Tony Blair

Envoyé spécial du Quartet au Moyen-Orient  

Contrer la menace islamiste

Le 14 septembre 2021 à 15h26

Modifié 14 septembre 2021 à 15h50

LONDRES – Les talibans appartiennent à la mouvance mondiale de l'islam radical. Cette mouvance comprend de nombreux groupes différents, mais qui partagent la même idéologie fondamentale. En termes simples, cela veut dire qu'il n'y a qu'une seule vraie foi et qu'il n'y a qu'une seule vraie vision de cette foi, et que la société, la politique et la culture ne doivent être gouvernées que par cette vision.

L’islam radical croit non seulement à l’islamisme – le fait de transformer la religion de l’islam en doctrine politique – mais également à la justification de la lutte, par des moyens armés si nécessaire, pour y parvenir. D’autres islamistes s’accordent avec la fin, mais rejettent la violence.

Cette idéologie entre inévitablement en conflit avec les sociétés ouvertes, modernes et culturellement tolérantes. Presque tout ce qui a trait aux attaques terroristes du 11 septembre 2001 et à leurs séquelles, en particulier en ce moment, est sujet à controverse. Mais ce qu’aucun commentateur sérieux ne viendra contester de nos jours, c’est que depuis le 11 septembre, bien qu’il n’y ait heureusement plus d’attaque terroriste à cette échelle, l’islam radical n’a rien perdu de sa vigueur. Ce sont les raisons de cette permanence qui sont contestées.

L’islam radical est-il une idéologie cohérente qui représente une menace de premier ordre pour notre sécurité ? Ou sommes-nous confrontés, malgré certains thèmes communs, à une série de problèmes de sécurité sans liens véritables, qui doivent chacun être résolu selon ses propres termes, en fonction des circonstances locales ? L’islamisme est-il lui-même un problème, ou seulement sa manifestation à travers l’extrémisme violent ? S’apparente-t-il au communisme révolutionnaire et donc à être contré par une combinaison de mesures idéologiques et sécuritaires à long terme ? Ou est-ce que cela va surdéterminer et surestimer l’islamisme, et donc de manière perverse, comme certains le prétendent au sujet des interventions occidentales en Afghanistan et en Irak, contribuer à amplifier son prestige plutôt qu’à l’étouffer ?

Voilà une question stratégique fondamentale. Et nous nous devons d’y répondre clairement.

L’islamisme, une menace de premier ordre pour la sécurité

Selon moi, l’islamisme, à la fois par l’idéologie qu’il implique et la violence qu’il véhicule, est une menace de premier ordre pour la sécurité. Si rien n’est fait, il nous retrouvera, même si son épicentre est loin de nous, comme le 11 septembre l’a prouvé.

L’analyse récente d’Emman El-Badawy, de mon institut, montre comment les racines de l’islamisme remontent à plusieurs décennies et se sont développées bien avant le 11 septembre et examine les liens entre l’idéologie et la violence. Cette analyse est complétée par l’excellente analyse d’Ahmet Kuru sur le concept d’État Ulema et par notre enquête annuelle sur les groupes djihadistes, qui montre qu’il s’agit là d’un défi mondial qui s’aggrave.

Cette idéologie – qu’elle soit chiite, promulguée par la République islamique d’Iran, ou sunnite, promue par des groupes comprenant les Frères musulmans, Al-Qaida, l’État islamique (EI), ou Boko Haram, entre autres – a été la principale cause de déstabilisation au Moyen-Orient et au-delà. Aujourd’hui, c’est l’un des principaux objectifs de l’instabilité en Afrique.

Tout comme le communisme révolutionnaire, l’islamisme opère dans de nombreuses sphères et dimensions différentes. Sa défaite viendra également en fin de compte de la confrontation entre la violence et l’idéologie avec une combinaison de pouvoir de contraindre et de pouvoir de convaincre. Mais si cette analyse est correcte, surtout après la chute de l’Afghanistan, les principales puissances mondiales doivent s’unir pour élaborer une stratégie commune. Quoiqu’il en soit des pourparlers préliminaires sur la création d’un centre autour des pays occidentaux, la Chine et la Russie ont également de profonds intérêts sécuritaires dans la lutte contre cette idéologie. En outre, les meilleurs alliés de l’Occident dans l’élaboration d’une stratégie réussie se trouvent parmi les nombreux pays à majorité musulmane du monde, notamment ceux du Moyen-Orient, qui veulent désespérément faire sortir leur religion de l’extrémisme.

Les talibans ont reconquis le pays par la violence, pas par la persuasion

Nous devons également évaluer avec précision notre degré de vulnérabilité. Le Covid-19 nous a ouvert les yeux sur un bon nombre d’agents pathogènes mortels. Les possibilités de la bio-terreur font peut-être figure jusqu’ici de thèmes de science-fiction, mais nous serions bien avisés dès à présent de nous préparer à leur utilisation potentielle par des acteurs non étatiques.

Si nous rejetons cette analyse, nous n’avons pas d’autre choix que de dire que l’islamisme est un problème de second ordre. Lorsque nous sommes directement menacés, nous ripostons par des mesures de lutte contre le terrorisme, qui impliquent des frappes de drones, de la surveillance et des forces spéciales. Sinon, nous ne nous soucions pas de ces problèmes. Mais si c’est là l’orientation politique que nous choisissons, elle reste alors beaucoup trop limitée dans sa compréhension du problème.

Nous devons déterminer ce que nous entendons par notre projet de « reconstruire » des pays d’où peuvent surgir des menaces terroristes. Je comprends que cela veut dire que nous ne tentons pas d’entreprendre le même projet que celui que nous avons entrepris en Afghanistan. Mais une chose doit être claire : notre « reconstruction » de l’Afghanistan n’a pas échoué parce que le peuple afghan ne voulait pas que son pays soit « refait à neuf ». Bien sûr, nous aurions pu mieux conduire cette « remise à neuf », mais les Afghans n’ont pas choisi la prise de pouvoir des talibans. Les talibans ont reconquis le pays par la violence, pas par la persuasion.

Le principal obstacle à la « construction d’une nation » n’est généralement pas la population d’un pays, mais plutôt la faiblesse des capacités institutionnelles et de gouvernance, en particulier la corruption, depuis de nombreuses années. Par-dessus tout, une difficulté demeure : celle de construire tandis que des éléments internes dotés d’un soutien externe tentent de détruire.

Déployer des troupes locales n’est pas toujours possible

Mais les mesures contre-terroristes à elles seules ne supprimeront pas une menace si bien ancrée. Au lieu de cela, nous devrions tenter une nouvelle approche. Par exemple, au Sahel, nous pourrions adopter une stratégie visant à aider les pays à assurer leur sécurité, mais également à soutenir leurs propres efforts de développement, parce que la pauvreté et le sous-développement facilitent sans aucun doute les extrémistes. C’est d’une certaine manière ce que nous avons fait en Afghanistan après 2014, lorsque la mission de l’OTAN est devenue une mission de « formation, conseil et assistance ».

Même une telle politique ne se limite pas au contre-terrorisme classique. Nous aurons besoin de déployer des troupes sur le terrain. Naturellement, nous préférons que les troupes soient locales. Mais cela ne sera pas toujours possible.

Pourtant, les sociétés occidentales sont naturellement devenues profondément hostiles aux pertes au sein de leurs forces armées. Ce n’est pas un problème pour les forces armées occidentales elles-mêmes, qui comptent des individus courageux et extraordinaires. Mais il s’agit aujourd’hui d’une contrainte politique écrasante à tout engagement en faveur des troupes occidentales sur le terrain, à l’exception des forces spéciales. Le problème qui en découle est évident : si l’ennemi que nous combattons sait que plus il y a de victimes, plus notre volonté politique de combattre s’érode, alors la structure d’incitation est claire.

L’Europe et l’OTAN doivent relever un défi supplémentaire. Il est clair aujourd’hui – si ce n’était pas le cas auparavant – que l’Amérique a décidé que, dans un avenir proche, elle n’avait qu’un goût limité pour un engagement militaire. Après l’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999, j’ai lancé le projet de Défense européenne avec la France. Je l’ai fait précisément parce que je me suis rendu compte que sans les États-Unis et sans l’engagement du président Clinton, nous n’aurions jamais pu résoudre la crise. Aujourd’hui, les Balkans peuvent aspirer à un avenir pacifique au sein de l’Europe. Pourtant, la crise était aux portes de l’Europe, pas à celles de l’Amérique.

Les décideurs occidentaux doivent penser de façon stratégique

L’Europe fait à présent face à un défi immédiat de déstabilisation du Sahel et est déjà confrontée aux conséquences du chaos en Libye, de la guerre civile en Syrie et à d’autres tensions au Moyen-Orient. À cet égard, la Grande-Bretagne fait partie de l’Europe, qu’elle le veuille ou non, et doit collaborer avec l’Europe pour trouver des solutions de sécurité.

Mais comment l’Europe et l’OTAN peuvent-elles développer la capacité d’agir lorsque l’Amérique ne souhaite pas s’engager sur ce terrain ? C’est en répondant à des questions de ce genre que nous pourrons aider à raviver la capacité des décideurs occidentaux à penser de manière stratégique. L’une des évolutions les plus alarmantes de ces derniers temps a été le sentiment que l’Occident n’a pas la capacité de formuler une stratégie et que ses impératifs politiques à court terme ont réduit sa marge de réflexion à long terme. C’est ce sentiment, plus que tout autre, qui suscite l’anxiété chez nos alliés et qui fait croire à nos opposants que notre temps est révolu.

Enfin, l’une des choses les plus déprimantes que j’ai entendu dire régulièrement au cours des dernières semaines, est l’idée que nous sommes insensés de croire que les notions occidentales de démocratie libérale et de liberté sont exportables, ou qu’elles ne prendront jamais racine sauf dans le sol décadent de la société occidentale.

Ma génération de dirigeants a peut-être été naïve en pensant que les pays pouvaient être « reconstruits ». Ou peut-être que la « reconstruction » devait durer plus longtemps. Mais comme nous voyons beaucoup de femmes afghanes fuir pour sauver leur vie, nous ne devons jamais oublier que nos valeurs sont celles que choisissent des êtres libres. Rétablir la confiance dans ces valeurs et dans leur application universelle est une partie nécessaire de la charge qui nous incombe : celle de nous assurer que nous sommes prêts à les défendre, en paroles comme en actes.

© Project Syndicate 1995–2021

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