Comment redémarrer l’économie: l’avis de l’économiste Larabi Jaidi

Médias24 lance une série d’articles sur les pistes de relance de l’économie en donnant l’avis de plusieurs personnalités du monde économique et politique. Premier intervenant de la série: l’économiste Larabi Jaidi, qui s’exprime ici en sa qualité de senior fellow au Policy Center for the New South.

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 Comment redémarrer l’économie : l’avis de l’économiste Larabi Jaidi

Le 15 avril 2020 à 19:06

Modifié le 20 avril 2020 à 12:06

Si la question du déconfinement de la population est centrale, le redémarrage de la machine économique l’est tout autant. Les deux sont en tous les cas très liés. Aujourd’hui, on est presque sûr que le déconfinement se fera de manière progressive. La reprise de l’activité économique le sera aussi, lente et graduelle.

Comment devra se faire ce redémarrage? Quels sont les secteurs qui pourront rebondir rapidement ? Quel rôle doit jouer l’Etat dans l’effort de relance? Comment le financer?

Nous avons recueuilli l'opinion de Larabi Jaidi, économiste, senior fellow au Policy Center for the New South. Voici comment il imagine les choses et ce qu’il préconise pour un redémarrage optimal de la machine économique.

"Redémarrer, c’est mettre les entreprises en marche"

Redémarrer c’est mettre les entreprises en marche, les aider à reprendre leur activité, explique de prime abord l’économiste.

Cette reprise sera différenciée selon les secteurs. Larabi Jaidi fat la distinction entre deux secteurs : ceux liés à la demande locale et ceux qui dépendent de la demande extérieure.

Dans le premier, les capacités de production peuvent être rapidement remises en marche. Il cite l’exemple des industries alimentaires, mécaniques, le textile…

Le redémarrage sera en revanche plus lent et plus complexe pour les activités liées à l’étranger, car dépendant essentiellement du redémarrage de l’économie mondiale. La remise en état des différentes chaînes rompues, des chaînes logistiques et des chaînes de valeur prendra du temps.

Ces secteurs exportateurs seront également face à un défi sur le moyen terme, celui des politiques de relocalisation qui sont aujourd’hui sur la table dans les pays développés.

Larabi Jaidi pense qu’il faudra réfléchir à ces questions dès aujourd’hui pour pouvoir repositionner sur le moyen terme notre outil de production.

Commande publique et crédit: les deux leviers de la relance

En attendant, nous devons combiner deux leviers en interne pour permettre un redémarrage rapide et optimal: utiliser la commande publique pour créer de l’activité et aider les entreprises en finançant leur trésorerie, propose l’économiste.

Le sujet de la commande publique métrite une grande réflexion, estime M. Jaidi. Notamment sur les acteurs de cette commande. Car celle-ci n’émane pas uniquement, comme il le note, de l’Etat central. Les Etablissements publics représentent entre 60 à 65% de l’ensemble de la commande publique. Les collectivités territoriales ont aussi un rôle à jouer, leurs dépenses représentant entre 7 à 10% de la commande publique.

Ces données posent selon lui plusieurs questions. Il faudra savoir par exemple si les collectivités disposent des moyens pour jouer ce rôle. Dans le cas contraire, il faut une impulsion de l’Etat central.

Idem pour les établissements publics, dont certains connaissent aujourd’hui de grandes difficultés. Larabi Jaidi cite l’exemple de la RAM et de l’ONEE, de grands ordonnateurs qui souffrent aujourd’hui de la crise, et s’interroge sur les outils qui vont permettre leur recapitalisation: des injections directes de l’Etat ou un recours au marché financier?

Au delà des acteurs, la réflexion sur la commande publique doit aussi porter sur les impacts, estime-t-il. Il faut bien cibler la dépense pour qu’elle ait le maximum d’impact sur la création de valeur, les emplois et le bien-être des citoyens.

Ce levier est donc nécessaire pour redémarrer la machine économique. Mais pour que les entreprises soient capables rebondir rapidement, il faut aussi du financement bancaire, explique l’économiste. L’urgence est dans la trésorerie: le financement des charges salariales, des échéances fiscales, des achats de matières premières…

Il faut combiner les deux leviers pour que la relance soit la plus optimale, pense M. Jaidi.

Financer la relance: une équation complexe

Ces leviers posent aussi la question de la ressource. En économie, il n’y a pas d’argent magique. L’argent public provient ou de la fiscalité ou de la dette. Et cette dette est appelée elle-même à être remboursée par des recettes fiscales. Qui financera donc cet effort demandé à l’Etat?

L’équation est d’autant plus difficile, estime M. Jaidi, que les recettes de l’Etat s’amenuisent: la crise aura un grand impact sur les recettes de l’IR, de l’IS, de la TVA…

Comment donc dépenser plus dans ce contexte? Pour l’économiste, il faut penser en terme de potentiel disponible: exploiter des niches non encore taxées, élargir l’assiette, réaménager les barèmes de certains impôts.

Encore une équation difficile, explique-t-il, car comment peut-on, en temps de crise, enclencher une réforme fiscale qui soit à la fois acceptable socialement et sans effets pervers sur l’économie? Il faut du discernement, pense-il, et plus de  dialogue avec les acteurs économiques.

Pour lui, en cette période, c’est le souci de l’équité fiscale qui doit primer. Cela passe par un élargissement de l’assiette fiscale, en intégrant l’informel, en limitant l’évasion et la fraude.

Améliorer le potentiel fiscal passe également, selon lui, par une rationalisation des dépenses fiscales. Il faut étudier l’impact des exonérations actuelles, en éliminer certaines et en garder d’autres. Il faut cesser avec la logique des niches fiscales, soutient l’économiste. Cela reste une équation complexe, car il faut faire tout cela sans gêner l’économie, explique-t-il.

Taxer les successions: "une option extrêmement pertinente"

La crise du Coronavirus a crée un élan de solidarité assez inédit au sein de la société. Peut-on pérenniser cet élan par l’impôt pour résorber les déficits futurs? 

Larabi Jaidi pense en effet que cela est possible et qu’on peut imaginer des aménagements fiscaux pour améliorer la capacité contributive et redistributive de l’impôt. Quand on parle de redistribution, c’est savoir comment faire participer la classe aisée au financement des services publics et de l’effort de relance.

Cela peut prendre, selon lui, la forme d’un impôt de solidarité transitoire, lié à cette conjoncture et qui sera levé à la sortie de la crise. Cet impôt aura une fonction de solidarité limitée dans le temps et peut toucher aussi bien les entreprises que les hauts revenus.

Mais au delà de ce mécanisme transitoire, Larabi Jaidi pense qu’il est temps remettre sur le tapis le débat sur l’impôt sur la fortune et les successions.

S’il estime que l’impôt sur la fortune peut avoir de maigres effets et produire un choc psychologique, il pense toutefois que la taxation des successions reste une

une option extrêmement pertinente.

Il n’y a pas de raison, dit-il, qu’une famille bénéficie d’un transfert monétaire qui ne soit lié ni au travail ni à la création de valeur sans que celui-ci ne soit taxé. Il faut que la société puisse bénéficier de tels transferts, mais sans pour autant pénaliser le patrimoine productif.

Les crises sont des moments de changement, explique M. Jaidi. Et pour sortir de la crise, il faut négocier le changement en s’appuyant sur un socle de valeurs humaines pour construire les piliers d’une solidarité nouvelle. C’est comme ca que les sociétés sortent des crises, conclut-il.

>>Lire aussi :

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Comment redémarrer l’économie: l’avis de l’économiste Larabi Jaidi

Le 15 avril 2020 à19:29

Modifié le 20 avril 2020 à 12:06

Médias24 lance une série d’articles sur les pistes de relance de l’économie en donnant l’avis de plusieurs personnalités du monde économique et politique. Premier intervenant de la série: l’économiste Larabi Jaidi, qui s’exprime ici en sa qualité de senior fellow au Policy Center for the New South.

Si la question du déconfinement de la population est centrale, le redémarrage de la machine économique l’est tout autant. Les deux sont en tous les cas très liés. Aujourd’hui, on est presque sûr que le déconfinement se fera de manière progressive. La reprise de l’activité économique le sera aussi, lente et graduelle.

Comment devra se faire ce redémarrage? Quels sont les secteurs qui pourront rebondir rapidement ? Quel rôle doit jouer l’Etat dans l’effort de relance? Comment le financer?

Nous avons recueuilli l'opinion de Larabi Jaidi, économiste, senior fellow au Policy Center for the New South. Voici comment il imagine les choses et ce qu’il préconise pour un redémarrage optimal de la machine économique.

"Redémarrer, c’est mettre les entreprises en marche"

Redémarrer c’est mettre les entreprises en marche, les aider à reprendre leur activité, explique de prime abord l’économiste.

Cette reprise sera différenciée selon les secteurs. Larabi Jaidi fat la distinction entre deux secteurs : ceux liés à la demande locale et ceux qui dépendent de la demande extérieure.

Dans le premier, les capacités de production peuvent être rapidement remises en marche. Il cite l’exemple des industries alimentaires, mécaniques, le textile…

Le redémarrage sera en revanche plus lent et plus complexe pour les activités liées à l’étranger, car dépendant essentiellement du redémarrage de l’économie mondiale. La remise en état des différentes chaînes rompues, des chaînes logistiques et des chaînes de valeur prendra du temps.

Ces secteurs exportateurs seront également face à un défi sur le moyen terme, celui des politiques de relocalisation qui sont aujourd’hui sur la table dans les pays développés.

Larabi Jaidi pense qu’il faudra réfléchir à ces questions dès aujourd’hui pour pouvoir repositionner sur le moyen terme notre outil de production.

Commande publique et crédit: les deux leviers de la relance

En attendant, nous devons combiner deux leviers en interne pour permettre un redémarrage rapide et optimal: utiliser la commande publique pour créer de l’activité et aider les entreprises en finançant leur trésorerie, propose l’économiste.

Le sujet de la commande publique métrite une grande réflexion, estime M. Jaidi. Notamment sur les acteurs de cette commande. Car celle-ci n’émane pas uniquement, comme il le note, de l’Etat central. Les Etablissements publics représentent entre 60 à 65% de l’ensemble de la commande publique. Les collectivités territoriales ont aussi un rôle à jouer, leurs dépenses représentant entre 7 à 10% de la commande publique.

Ces données posent selon lui plusieurs questions. Il faudra savoir par exemple si les collectivités disposent des moyens pour jouer ce rôle. Dans le cas contraire, il faut une impulsion de l’Etat central.

Idem pour les établissements publics, dont certains connaissent aujourd’hui de grandes difficultés. Larabi Jaidi cite l’exemple de la RAM et de l’ONEE, de grands ordonnateurs qui souffrent aujourd’hui de la crise, et s’interroge sur les outils qui vont permettre leur recapitalisation: des injections directes de l’Etat ou un recours au marché financier?

Au delà des acteurs, la réflexion sur la commande publique doit aussi porter sur les impacts, estime-t-il. Il faut bien cibler la dépense pour qu’elle ait le maximum d’impact sur la création de valeur, les emplois et le bien-être des citoyens.

Ce levier est donc nécessaire pour redémarrer la machine économique. Mais pour que les entreprises soient capables rebondir rapidement, il faut aussi du financement bancaire, explique l’économiste. L’urgence est dans la trésorerie: le financement des charges salariales, des échéances fiscales, des achats de matières premières…

Il faut combiner les deux leviers pour que la relance soit la plus optimale, pense M. Jaidi.

Financer la relance: une équation complexe

Ces leviers posent aussi la question de la ressource. En économie, il n’y a pas d’argent magique. L’argent public provient ou de la fiscalité ou de la dette. Et cette dette est appelée elle-même à être remboursée par des recettes fiscales. Qui financera donc cet effort demandé à l’Etat?

L’équation est d’autant plus difficile, estime M. Jaidi, que les recettes de l’Etat s’amenuisent: la crise aura un grand impact sur les recettes de l’IR, de l’IS, de la TVA…

Comment donc dépenser plus dans ce contexte? Pour l’économiste, il faut penser en terme de potentiel disponible: exploiter des niches non encore taxées, élargir l’assiette, réaménager les barèmes de certains impôts.

Encore une équation difficile, explique-t-il, car comment peut-on, en temps de crise, enclencher une réforme fiscale qui soit à la fois acceptable socialement et sans effets pervers sur l’économie? Il faut du discernement, pense-il, et plus de  dialogue avec les acteurs économiques.

Pour lui, en cette période, c’est le souci de l’équité fiscale qui doit primer. Cela passe par un élargissement de l’assiette fiscale, en intégrant l’informel, en limitant l’évasion et la fraude.

Améliorer le potentiel fiscal passe également, selon lui, par une rationalisation des dépenses fiscales. Il faut étudier l’impact des exonérations actuelles, en éliminer certaines et en garder d’autres. Il faut cesser avec la logique des niches fiscales, soutient l’économiste. Cela reste une équation complexe, car il faut faire tout cela sans gêner l’économie, explique-t-il.

Taxer les successions: "une option extrêmement pertinente"

La crise du Coronavirus a crée un élan de solidarité assez inédit au sein de la société. Peut-on pérenniser cet élan par l’impôt pour résorber les déficits futurs? 

Larabi Jaidi pense en effet que cela est possible et qu’on peut imaginer des aménagements fiscaux pour améliorer la capacité contributive et redistributive de l’impôt. Quand on parle de redistribution, c’est savoir comment faire participer la classe aisée au financement des services publics et de l’effort de relance.

Cela peut prendre, selon lui, la forme d’un impôt de solidarité transitoire, lié à cette conjoncture et qui sera levé à la sortie de la crise. Cet impôt aura une fonction de solidarité limitée dans le temps et peut toucher aussi bien les entreprises que les hauts revenus.

Mais au delà de ce mécanisme transitoire, Larabi Jaidi pense qu’il est temps remettre sur le tapis le débat sur l’impôt sur la fortune et les successions.

S’il estime que l’impôt sur la fortune peut avoir de maigres effets et produire un choc psychologique, il pense toutefois que la taxation des successions reste une

une option extrêmement pertinente.

Il n’y a pas de raison, dit-il, qu’une famille bénéficie d’un transfert monétaire qui ne soit lié ni au travail ni à la création de valeur sans que celui-ci ne soit taxé. Il faut que la société puisse bénéficier de tels transferts, mais sans pour autant pénaliser le patrimoine productif.

Les crises sont des moments de changement, explique M. Jaidi. Et pour sortir de la crise, il faut négocier le changement en s’appuyant sur un socle de valeurs humaines pour construire les piliers d’une solidarité nouvelle. C’est comme ca que les sociétés sortent des crises, conclut-il.

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