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Dossier Cet article est issu du dossier «Séisme du 8 septembre, un an après» Voir tout le sommaire

Abderrahman El Mezouari El Glaoui

Un an après le séisme : la montagne marocaine a besoin d’un nouveau modèle de développement

Abderrahman El Mezouari El Glaoui, Président de l’Association Télouet pour le Développement Humain et la Sauvegarde de la Kasbah (Province de Ouarzazate) considère qu’un nouveau modèle de développement des provinces de montagne est indispensable.

Le 8 septembre 2024 à 17h29

Le programme de reconstruction et de réhabilitation des zones sinistrées

Immédiatement après le séisme survenu le 8 septembre 2023, lors de trois réunions de travail tenues les 9, 14 et 20 du même mois, Sa Majesté le Roi a formulé un certain nombre de directives devant être prises en compte par le programme de reconstruction et de réhabilitation des zones sinistrées, qui insistent sur le respect de valeurs et de principes essentiels.

Ainsi le Souverain a-t-il mis en exergue "l’équité et l’écoute permanente des besoins des populations”, "le patrimoine de la région”, le respect de "ses caractéristiques architecturales uniques” et de "la dignité des populations, de leurs us et coutumes et de leur patrimoine”. Le Roi a également insisté sur les impératifs de "gouvernance exemplaire” et a exigé "rapidité, efficacité, rigueur et résultats probants”. C’est en prenant pour référence ces directives qu’il faut analyser ce qui a été réalisé depuis un an.

Mais d’abord, essayons de comprendre quels sont les grands traits du programme défini par le gouvernement pour remédier aux douloureuses conséquences de la catastrophe.

Il n’y a que peu d’informations relatives à ce programme sur le net. La principale source officielle que nous avons trouvée réside dans la communication faite le 22 septembre 2023 par M. Fouzi Lekjaa, ministre délégué chargé du Budget, devant les membres des commissions des finances des deux chambres du Parlement.

M. Lekjaa, a expliqué la stratégie du gouvernement pour l'exécution d’un programme destiné à la reconstruction et à la réhabilitation des 6 régions touchées par le séisme (Marrakech, Al Haouz, Taroudant,  Chichaoua, Azilal et Ouarzazate) qui intéresse 163 communes, 2.930 douars totalisant plus de 2,8 millions d'habitants impactés et 59.674 bâtiments totalement ou partiellement effondrés).

Le programme comporte quatre composantes : la réinstallation des personnes touchées, la reconstruction des logements endommagés et la réhabilitation des infrastructures ; le désenclavement et la revitalisation des zones territoriales ; l'accélération de la réduction du déficit social ; et la promotion des activités économiques, de l'emploi et de la valorisation des initiatives locales.

Ce programme s’étalera sur une période de cinq ans (2024-2028) et disposera d’un budget estimé à 120 milliards de dirhams, répartis comme suit :

-  8 milliards de dirhams pour l’assistance aux familles à travers une aide de 30.000 dirhams répartie sur 12 mois (à raison de 2.500 dirhams par mois), d’une allocation de 140.000 dirhams aux propriétaires de logements complètement effondrés et de 80.000 dirhams pour les propriétaires de logements partiellement effondrés) ;

- 14 milliards pour le désenclavement des zones sinistrées, la réhabilitation des barrages, stations d’eau, centres de santé, et établissements d’enseignement, la relance du tissu économique local, la préservation du patrimoine culturel et des édifices religieux.

- 98 milliards pour le financement d’infrastructures, la promotion d’activités agricoles et touristiques, de projets de réhabilitation de villes anciennes et de renforcement de la qualité des services publics (marchés, gares routières, abattoirs…).

Le financement de ce programme proviendra du Fonds spécial numéro 126 pour la gestion des effets du tremblement de terre, du budget général de l'État, des contributions des collectivités territoriales, du Fonds Hassan II pour le développement économique et social et de l'aide internationale.

M. Lekjaa avait également déclaré que la mise en œuvre de ce programme se fera à travers une agence dédiée (à savoir l’Agence de développement du Haut Atlas) dont les principales missions incluent le suivi de la distribution des aides financières, la mise en œuvre des projets de reconstruction et de réhabilitation, l'élaboration des projets de développement socio-économique, et la coordination entre les différents secteurs et parties prenantes concernées (le décret n° 2.23.921 relatif à l'application du décret-loi n°2.23.870 portant création de l'Agence de développement du Haut Atlas, a été publié par la suite dans le Bulletin officiel daté du 5 octobre 2023).

D’autres informations sur le programme de reconstruction et de réhabilitation des zones sinistrées ont été apportées par M. Mustapha Baitas, ministre chargé des relations avec le Parlement et porte-parole du gouvernement. Lors du point de presse qui a suivi le conseil de gouvernement du 27 septembre 2023 qui a approuvé le projet de décret-loi n°2.23.870 mentionné plus haut, M. Baitas a affirmé que le gouvernement souhaite faire du “programme de reconstruction et de mise à niveau générale des régions sinistrées un modèle de développement territorial intégré et équilibré.”

État d’avancement du programme

Préparé dans l’urgence en à peine une dizaine de jours, ce programme ambitieux ne pouvait être considéré (sauf pour sa composante relative aux aides aux familles) que comme un "avant-projet” devant être suivi par une identification individualisée des différents projets à réaliser puis par les autres phases usuelles d’un cycle de projet à savoir la préparation, l’évaluation et la mise en œuvre. On conviendra que l’exécution d’une telle séquence ne peut qu’être chronophage et qu’une période de latence était inévitable. Ce qui laisse supposer que le programme n’atteindra son rythme de croisière que progressivement à partir de sa deuxième année (2025).

Jusqu’à présent, cette Agence de Développement du Haut Atlas, créée "sur le papier”, n’a pas été rendue opérationnelle. Elle avait été conçue afin d’abandonner la méthode habituelle de travail "en silo”, ministère par ministère, projet par projet, et pour raisonner en termes de programmes "intégrés”. A-t-elle été abandonnée ? Si cela était le cas, par quel mécanisme l’État entend-t-il coordonner l'exécution du programme ? On sait qu’une commission interministérielle chargée du programme de reconstruction et d’aménagement des zones sinistrées se réunit régulièrement sous la présidence du chef de gouvernement mais on ne sait pas comment les différents départements ministériels coordonnent leurs actions.

Concernant les aides aux familles, lors de la 11è réunion de la commission interministérielle précitée tenue le 2 septembre, le chef de gouvernement s’est félicité du rythme d’exécution du programme et a fourni des statistiques.

Si quantitativement ces chiffres peuvent sembler satisfaisants, qu’en est-il sur le plan qualitatif ? Tout d’abord (comme constaté dans la commune de Télouet), l’allocation aux propriétaires de logements complètement effondrés qui avait été fixée à 140.000 dirhams a été réduite de facto à 80.000 dirhams, c’est à dire au niveau de celle attribuée aux propriétaires de logements partiellement effondrés. Est-ce une mesure définitive ou transitoire ? Les citoyens restent dans l’expectative et nombreux sont ceux qui ne pourront pas finir la reconstruction de leurs maisons. Les plans types fournis par l’administration sont prévus pour des maisons d’une surface maximale de 70 m2, insuffisants pour de nombreuses familles multigénérationnelles (il est cependant permis de construire à ses frais une surface supplémentaire). Dans la très grande majorité des cas, les bénéficiaires ont construit en ciment armé mais n’ont pas voulu recouvrir les façades en pierres, comme souhaité par l’administration, pour des considérations de coût.

Le respect des "caractéristiques architecturales uniques” de la région voulu par le Roi n’a donc pas été véritablement pris en compte par les agences urbaines concernées qui ont plaqué un décor, se voulant conforme à l'architecture vernaculaire du Haouz, sur les plans types imposés.

Il eut fallu demander à des architectes familiers avec les caractéristiques de l’architecture de ces territoires et qui ont réfléchi à sa modernisation, de mener un dialogue avec les populations concernées pour définir des prototypes adéquats, plus adaptés au climat et au cadre de vie. Il est donc à craindre que la finalisation de la composante "reconstruction”,  du programme post-séisme ne se fasse attendre. D’autant plus que le nombre d’habitations impactées estimé juste après le séisme à 59.674 unités semble avoir été sous-évalué si l’on en croît les centaines de demandes adressées aux autorités pour bénéficier de l’aide à la reconstruction.

Nous estimons que le respect des "caractéristiques architecturales uniques” de la région voulu n’a pas été suffisamment pris en compte, peut-être parce qu’il fallait faire vite.

Enfin, dans certains territoires affectés par des pluies torrentielles en août dernier, des pertes de récoltes ont été enregistrées, réduisant d’autant les capacités financières des familles déjà frappées par le séisme et qui doivent faire face aux dépenses liées à la rentrée scolaire, parfois au transport des enfants ou à leur hébergement dans des internats privés (dar attalib, dar attaliba).

Malgré ces réserves, il faut rendre hommage aux services de l’État (intérieur, santé, équipement, armée, forces de l’ordre etc.) pour leur rapidité d’intervention et leur efficacité qui ont fait la fierté de tous les Marocains et l’admiration du monde entier. Cependant, dans certains cas, les citoyens vivent dans des quasi bidonvilles comme à Talat N’Yaakoub, loin de l’exigence de respect de "la dignité des populations” voulue par Sa Majesté, alors qu’il était clair dès le départ que la phase transitoire entre la survenue du séisme et la fin du processus de reconstruction allait être longue.

Nous savons encore une fois que l’ampleur des problèmes et leur soudaineté ne pouvait pas permettre qu’ils soient résolus d’emblée. Toutefois des aménagements, surtout en matière d’hygiène personnelle, d’accès à l’eau, de gestion des ordures etc. auraient pu (et peuvent encore) être trouvés.

Concernant les autres composantes du programme, le chef de gouvernement (toujours lors de la 11è réunion de la commission interministérielle précitée) a fait état de réalisations en ce qui concerne la construction de routes et de centres de santé, la distribution gratuite de têtes de bétail aux éleveurs sinistrés et d’orge aux agriculteurs, la poursuite des programmes de réfection de l’infrastructure hydraulique endommagée (restauration de stations hydrologiques, de réseaux de distribution de l’eau potable, réalisation et équipement de forages et puits nouveaux et réhabilitation des infrastructures relatives aux barrages), la réhabilitation d’établissements scolaires, le soutien financier à des établissements d’accueil touristique classés et à des ateliers d’artisanat, l’exécution de travaux de réhabilitation au niveau de plusieurs murailles et sites archéologiques.

Ces travaux sont considérables et démontrent encore une fois le savoir-faire de l’administration marocaine. Néanmoins, faute d’avoir une vue exhaustive du programme de reconstruction et de réhabilitation des zones sinistrées, il n’est pas possible d’en déterminer l’état d’avancement.

Considérations stratégiques

Dans la communication de M. Akhannouch en conseil de gouvernement, on ne trouve aucune trace de la notion de “mise à niveau générale des régions sinistrées” pouvant servir de "modèle de développement territorial intégré et équilibré" annoncée (comme indiqué plus haut) par M. Baitas. Or c’est précisément une “mise à niveau générale” dont ont besoin les zones sinistrées et plus largement toute la montagne marocaine.

Il est clair que l’administration a continué à faire ce qu’elle sait faire à savoir, construire des routes, des centres de santé, des écoles, des stations de traitement d’eau, chaque ministère agissant en isolation. Nous n’avons vu émerger aucune vision commune de long terme sur les problématiques de la montagne marocaine ni de la part des départements ministériels ni de la part de nos think tanks tels que PCNS, l’IRES ou institutions comme le CESE qui, tous trois, concernant la catastrophe, se sont surtout intéressés à des questions opérationnelles de gouvernance globale, d’anticipation et de prévention, ainsi que de résilience.

Le HCP a publié en octobre 2023 un document fort intéressant sous le titre "Profil sociodémographique de la zone sinistrée suite au tremblement de terre survenu au Maroc le 8 septembre 2023". Ce document, qui devrait constituer un point de départ obligé à toute stratégie de développement des régions sinistrées, fournit des données fondamentales quant à la démographie, à l’analphabétisme, à la scolarité des enfants, à la santé, à l’habitat, au niveau de vie, à la pauvreté et enfin à l’emploi.

Concernant la pauvreté multidimensionnelle, le document du HCP précise ceci : "En prenant en compte l'ensemble de la zone sinistrée, la moyenne du taux de pauvreté multidimensionnelle atteint 18,5%, ce qui est nettement supérieur au taux national du Maroc, qui est de 8,2%. De même, la moyenne du taux de vulnérabilité pour la zone sinistrée est de 21,5% dépassant également le taux national de 12,6%. Ces résultats indiquent que, dans l'ensemble, les provinces de cette zone géographique sont confrontées à une plus grande privation multidimensionnelle et à un risque accru de vulnérabilité par rapport à la moyenne nationale".

Cette triste réalité devrait, en exécution de l’injonction royale concernant "l’équité”, conduire à la préparation d’un plan de développement intégré, structuré autour de programmes sectoriels agissant en synergie pour produire un impact significatif sur la vie des gens et améliorer l’avenir de leurs enfants. Un tel plan (qui serait en cohérence avec la stratégie nationale de développement de l’espace rural et des zones de montagne -SNDERZM-) devrait accélérer la généralisation de l’accès aux services de base et aux infrastructures socioéconomiques et fournir des solutions à des problèmes transverses comme, à titre d’exemple, l’encouragement d’activités rurales non agricoles, le désenclavement numérique, l’équipement des écoles en latrines, la proposition de solutions modernes appliquées aux modes de construction traditionnels, la protection du capital immatériel, la dynamisation des associations, l’appui au tourisme rural, la gestion des déchets etc...

Ce qui permettrait d’éliminer ce sentiment de marginalisation et d’injustice ressenti par les habitants de ces territoires et de construire une économie plus inclusive, afin qu’ils puissent augmenter leur productivité et leurs niveaux de revenu et ainsi "rattraper leur retard" sur le reste du pays.

Conclusion

Les efforts déployés par l’État depuis le 8 septembre 2023 pour faire face aux conséquences pénibles du séisme sont indéniables et le travail effectué est considérable. Il est clair que la mobilisation des différents ministères concernés par le programme de restauration et de reconstruction a été soutenue : sur le plan quantitatif, les chiffres communiqués par le chef de gouvernement sont on ne peut plus éloquents.

C’est cependant sur le plan qualitatif qu’une inflexion devrait être donnée en direction de "l’humain" qui doit se situer au centre de tout ce qui sera entrepris. Il faut aider les gens à améliorer leurs conditions de vie pendant la phase de reconstruction de leurs maisons qui risque de prendre encore de nombreux mois. Pourrait-on également réétudier les paramètres de financement qui s’avèrent insuffisants dans certains cas ?

Aussi, peu de sites archéologiques ont connu des travaux de réhabilitation alors que la région contient de véritables chefs d’œuvre ; il n’est pas acceptable que notre patrimoine immatériel ne soit pas mieux protégé ; il faut faire plus.

Enfin, pour l’ensemble du programme, et pour atteindre les "résultats probants” exigés par le Souverain, l’État doit se doter d’une vision de long terme pour hisser ces régions au niveau du reste du pays à un moment où le Maroc se prépare à accueillir la coupe du monde de football. Cette vision pourrait prendre la forme d’un nouveau modèle de développement des provinces de montagne.

Par
Le 8 septembre 2024 à 17h29
SOMMAIRE DU DOSSIER
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Séisme d'Al Haouz : le démantèlement des 47 tentes restantes annoncé pour septembre


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Séisme d'Al Haouz : le bilan de la reconstruction des zones sinistrées


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Un an après le séisme d'Al Haouz, le point sur l'avancement des chantiers dans les secteurs routiers et de l'eau


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Un an après le séisme, Marrakech confirme sa résilience


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L’Agence de développement du Haut Atlas bientôt opérationnelle ?


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Reportage. Reconstruction paisible dans les montagnes de Chichaoua


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Analyse. Quelle stratégie scientifique pour la résilience post-sismique?


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Séisme d’Al Haouz : les projets programmés dans le secteur agricole achevés ou en phase finale d’achèvement


Abderrahman El Mezouari El Glaoui



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Dossier. Un an après le séisme du Haouz, les chiffres, les reportages et les enseignements


Mohamed Mahdi



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Reportage. La commune d’Ouneine à Taroudant, un an après le séisme du 8 septembre


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A Al Haouz et Taroudant, seulement 28% des ménages sont encore sous les tentes


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Le règlement parasismique marocain sera actualisé dans 80 communes


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Séisme d'Al Haouz. Le gouvernement présente un bilan chiffré du programme de reconstruction


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Reconstruction dans le Haouz: la moitié des habitants concernés seront relogés d’ici la fin de l’année (2/2)


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Reportage. A Talat N’Yaakoub, la désillusion de la reconstruction (1/2)


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