El Mahdi El Mhamdi

Polytechnicien, travaillant dans le secteur de l’e-learning

Nationalisme à outrance et méconnaissance de l’histoire

Le 18 juin 2017 à 12h02

Modifié 27 avril 2021 à 14h38

Dans quelques siècles, si tout se passe bien pour l’Humanité et que les petits États- nations d’aujourd’hui se diluent tous dans des confédérations, on se souviendra sans trop de regret du nationalisme, comme l’une des caractéristiques de cette civilisation archaïque qui a émergé au 19ème siècle après la révolution industrielle du charbon et du moteur à vapeur.

En attendant,le nationalisme existe et il faut hélas faire avec. J’avoue souffrir moi-même de poussées de fureurs nationalistes par moments.

Quand, en tant qu’étudiant en France, j’ai vu le premier couscous servi dans un tajine par exemple, le préjudice était non négligeable à mes yeux. Mais quand il s’agit d’une discussion plus sérieuse et que je me retrouve face à un “plus nationaliste” que moi, je ne peux m’empêcher de croire en une corrélation entre excès de nationalisme et inculture historique.

Les exemples ne manquent pas et ça peut aller du sympathisant français d’extrême droite évoquant les bienfaits de la colonisation à l’alt-right américain qui nie que l’État du Texas appartenait au Mexique, en passant par l’universitaire sympathisant du Polisario qui veut inventer un narrative à une république qui n’est que le produit d’un mix étrange entre guerre froide et panarabisme, quand bien même je lui rétorque que la capitale de son territoire dit “libéré” s’appelle “Tifariti” (un nom amazigh qui ne sonne pas très panarabe), ce même universitaire qui me traitera plus tard de “chle7”(Amazigh) en revendiquant une arabité noble et pure de son peuple…

Ou encore le patriote marocain névrosé, qui, au lieu de discuter sereinement du problème du Sahara, te crie un “VIVE LE ROI” à la figure à chaque fois que tu pointes les erreurs historiques commises par le pouvoir marocain dans ce conflit…

À la lumière de ce qui se passe aujourd’hui dans le Rif au Maroc, j’aimerais rebondir sur une autre tribune publiée sur Médias24,qui a évoqué, à juste titre, le poids de l’Histoire dans ce qu’on est en train de présenter comme une crise à caractère exclusivement socio-économique.

L’école et les médias publics étant ce qu’ils sont, on souffre tous plus ou moins de cette inculture historique.

Pour y remédier, cela demande un effort personnel considérable et on ne peut pas reprocher au simple citoyen, absorbé par le quotidien, de ne pas savoir à quoi correspond le drapeau, orné d’une étoile de David et d’un croissant, unanimement porté par les manifestants depuis près de 7 mois.

Ce simple citoyen n’a pas le temps pour rattraper ce que l’école et les médias publics ne lui ont pas enseigné.

Par contre, plus problématique est l’inculture d’une certaine élite de ce pays, la même qui déclenche le nerf “nationaliste” de son audience en traitant ces manifestations de séparatistes comme on l’a vu avec la déclaration gouvernementale, dans ce qui est rapporté par les avocats des détenus rifains quant aux questions des interrogatoires qu’ils ont subis, portant sur le drapeau, ou encore dans certaines dispersions de manifestations par les autorités à Casablanca ou Rabat aussitôt que ces dernières reprennent le drapeau de la république du Rif, même si des sources policières déclarent à ce même journal digital, “les manifestants ont toujours défilé, sans encombre [à Al Hoceima], avec ce drapeau”.

Si je comprends bien, parmi les choses les plus urticantes pour certains, c’est que les manifestants portent le drapeau de la république du Rif au lieu du drapeau officiel du royaume du Maroc.

Malheureusement, j’ai entendu cette critique même chez des défenseurs des droits humains à Rabat. Or, un pays décomplexé et démocratique ne devrait avoir aucune réaction allergique face à ce drapeau.

En Suisse, il y a par exemple un jour qui n’est férié qu’au canton de Neuchâtel: le jour de la République, ce jour ne célèbre rien de moins que le jour où Neuchâtel devint une république indépendante du roi de Prusse (avant de rejoindre la confédération Suisse qui a préservé le titre de république au canton de Neuchâtel). Ça n’irrite personne car la Suisse est une confédération qui est allée loin dans la cohabitation harmonieuse des différences. En France, à Paris, la Mecque du Jacobinisme, une manifestation de Bretons à caractère économique peut avoir lieu sans aucun drapeau français visible dans le nuage de drapeaux bretons, seule une minorité de passéistes est irritée par ce spectacle.

Tout comme la Suisse, le Maroc a des ingrédients qui rendraient utile une structure fédérale où les régions jouissent d’une grande autonomie. Hélas, il traîne le boulet d’un Jacobinisme où les représentants du pouvoir central (Gouverneurs, Pachas, Caïds…) sont nommés par le pouvoir central et ont une marge de manœuvre bien plus importante que les élus locaux, malgré tous les discours récents sur la régionalisation.

Rien que dernièrement, on a vu le représentant du pouvoir central demander aux élus locaux rifains de “choisir entre l’État et les manifestants”, reprenant la dichotomie dangereuse “avec nous ou contre nous”.

L’élite qui alimente ce pouvoir central est, hélas, souvent très peu formée en histoire.

Je me rappelle d’une discussion en 2009 avec un étudiant aux Ponts et Chaussées, très actif dans un groupe qui recrutait, à Paris, pour le parti de l’Istiqlal. Il m’avait vu une fois avec un T-Shirt à l'effigie d’Abdelkrim El Khattabi, acheté à un évènement organisé par des MRE le 6 février, date de la mort de l’Emir.

À à peine 20 ans, c’était ma manière d’avoir mon “T-shirt du Ché”, surtout que c’est le Che qui s’est inspiré d’Abdelkrim et non l’inverse et que Abdelkrim, c’est un peu le Che, sans la vengeance commise par ce dernier…

– C’est qui ce barbu sur ton shirt? on dirait un terroriste d’Al Qaida! (dans un mélange de français et de mauvaise Darija).

– Tu ne le reconnais pas?

– Absolument pas, mais il a vraiment une tête de terroriste.

J’ai préféré ne plus trop répondre à ce stade, je ne sais pas ce que mon interlocuteur est devenu, mais une chose est sûre: si le 20 février 2011 n’était pas passé par là, ce jeune homme serait probablement cabinard aujourd’hui, dans un gouvernement Abbas El Fassi bis, car la “roturier-isation” (même apparente, avec Chabat comme symbole) de son parti n’aurait pas eu lieu; parti dont il ignorait d’ailleurs complètement l’histoire comme j’avais pu le constater dans une autre occasion…

Plus loin des partis dits nationalistes comme l’Istiqlal, et plus proche du palais, une rumeur raconte que juste avant le décès de Abdellah Ibrahim en 2005, le Roi aurait ordonné à un haut responsable d’interrompre ses vacances pour gérer le geste royal auprès de la famille du défunt qui était encore hospitalisé. Si vous ne savez pas qui est Abdellah Ibrahim, ce n’est pas de votre faute. Pour vous rassurer, ce personnage proche du Roi ne le connaissait pas non plus apparemment, il se serait même exclamé "qui pourrait bien être ce Abdellah Ibrahim encore?".

L’inculturede ce Monsieur n’est pas de sa faute, mais de celle d’un État qui a failli à sa mission d’enseigner les bases de l’histoire moderne du pays et qui a produit la génération d’incultes que nous sommes un peu tous.

Bien sûr, on peut répondre que Abdellah Ibrahim n’a gouverné le Maroc que pour une durée d’à peine un an et que son rôle dans l’histoire moderne est anecdotique. C’est discutable mais ce serait ignorer que la période 1958-1960 fut tout aussi déterminante dans l’histoire récente de ce pays que l’a été la signature du traité de Fès en 1912 et du traité de Wad Ras en 1860, et certainement plus déterminante que les événements du 20 février 2011.

Ce fut la période où le Maroc a bifurqué d’une monarchie proto-parlementaire à celle d’un pays aux choix institutionnels incertains. Ce fut aussi la période où le prince héritier qui deviendra Hassan II, allait superviser en personne la répression du même Rif qui se soulève aujourd’hui. La période où l’armée de libération marocaine allait être anéantie par des frappes franco-espagnoles alors qu’elle venait de libérer avec succès les territoires de Ait Baamrane (Ifni) et Tarfaya, qui grâce à ce fait ne font pas partie de ce qui est internationalement appelé “Sahara occidental”…

Bien entendu, cette série d’anecdotes ne veut aucunement établir de liens immédiats ou d’analogie de portée historique entre le Rif, la république de Abdelkirm El Khattabi ou le mandat gouvernemental d’Abdellah Ibrahim ou le 20 février 2011 ou que sais-je encore.

Je pointe juste quelques points de l’histoire moderne du Maroc qui gagneraient à être enseignés sans complexe. Quant au monsieur qui fait l’objet de la rumeur vacancière citée plus haut, on raconte aussi qu’il serait lié aux campagnes d’affichage “patriotiques” précédant les manifestations du 20 février 2011, où les rues des grandes villes étaient ornées de panneaux “Ne touche pas à mon pays”, sorte de rappel à l’ordre pour cette horde de “traîtres à la Nation” qui allait bientôt sortir manifester… Je disais plus haut que je peux moi aussi avoir des poussées nationalistes, dans ce sens, je dirais que s’il y a des patriotes dans l’histoire, ce sont bien les membres de cette horde de “traîtres à la Nation” de 2011, ou celle des “séparatistes rifains” d’aujourd’hui, dont plus d’une centaine de jeunes se trouve maintenant dans les prisons de la Nation… C’est ceux-là qu’il faut écouter, après les avoir libérés, et pas avant comme le fut la fameuse “journée nationale sur le Rif” en leur absence.

Et pour finir sur une petite note d’histoire récente, très récente, j’aimerais qu’on n’oublie pas l’une des toutes premières revendications que les manifestants du Rif avaient portée au gouverneur d’Al Hoceima dès le mois d’octobre dernier, au tout début des protestations; c’est le sort des 5 victimes des événements du 20 février 2011.

Si j’ai bien suivi, leurs familles se font toujours refuser leur requêtes d’accéder aux enregistrements des caméras de surveillance de la banque où les autorités affirment avoir trouvé leurs corps brûlés dans un incendie…

Sans réponse à cette question, je ne pense pas que les protestataires du Rif auront la mémoire courte et se tairont, déjà qu’ils n’ont pas encore oublié ce qui a été commis il y a plus de 60 ans…

En attendant, ça serait bien de former un peu les agents d’autorité à l’histoire, et punir ceux qui, comme rapporté à Sidi Ifni en 2008, et rapporté dernièrement à Al Hoceima, traitent les manifestants de“fils d’espagnol”.

 

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Drapeau de la République confédérée des tribus du Rif, ayant existé entre environ février 1921 et la reddition de son chef Abdelkrim en mai 1926 face à l’alliance franco-espagnole qui s’est formée pour arrêter sa progression.

Plus tard, Abdelkrim s’était plaint à la société des Nations (ancêtre de l’ONU) de l’utilisation de gaz moutarde par l’aviation de cette coalition sur des populations civiles. (Omar Mezoug, “Chronique du livre de Courcelle-Labrousse et Marmié“, La guerre du Rif, Maroc 1921-1926, dans La Quinzaine littéraire no 973, 16 juillet 2008, page 26). 

Selon l’acteur associatif Hakim Chemla à Al Hoceima, les autorités marocaines n’ont pas défendu ce dossier alors que même en Espagne “le Roi Felipe s’est saisi du dossier, et des partis politiques admettent la responsabilité de leur pays” (source). La question d’un hôpital universitaire notamment pour les besoins d’oncologie fait partie des revendications des manifestants, question motivée par le taux de cancer élevé parmi la population locale aujourd'hui encore. (Cf cet entretien avec Médias24 où le ministre de la santé confirme que des patients sont bel et bien obligés de se déplacer à Oujda, tout en réfutant certaines affirmations sur cette question de l’hôpital d’oncologie inactif).

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