La fabrique des idiot.e.s utiles

Le 22 novembre 2018 à 11h19

Modifié 11 avril 2021 à 2h50

Il est parfois de ces expressions qui, reprises ici et là, semblent accéder au rang de valeur suprême de la critique. Elles deviennent une sorte de Point Godwin de la discussion et de la pensée qui annihilent toute argumentation.  

Parmi ces termes à la mode, il y a celui de "l’idiot.e utile". Quelques exemples ici où J-L. Mélenchon est l’idiot utile de la Macronie, où c’est le tour de D. Trump d’être celui de V. Poutine ou encore là avec cette fois-ci le journaliste D. Schneidermann qui est l’idiot utile de Dieudonné quand ce n’est pas tout un courant, comme le néo-féminisme, qui est affublé de cette expression.

En amoureuse des mots, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander ce qui se cachait derrière cette utilisation, certes pratique mais ô combien pernicieuse. La fabrique des idiot.e.s utiles est-elle bien celle que l’on croit ?

Quand la légende devient vérité…

Expression apocryphe attribuée à Lénine pour désigner les sympathisants occidentaux, intellectuel.le.s et journalistes, du régime soviétique qui reprenaient et répandaient, innocemment, la propagande de l’Union soviétique, elle devrait ses premières apparitions sur les colonnes du New York Times en 1948.

C’est sur ce même support que près de quarante années plus tard, le journaliste et spécialiste de la langue, William Safire, publie une chronique dans laquelle il mène une réelle investigation de l’origine léniniste de Useful idiot. Un article très intéressant, disponible ici, qui rappelle une autre tournure, découverte dans les notes manuscrites de Lénine sur ces capitalistes « sourds, muets et aveugles qui, voulant accéder au marché soviétique, fermeraient les yeux sur sa réalité et prépareraient ainsi, à leur insu, leur propre suicide ».

Des sourd.e.s, muet.te.s et aveugles aux idiot.e.s utiles, il n’y a qu’un pas qui a donc été allègrement franchi depuis longtemps ! L’idiot.e utile devenant un esprit qui, malgré une sincérité manifeste, manque soit d’intelligence soit de jugement, voire des deux, pour appréhender une situation qui semble, bien entendu, évidente aux yeux de tous.tes.

Mais ce qui distinguerait l’idiot.e utile de l’imbécile heureux.se ou du crétin des Alpes est son utilisation par les « autres » ; comprenez, tour à tour, le pouvoir, le système, l’extrême-droite, l’islamisme radical ou encore ce bon vieux capitalisme. Utilisé, « à l’insu de son plein gré », comme auraient dit les Guignols à une époque !

Cela veut-il dire que toute pensée devrait être neutralisée sous peine d’être manipulée par quelques un.e.s ? Aussi, saugrenues puisse-t-elles paraître, des idées ou convictions sont-elles caduques dès lors qu’elles deviennent utilisables à ‘mauvais escient’ par autrui ? Où commence l’idiotie et où finit l’utilité ? À l’utopie des un.e.s ou à la dissonance des autres ? Et surtout, la roue des idiot.e.s utiles ne tourne-t-elle pas un jour ou l’autre ?

"On finit toujours par être traité comme on a traité les autres"

Cette phrase de F. Dostoïevski, extraite de son livre L’Idiot, est de circonstance.

La fabrique des idiot.e.s utiles n’est visiblement pas prête de fermer ses portes. Derrière ce faux argument, aussi implacable que réducteur, se cache une sorte de fin de non-recevoir qui, pour peu d’être glissée opportunément dans un discours politique, médiatique ou social, annihile toute légitimité à penser, quitte à commettre des erreurs. Plus d’échange d’idées, plus de débats, plus de convictions furent-elles sincères ! 

Derrière la praticité de cette expression, que j’ai encore entendue dernièrement sur les ondes d’une radio marocaine pour qualifier les mouvements féministes cette fois-ci, pointe du doigt une supériorité pseudo-intellectuelle qui s’érige en arbitre de ce qui est intellectuellement acceptable et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est utile ou non.

Quand l’utilité devient le maître absolu !

Penser utile.

Sentir utile.

Parler utile.

Réfléchir utile.

Lire utile.

Écrire utile.

Il y a dans cette exigence d’apporter une utilité approuvée (surtout !) et éprouvée (souvent) quelque chose qui dérange profondément l’adepte d’élucubrations que je suis. Quid du plaisir ? Du droit à l’erreur ? De notre tendance à laisser voguer notre imagination ? Du droit de notre pensée à être convaincu.e.s, à raisonner et à avoir un esprit critique, voire même, ô malheur, son propre libre-arbitre ?

Ce dernier me paraît bien plus important qu’une quelconque idiotie, utile ou inutile, que nous pourrions proférer un jour ou l’autre. Une bêtise pensée par soi-même vaut bien mieux qu’une pseudo-vérité dictée comme telle !

Toujours dans L’Idiot, F. D Dostoïevski, n’a-t-il pas dit : « Le plus intelligent de tous, à mon avis, c'est celui qui au moins une fois par mois se traite lui-même d'imbécile » ?

À bon entendeur… utile ou inutile !

A lire aussi


Les dernières annonces judiciaires
Les dernières annonces légales

Communication financière

CFG Bank – Indicateurs financiers trimestriels à fin Septembre 2020

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

URGENT Covid. 288 nouveaux cas, pas de vaccination, ce dimanche 20 juin 2021