Samir Bennis

Conseiller politique à Washington D.C., rédacteur en chef de Morocco World News.

Crise diplomatique: l’Espagne est prisonnière de son passé inglorieux au Maroc

Le 31 mai 2021 à 14h20

Modifié 31 mai 2021 à 15h33

La grave crise diplomatique que traversent les relations entre le Maroc et l’Espagne a remis au goût du jour, dans la presse espagnole, la mauvaise image de ce Maroc qui chercherait toujours à porter atteinte aux intérêts de l’Espagne. Très rares ont été les voix espagnoles qui ont remis en cause les multiples positions hostiles de leur gouvernement à l’encontre du Maroc, y compris la surprenante décision d’accepter l’entrée de Brahim Ghali sur le territoire espagnol, avec un faux passeport et alors même qu’il faisait l'objet de poursuites judiciaires en Espagne.

Plutôt que des voix lucides pour appeler à la raison et à la retenue, au respect d’un voisin et un partenaire stratégique, qui joue un rôle primordial dans la préservation de la stabilité du bassin méditerranéen et dans le succès de la politique migratoire et sécuritaire de l’Espagne, on a été témoin d’une véritable hargne envers le Maroc. On a donc assisté à une campagne médiatique bien orchestrée, où les faiseurs d’opinion espagnols ont dénoncé à l’unisson la «perfidie» du Maroc, ainsi que le «chantage» auquel Rabat chercherait à soumettre le gouvernement espagnol. Le mot «chantage» a, en effet, été le mot d’ordre de cette outrancière campagne médiatique aux relents néo-colonialistes.

Au déchainement des plumes des faiseurs d’opinion espagnols à l’encontre du Maroc et de ses institutions, se sont ajoutées les insultes proférées à l’encontre du Roi Mohammed VI.

Que montrent donc la décision de Madrid d’entériner l’hospitalisation de Ghali et la sordide campagne médiatique qui suivit?

Que dire, en effet, de ce spectacle d’outrecuidance auquel s’est livrée une grande partie de la classe politique et médiatique espagnole en commentant la récente crise de Sebta? On peut certainement parler, comme d’ailleurs l’ont fait quelques rares voix lucides, d’un manque de tact et de délicatesse et de prouesse diplomatique de la part du gouvernement de Madrid. Mais il y avait bien plus que cela dans ce déferlement de haine contre le Maroc.

Une question de mentalité

Car au fond, il a surtout été question du fait que la mentalité espagnole n’a pas vraiment évolué sur le Maroc et les marocains. Elle est restée figée, prisonnière des fantômes du passé et d’une hostilité viscérale et consubstantielle à l’encontre du Maroc que des générations d’espagnols se sont jalousement transmise. Ce n’est pas la première fois, ni sera d’ailleurs la dernière,  que les faiseurs d’opinion espagnols se sont rangés du côté de leur gouvernement, mettant en marge leurs divisions internes pour mieux faire face à la «menace existentielle» émanant du sud de la Méditerranée.

«Vive l’armée espagnole qui sut reconquérir le Gurugu comme les autres villes surent punir le Maure. Ce maudit Maure qui nous trompe toujours. Ils lui donneront son châtiment pour le bien de notre pays».[1]

Ce poème, écrit il y a près d’un siècle après la défaite de l’armée espagnole dans la bataille d’Anoual le 22 juillet 1921 (la guerre du Rif), résonne encore aujourd’hui dans l’opinion publique espagnole. Il est parfaitement transposable aux événements qui ont secoué les relations maroco-espagnoles ces dernières semaines. L’impression qui se dégage du récit propagé par une presse espagnole, beaucoup plus répandue et puissante que la presse marocaine, est que le Maroc a déclenché la crise et qu’elle utilise la carte de l’immigration pour faire plier l’Espagne à ses diktats stratégiques. L’Espagne, véritable déclencheur de la crise et cause principale de l’existence même d’un conflit sur le Sahara marocain, est présentée comme victime d’un voisin qui ne respecterait pas ses engagements et serait capable de recourir à toute sorte de stratagème pour atteindre ses objectifs.

Cette lecture de l’histoire est dans la droite ligne d’une tradition historique qui a consacré l’image d’une Espagne «bienfaisante» qui fut toujours «contrariée et trahie» par un voisin «incivilisé», «fourbe» qui ne respecterait les règles du bon voisinage et manquerait à ses engagements. De là, il va sans dire que toutes les actions que l’Espagne a entreprises au cours de l’histoire pour dompter ce voisin encombrant et le mettre hors d’état de nuire furent justifiées et glorifiées.

La majorité des Espagnols n’éprouvent aucun sentiment d’embarras à dire que les villes de Sebta et Melilla sont des villes européennes et qu’elles ont appartenu à l’Etat espagnol avant la création de l’Etat marocain, ni de pleurer la perte du Sahara qu’ils qualifient toujours d’ ancienne colonie espagnole», comme si leur passé colonial devrait en fait être une source de fierté et de gloire.

Ceci explique pourquoi, contrairement à certaines anciennes puissances coloniales qui ont fait leur mea culpa en présentant des excuses officielles aux peuples de leurs anciennes colonies pour les abus qu’elles ont perpétrés à leur encontre (le cas de l’Italie avec La Libye), l’Espagne n’a jamais présenté d’excuses officielles au peuple marocain pour les abus qu’elle a commis à son encontre. Pourtant il y a une multitude d’études réalisées par des auteurs espagnols et étrangers sur les conséquences désastreuses du protectorat espagnol au Maroc et de l’utilisation, par les troupes ibériques, de gaz toxiques contre la population du Rif à la suite de la bataille d’Anoual pendant la guerre du Rif.

Les bases historiques de cette mentalité

C’est donc dire que l’imaginaire collectif espagnol n’exprime aucun remord concernant les crimes que l’Espagne a commis contre les Marocains, des traités inégaux et iniques qu’elle lui a imposés à la suite de la guerre de Tétouan, ni l’effet délétère de son protectorat et de son occupation des territoires marocains du sud sur le devenir du Maroc. En lieu et place d’un quelconque sentiment ou acte de contrition, l’establishment espagnol nourrit encore une certaine nostalgie pour sa tristement célèbre occupation du nord du Maroc de 1912 à 1956, ainsi que du sud du Maroc de 1884 à 1975.

Un aperçu historique est à même d’aider l’opinion publique marocaine et internationale à bien comprendre les bases historiques, psychologiques et politiques de cette mentalité et de cette lecture manichéenne de l’histoire, érigée en doctrine officielle de l’Etat espagnol et soutenue par une élite politique, académique et médiatique qui n’arrive pas à se détacher du poids du passé.

Comment l’Espagne dépeint les relations historiques avec le Maroc

L’étude de la manière dont les livres d’histoire espagnols décrivent les relations de l’Espagne avec le Maroc et sa présence dans ce pays est révélatrice de l’amnésie collective du peuple espagnole et de sa vision biaisée et manichéenne de l’histoire de ses relations tumultueuses avec le peuple marocain. La caractéristique la plus répandue de la manière dont la littérature espagnole dépeint ces relations est la notion que les Espagnols n’ont jamais fait de mal au Maroc. Une autre suggère même que ce sont les Marocains qui ont longtemps infligé de grandes souffrances à leurs voisins de l’autre côté du détroit de Gibraltar.

Les exemples les plus cités à l’appui de ces allégations sont la défaite écrasante de l’armée espagnole lors de la bataille d’Anoual en juillet 1921, ainsi que la participation des Marocains à la guerre civile espagnole (1936-1939).

La défaite surprenante subie par l’armée espagnole lors de la bataille d’Anoual a provoqué un grand émoi dans la société espagnole qui n’avait, depuis le début du XXe siècle, cessé d’exprimer son opposition à la politique militariste menée par ses dirigeants au Maroc.

Les militaires ont déployé de grands efforts pour « vendre » une bonne image de leur travail dans leur « chasse gardée ». Cependant, l’antimilitarisme de la société espagnole les a privés de la base populaire et de la légitimité dont ils avaient besoin pour mener à bien leur contrôle territorial au Maroc.

Compte tenu de cette opposition aux politiques belliqueuses menées par les militaires espagnols au Maroc, le public accueillit avec désapprobation tout faux pas de l’armée espagnole dans son protectorat. Cela a conduit à la radicalisation du sentiment anti-militaire en Espagne.

Cependant, après la défaite d’Anoual et de Jbel Aroui pendant la guerre du Rif, et compte tenu de la nature de l’ennemi auquel les soldats espagnols étaient confrontés, les chefs militaires espagnols ont eu l’occasion de s’opposer à ce sentiment. Ils ont pu profiter de l’image dégradée des Marocains d’Espagne pour tenter de neutraliser le sentiment anti-militaire de l’opinion publique et gagner son soutien et sa solidarité.

Militaires et médias espagnols: Tous les moyens sont bons pour punir les Marocains « sanguinaires »

A cette fin, les responsables militaires, les partis politiques et les médias conservateurs, qui ont tous soutenu la poursuite de la guerre du Rif contre « El Moro », avaient un objectif commun: présenter au public la prétendue cruauté et la traîtrise des Marocains comme la cause principale de la tragédie qui venait de s’abattre sur leur pays.

La première mesure qu’ils ont prise pour atteindre cet objectif a été de rafraîchir les images de terreur, qui s’étaient transmises de génération en génération, au sujet de leurs voisins du sud. Ils ont ainsi cherché à justifier leur désastre militaire au Maroc.

L’image peu enviable des Marocains d’Espagne a rendu facile la tâche des militaires et des faiseurs d’opinion qui, conscients de ce déficit d’image dont souffraient les Marocains du pays ibérique, savaient d’avance que leur campagne de dénigrement des Marocains trouverait un écho favorable dans une société dont la mémoire collective était conditionnée par l’hostilité envers le Maroc.

Pour obtenir la solidarité du public, la machine de propagande des militaires espagnols a insisté sur le prétendu instinct « sauvage » des Marocains. Ils ont dépeint les Marocains comme avides, assoiffés de sang et épris de « trahison », d’hypocrisie et de « lâcheté ».

Selon cette description fallacieuse, les Marocains auraient tendance à saisir toutes les occasions pour surprendre, trahir leurs « maîtres ». Pour souligner cette prétendue lâcheté des Marocains, la propagande militaire insistait sur le fait que les Marocains préféreraient surprendre les Espagnols pour les poignarder dans le dos.

La propagande renverse les sentiments des Espagnols envers les Marocains

Alors même que beaucoup en Espagne découvraient le nombre très élevé de victimes espagnoles de l’occupation du Maroc, l’opinion publique espagnole commença à se réconcilier avec une réalité que l’establishment politico-militaire du pays avait longtemps occultée : qu’un des fruits de la pénétration de l’Espagne au Maroc a été la mort massive de soldats espagnols.

Par conséquent, la notion que le Maroc était devenu un cimetière espagnol gagna du terrain; elle devint une certitude. La presse, à l’aide de photos prises sur place, commence alors à montrer ouvertement ce que fut l’expérience marocaine de nombreuses troupes espagnoles. Les propagandistes espagnols utilisent même des dessins humoristiques pour montrer la tragédie qui venait de s’abattre sur leur pays.

Mais le point commun de ces photos et caricatures était surtout l’ardent désir d’associer le Maroc à la mort et à la souffrance des Espagnols. A aucun moment, ce récit ne remit en question la cruauté des militaires espagnols à l’égard de la population locale au Maroc. Il ne remit pas non plus en question les humiliations et les abus auxquels les occupants espagnols ont soumis les Marocains.

Cette information circulant en Espagne sur la « sauvagerie » des Marocains ne pouvait laisser la société espagnole indifférente. Au contraire, elle a conduit le public à changer d’attitude envers les dirigeants espagnols. Elle a commencé à faire preuve d’un grand sens de solidarité avec les soldats espagnols et à mettre de côté, au moins temporairement, les querelles du passé.

Si, au début du XXe siècle, le public avait manifesté des sentiments antimilitaristes, l’onde de choc provoquée par le désastre de la guerre du Rif le poussa à montrer sa détermination à venger la vie de ses concitoyens.

Certains écrivains, qui n’avaient jamais mis les pieds au Maroc, ont exagéré la cruauté des Marocains et l’ampleur des souffrances humaines qu’ils ont infligées à l’Espagne. Ces auteurs ont laissé libre cours à leur imagination pour mettre en évidence la « soif » de vengeance et la « sauvagerie » des Marocains.

Ces représentations étaient principalement destinées à toucher la fibre émotionnelle de l’opinion publique, à éveiller son patriotisme et sa solidarité avec ses concitoyens malmenés par un pays que la machine de propagande décrivait comme l’ennemi séculaire de l’Espagne.

Cultiver le désir de vengeance

Ainsi, l’indignation et la consternation de l’opinion publique ne pouvaient être plus grandes. Mais la propagande nationaliste ne faisait que commencer. Outre le fait que les Marocains ont décimé l’armée espagnole, assuraient les propagandistes, ils ont entrepris de mutiler et de décapiter des soldats espagnols. Ces atrocités, relayées par la presse, donnent lieu à une production considérable de poèmes et de chansons qui soulignent la « trahison » des Marocains et leur penchant morbide à profaner les cadavres espagnols.

Emportées par un fort sentiment de vengeance, toutes les composantes de la société espagnole ont apporté un soutien indéfectible à l’armée, loué sa bravoure et lui ont apporté leur soutien moral dans la lutte contre les Marocains.

Ce soutien était si inébranlable que personne n’a contesté ou critiqué les abus et les multiples crimes des soldats espagnols au Maroc. Au menu des méthodes infâmes que déployèrent les soldats espagnols au Maroc figurent la destruction de villages entiers, la politique de la terre brûlée, de nombreuses exactions contre les Marocains, qu’ils soient combattants ou civils, y compris l’utilisation aveugle de gaz toxiques contre toute la population afin d’annihiler sa résistance à l’occupation. Les Espagnols voulaient que leurs soldats infligent un châtiment collectif en bonne et due forme aux Marocains, quels que soient les moyens utilisés pour atteindre cet ignoble objectif.

Pire encore, la décapitation et la mutilation des oreilles et des organes génitaux des Marocains, entre autres pratiques, étaient monnaie courante parmi les militaires espagnols. Les soldats espagnols allaient jusqu’à s’offrir les têtes de leurs ennemis en cadeau. Dans cette atmosphère morbide, il n’était pas choquant de voir des images de militaires offrant à leurs fiancées ou à un membre de leur famille la tête ou les oreilles d’un Marocain.

Par exemple, comme le souligne l’historien Manuel Leguineche, le quotidien espagnol El Sol a publié en octobre 1921 une chronique selon laquelle une duchesse espagnole a reçu des légionnaires espagnols un panier de cadeau contenant les têtes de deux Marocains: « Ce matin, la duchesse de Victoria a reçu des légionnaires un panier de roses. Au centre … brillaient deux têtes, les plus belles parmi les deux cents capturées hier» .[2]

Ce texte n’est qu’un petit exemple de toute une machine de propagande qui visait principalement à dépeindre les Marocains comme les principaux ennemis de l’Espagne et une dangereuse menace existentielle qu’il fallait éradiquer à tout prix.

Les conséquences de cette représentation dans la mémoire collective espagnole sont l’une des raisons qui ont empêché les peuples des deux rives de la Méditerranée de construire de véritables ponts de compréhension.

Elle a également empêché les Marocains et les Espagnols de dépasser leurs griefs historiques mutuels, ainsi que le parti pris historique qui a caractérisé la manière dont le Maroc a été dépeint en Espagne depuis la chute de Grenade en 1492.

 

[1] Eloy Martín Corrales, La Imagen del magrebí en España, una perspectiva histórica, siglos XVI- XX, Barcelona, Bellaterra, 2002, page 135.

[2] Manuel Leguineche, Anual 1921, el desastre de España en el Rif, Madrid, Alfaguara, 1996, page 126.

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