Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

(Archives AFP)

La ruée vers l’Afrique

Le 6 juillet 2021 à 14h31

Modifié 6 juillet 2021 à 14h41

L’intérêt que suscite de plus en plus l’Afrique dans le monde intrigue. Toutes les puissances ont les yeux rivés vers ce continent et se bousculent pour proposer des aides, des prêts, ou de nouveaux partenariats avec les pays africains, pris souvent individuellement. Cet intérêt est-il sincère ? vise-t-il réellement à aider les pays africains à sortir de leur sous-développement ? ou, au contraire, ce ne sont que les intérêts économiques et géostratégiques qui motivent les pays développés ?

De la colonisation d’une grande partie de l’Afrique au 19e siècle, jusqu’aux indépendances durant la deuxième moitié du 20e siècle, les pays européens ont soumis le continent africain à leur bon vouloir en exploitant ses richesses au profit des colons et rarement au service des nationaux. Avec les indépendances, un nouveau cadre de coopération et d’interdépendance a été instauré, pour continuer les mêmes rapports de domination, sous une nouvelle forme qui, cette fois-ci, sauvegarde les honneurs et les apparences.

Opportunités d’émancipation

Britanniques comme français ont dominé pendant longtemps l’économie du continent africain. L’un à travers le Commonwealth et l’autre à travers la Françafrique. Ils ont su y maintenir leurs zones d’influence jusqu’à la montée en puissance de la Chine. Celle-ci, n’ayant pas de pesanteur coloniale, est venue bouleverser la donne avec de nouvelles offres et sur la base d’un nouveau partenariat gagnant/gagnant.

Par sa simplicité et sa commodité, certains pays africains, qui cherchaient à sortir des schémas de coopération traditionnelle avec les anciens colonisateurs, ont trouvé dans le partenariat avec la Chine des opportunités d’émancipation. Il est vrai que Pékin ne met jamais, dans ses relations avec les autres pays, des exigences sur le respect des droits de l’Homme ou le respect des valeurs démocratiques. Ce qui importe pour elle, c’est s’assurer des approvisionnements en ressources énergétiques et autres matières premières en quantité et à bas prix.

La Chine est devenue rapidement le premier partenaire de l’Afrique et le premier investisseur, au détriment de l’Europe et des Etats-Unis. Tous les responsables chinois, ministres comme hauts fonctionnaires, se rendent plusieurs fois par an dans presque tous les pays africains, à la recherche d’opportunités d’affaires. Il est de règle que la première sortie du ministre chinois des affaires étrangères est d’abord vers l’Afrique. Ceci démontre la place désormais prépondérante de l’Afrique dans la stratégie globale de la Chine.

A tous les niveaux d’interventions économiques, les responsables chinois sont épaulés par leurs grandes entreprises étatiques qui, par efficacité, prennent vite le relai et assurent l’exécution et le suivi des grands projets décidés par le gouvernement de Pékin. On peut citer parmi les plus connues : la China State Construction Engineering, la China Railways Engineering, ou la China Communications Construction. Toutes ces entreprises, et bien d’autres, ont développé un savoir-faire africain que les entreprises occidentales leur envient.

L’Afrique dans la visée des grandes puissances

La Chine n’est pas la seule à réserver une large place à l’Afrique. Plusieurs autres puissances initient des sommets avec les pays africains aux fins de renforcer leurs présences sur le continent. La France est à son 28e sommets France-Afrique, et y admet d’autres pays africains non francophones. Sous l’appellation Ticad Conférence Internationale de Tokyo pour le Développement de l’Afrique, le Japon tient depuis 1993 ses propres rencontres alternativement en Afrique et au Japon.

Pour sa part, la Turquie a adopté elle aussi une nouvelle stratégie d’ouverture en direction de l’Afrique dès 1998. L’objectif principal est de diversifier et renforcer sa présence économique sur le continent africain. A cet effet, elle a organisé son premier sommet Afrique en 2008 à Istanbul et le deuxième en 2018. Le président Erdogan a effectué des dizaines de visites à une trentaine de pays africains. La compagnie aérienne Turkish Airlines dessert 52 villes africaines dans 33 pays du continent.

L’importance portée par les pays précités au continent africain, souligne que l’Afrique est dans la visée des grandes puissances. On aurait pu y ajouter d’autres comme les Etats-Unis, la Grande Bretagne ou l’Allemagne, qui chacun en ce qui le concerne, initie des politiques spécifiques pour renforcer sa présence sur le marché africain. Comme les Etats ne sont motivés que par leurs intérêts, on devine bien pourquoi tant d’engouement pour l’Afrique.

Les pays occidentaux ont pu, quant à eux, se développer dans un monde sans prédation, où ils pouvaient s’industrialiser avec leur charbon et acier sans interférence extérieure. L’Afrique pourra-t-elle à son tour réellement décoller, alors que ses richesses ne sont pas revalorisées surplace, mais hors continent ? Le tropisme africain des grandes puissances n’est-il pas trompeur et ne cache-t-il pas, derrière son pseudo altérité, d’autres objectifs d’hégémonie qui handicaperont pour longtemps encore l’Afrique ?

Des relations adaptées aux exigences africaines

Les points de croissance enregistrés avec bonheur ici et là sur le continent africain ne doivent pas dispenser de juger de la qualité de cette coopération à l’aune des propres intérêts africains. Les relations avec les pays développés sont certes nécessaires dans cette perspective pour la formation des compétences africaines et le transfert des technologies et des savoir-faire, mais elles ne sont pas suffisantes et doivent être adaptées aux exigences africaines.

Les sommets qui se sont développés ces dernières années entre les grandes puissances et l’Afrique ont été des occasions pour annoncer des budgets dont l’objectif est de relancer le commerce et résoudre quelques défis que confronte le continent. Les pays développés savent ce qu’ils attendent des africains : des soutiens diplomatiques, des matières premières, des clients pour leurs produits et leurs armes etc. Par contre, les africains qui participent à ces rencontres y vont souvent en ordre dispersé, sans agenda continental, ou régional, étudié à l’avance.

Sans concertation préalable, chaque pays africain assiste à ces sommets avec ses attentes spécifiques, à côté d’une cinquantaine d’autres visions au nombre des pays qui composent le continent, alors que la puissance organisatrice n’en a qu’une à défendre. Pourtant l’Afrique a de grands projets pour le continent comme le Nepad, la ZLECA ou l’Agenda 2063, qu’il suffit de mettre sur la table et défendre. Quant au format de ces sommets, où un pays invite tout un continent, il est peut-être temps de corriger cette conception qui donne le droit à une seule puissance de se comporter avec une telle désinvolture.

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