monde. Au final, nous aurons affaire à des avocats livrés à eux-mêmes et qui ont leurs propres conceptions du métier, de son éthique et de ses us. Pour moi, c’est le meilleur moyen d’apprivoiser une profession censée jouer un rôle de contre-pouvoir".

Elargir le champ d’intervention des avocats

"Ce sont des citoyens. Ils ont réussi un examen public pour accéder à une profession libérale. Les barreaux peuvent contenir ce nombre et même plus", rétorque Omar Ouidra, ex bâtonnier de Casablanca et actuel président de l’association des barreaux du Maroc.

"Le nouvel arrivage peut être maîtrisé, à charge pour l’autorité gouvernementale d’élargir le champ d’intervention des avocats", ajoute Me Ouidra, contacté par nos soins. Autrement dit, leur octroyer le monopole de certains actes juridiques, tout en instaurant l’obligation d’assistance par un avocat dans certains types de dossiers.

Son prédécesseur à l’ABM se veut lui aussi rassurant : "Ce sujet fait l’objet de discussions avec notre partenaire, le ministère de la Justice. Le nombre des nouveaux venus ne posera aucun problème si nous mettons à leur disposition les structures d’accueil adéquates, en attendant la mise en place de Institut de formation des avocats",  estime Me Mohamed Akdim.

"En tant qu’association, nous soumettrons demain un texte modifiant le code de procédure civile, une proposition de loi régissant la profession et une proposition de décret sur l’institut de formation des avocats", annonce pour sa part Me Ouidra.

Dans une sortie médiatique, le ministre a annoncé l’ouverture prochaine de l’Institut. "C’est cet institut qui est censé délivrer les certificats d’aptitude au terme de la formation. Or, le ministère a tout récemment appelé les candidats à venir recevoir ces certificats", soupèse Me Founani.

Tags : avocats

Barreaux: 4.575 futurs avocats, la profession s'inquiète

Le 23 juillet 2019 à19:27

Modifié le 24 juillet 2019 à 10:41

Plus de 4.500 candidats ont passé avec succès le dernier examen d'aptitude à l'exercice de la profession d'avocat. Où les accueillir et comment les former ? Au sein de la profession, le sujet suscite des inquiétudes.

4.575 futurs avocats ! C’est le nombre de candidats ayant réussi au dernier examen d’aptitude à l’exercice de la profession, dont les résultats ont été publiés le 11 juillet. C’est un record absolu. Une armada qui vient s’ajouter à un corps déjà bien fourni, avec environ 15.000 avocats répartis sur les différents barreaux du Royaume.

"Ce chiffre est énorme ! C’est presque le tiers du nombre actuel des avocats au Maroc", s’exclame Me Mounir Fouanani, avocat au barreau de Rabat, joint par Médias24. Célébré par le ministère de la Justice, cet afflux massif préoccupe fortement la profession. Et des voix s’élèvent : "Les 17 barreaux du Royaume sont incapables d’accueillir ce nombre", résume Hassan Birouaine, bâtonnier de Casablanca, qui s’expliquait devant la caméra de nos confères Anfasspress.com.

Tenu en 2015, le dernier examen avait vu pas moins de 2.500 juristes accéder à la profession. "A l’époque, déjà, nous annoncions qu’il était difficile pour les barreaux de contenir ce flux énorme", explique le bâtonnier, en poste depuis décembre 2017. Le juriste appelle "l’Etat, à travers le ministère de la Justice, à assumer ses responsabilités. Il faut réfléchir au sort des 4.500 qui se présenteront à partir d’octobre pour s’inscrire et prêter serment".

"Quand une multinationale s’installe au Maroc et s’engage à recruter 4.000 salariés, elle s’y engage sur 4 ou 5 ans tout en bénéficiant de privilèges, notamment fiscaux. Ce n’est absolument pas le cas des barreaux", lance Me Mounir Founani.

"Admettons par exemple que 1.000 candidats s’inscrivent au barreau de Rabat. Il leur faudra, pour chacun, suivre un stage de trois ans auprès d’un cabinet. Dans la capitale, combien de cabinets sont capables de fournir une formation tout en versant une bourse aux avocats stagiaires ?", se demande le jeune juriste.  

La question se pose, surtout en l’absence d’un Institut de formation des avocats. "La loi actuelle, qui date de 2008, prévoit la création de cet Institut mais soumet sa concrétisation à la publication d’un décret. Ce décret n’a jamais vu le jour. Une loi antérieure, datant de 1993, évoquait quant à elle les instituts régionaux de formation, qui n’ont, non plus, jamais vu le jour", rappelle le bâtonnier Bariouaine.

Cette situation soulève par ailleurs un paradoxe : "la loi de 1993 parlait d’instituts régionaux au moment où la régionalisation avancée n’était pas d’actualité. Aujourd’hui, on parle d’un institut national à l’heure où la régionalisation est plus que jamais d’actualité", explique Me Mounir Founani.

Me Fouanani se demande s’il ne s’agit pas d’une "démarche politique pour jouer sur les taux de chômage". Sachant que "le ministère n’a pas publié les données détaillées sur les profils des candidats retenus. A défaut, nous ne pourrons pas distinguer entre ceux issus directement de la faculté et ceux qui se sont présentés avec leurs étiquettes de fonctionnaires, de salariés, etc."

L’examen en lui-même pose question. "C’est le seul dont le nombre de places n’est pas limité", regrette Me Founani. Un cas qui rappelle les facultés de droit. Ces établissements "sont devenus le réceptacle de bacheliers qui échouent à rallier les écoles exigeantes en terme de seuil d’accès. Pour beaucoup étudiants, de niveau souvent moyen, les facultés de droit font office d’ultime recours, contrairement à certains pays où elles ne reçoivent que les candidats justifiant de notes respectables", affirme le bâtonnier Bariouaine.

"C’est une manière de noyer la profession", estime son confrère, Me Founani. "Dans l’état actuel des choses, il est impossible d’assurer l’encadrement, la formation et le suivi de tout ce monde. Au final, nous aurons affaire à des avocats livrés à eux-mêmes et qui ont leurs propres conceptions du métier, de son éthique et de ses us. Pour moi, c’est le meilleur moyen d’apprivoiser une profession censée jouer un rôle de contre-pouvoir".

Elargir le champ d’intervention des avocats

"Ce sont des citoyens. Ils ont réussi un examen public pour accéder à une profession libérale. Les barreaux peuvent contenir ce nombre et même plus", rétorque Omar Ouidra, ex bâtonnier de Casablanca et actuel président de l’association des barreaux du Maroc.

"Le nouvel arrivage peut être maîtrisé, à charge pour l’autorité gouvernementale d’élargir le champ d’intervention des avocats", ajoute Me Ouidra, contacté par nos soins. Autrement dit, leur octroyer le monopole de certains actes juridiques, tout en instaurant l’obligation d’assistance par un avocat dans certains types de dossiers.

Son prédécesseur à l’ABM se veut lui aussi rassurant : "Ce sujet fait l’objet de discussions avec notre partenaire, le ministère de la Justice. Le nombre des nouveaux venus ne posera aucun problème si nous mettons à leur disposition les structures d’accueil adéquates, en attendant la mise en place de Institut de formation des avocats",  estime Me Mohamed Akdim.

"En tant qu’association, nous soumettrons demain un texte modifiant le code de procédure civile, une proposition de loi régissant la profession et une proposition de décret sur l’institut de formation des avocats", annonce pour sa part Me Ouidra.

Dans une sortie médiatique, le ministre a annoncé l’ouverture prochaine de l’Institut. "C’est cet institut qui est censé délivrer les certificats d’aptitude au terme de la formation. Or, le ministère a tout récemment appelé les candidats à venir recevoir ces certificats", soupèse Me Founani.

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