Coronavirus. Dr Oulhote: "Cette semaine sera cruciale"

ENTRETIEN. Le Marocain Youssef Oulhote est titulaire d'un diplôme d’ingénieur de l’IAV Hassan II, d'un master en analyse des risques des bio-contaminants de l’AgroParisTech et d'un doctorat en épidémiologie et santé publique de l’EHESP. Il est enseignant chercheur d’épidémiologie et biostatistique à l’université Publique du Massachusetts et ingénieur de recherche à l’école de santé publique de l’Université de Harvard.

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Coronavirus. Dr Oulhote:

Le 16 mars 2020 à 10:24

Modifié le 04 octobre 2020 à 20:03

Le risque majeur que court le Maroc avec cette épidémie est un effondrement du système de santé publique dont la capacité est limitée, en infrastructures, nombre de lits, ressources humaines, bio-équipements... Des pays développés comme l'Italie n'ont pas pu faire face à l'épidémie et c'est pourquoi les mesures prises ne doivent jamais être considérées comme excessives.

L'enjeu aujourd'hui est de freiner la propagation pour aplatir la courbe de l'épidémie, de sorte à répartir dans le temps la surcharge sur le système de santé.

Youssef Oulhote: "Nous n’avons aucune idée de la date à laquelle on reviendra à une situation normale."

Médias24 : Au bout de 4 mois environ de propagation dans le monde, qu'est-ce que nous savons du coronavirus?

Dr. Youssef Oulhote: Le SARS-CoV-2 est un nouveau virus, et nous continuons d’apprendre tous les jours sur lui. Jusqu’à présent, l’information scientifique évolue très rapidement. Il y a des articles scientifiques tous les jours et une collaboration unique.

Tous les articles sont accessibles gratuitement pour pouvoir encourager le partage de l’information en temps réel. Le peer-reviewing [ndlr : évaluation par les pairs] est expéditif aussi pour les mêmes raisons. Ceci est unique.

Il y a encore beaucoup de zones d’ombre sur les propriétés du virus, avec probablement des différences contextuelles d’un pays à l’autre. Ce que nous connaissons pour le moment, et qui pourrait évoluer, c’est que:

* Le COVID-19 se transmet plus rapidement que la grippe saisonnière, avec un taux de reproduction de base de 2 à 2,5. Ce qui veut dire que chaque personne infectée le transmettra en moyenne à à peu près deux personnes. Certains le feront plus, et d’autres moins.

* La période d’incubation est très variable, médiane de ~5 jours, mais peut varier chez les cas. La majorité se situerait entre 2 et 14 jours, mais des cas extrêmes existent et ont été rapportés en Chine et Italie.

Il est aussi important de le souligner, 80% des cas auront des symptômes moindres ou modérés et ne nécessiteront pas de mesures médicales particulières.  

* La transmission se ferait avant même l’apparition des symptômes. Il y a eu des rapports de ce phénomène avec ce nouveau coronavirus, mais ce n'est pas considéré comme le principal moyen de propagation du virus pour le moment.

* Les symptômes cliniques les plus souvent signalés dans les cas confirmés en laboratoire sont : fièvre (>80%), suivie d'une toux sèche (~70%), fatigue (~40%), production de crachats (~30%), dyspnée (~20%), maux de gorge (14%), maux de tête (14%) et myalgies ou arthralgies (15%).

* Les estimations pour le taux de mortalité chez les cas ne sont pas encore robustes, ni fiables. Basé sur un grand ensemble de données de cas, le risque global de létalité (CFR) parmi les cas diagnostiqués de COVID-19 en Chine, en Italie et en Corée du Sud était de 2,3%, 2,8% et 0,5%, respectivement, ce qui est beaucoup plus élevé que la grippe saisonnière (à peu près 0,1%). Cependant, on sait que ce chiffre va évoluer et que nous n’aurons une idée plus claire sur ce taux que vers la fin de l’épidémie.

Le plus important, c’est que ce taux est variable selon le groupe d’âge. Tandis qu’il est d’à peu près 0,02% chez les enfants, il peut monter jusqu’à 18% chez les populations de plus de 80 ans. Les groupes de population qui ont été le plus souvent déclarés atteints de symptômes graves et les cas de décès comprennent les personnes de plus de 60 ans, les hommes, les personnes souffrant d'affections sous-jacentes telles que l'hypertension, le diabète, les maladies cardiovasculaires, maladies respiratoires chroniques et cancer.

* Les cas peuvent également être asymptomatiques. Les chiffres les plus fiables jusqu’à présent oscillent entre 1% de cas asymptomatiques au Japon et 51% dans le bateau de croisière en quarantaine.

* Le taux d’hospitalisation est plus élevé (vers les 20%). Le temps de guérison est aussi plus long. Pour les cas bénins: de l'apparition des symptômes à la guérison, presque 2 semaines. Pour les cas graves: de l'apparition des symptômes à la guérison 3-6 semaines et de l'apparition des symptômes à la mort 2-8 semaines.

Les estimations de tous les paramètres ci-dessus devraient être révisées et affinées à mesure que de plus amples informations sont disponibles.

Le pic sera atteint entre fin mars et mi-avril (scénario Hubei)

- L'épidémie mondiale atteindra un pic vers quelle période ? A votre avis, le monde reviendra à une situation normale dans combien de temps ?

- Selon les récentes projections et l’analyse des risques faite par le Centre européen pour la prévention et contrôle des maladies, la majorité des pays de l'UE atteindraient le scénario vu à Hubei fin mars et tous les pays d'ici la mi-avril 2020.

Ces prévisions doivent être interprétées avec prudence en raison des hypothèses sous-jacentes aux modèles, notamment de: 1) une politique de diagnostic et des capacités stables, et 2) l’absence de mesures d’atténuation efficaces.

Il faut s’arrêter un moment ici pour préciser que la modélisation empirique n’est pas une science exacte, cependant elle est d’utilité publique car elle permet d’estimer un ensemble de scénarios et les incertitudes relatives à ces scénarios. Nous n’avons aucune idée de la date à laquelle on reviendra à une situation normale. Il est trop tôt pour le savoir.

On ne sait même pas encore si les malades guéris ont acquis une immunité ou pas, et quelle serait la durée de cette immunité. De ceci dépendra si on aura d’autres pics également.

 Une baisse de contagiosité est possible en été mais ne sera pas suffisante

- Est ce que vous voyez un arrêt de l'épidémie en été ?

- C’est possible.

La réponse courte est que même si nous pouvons nous attendre à des baisses de la contagiosité du SRAS-CoV-2 par temps plus chaud et plus humide et peut-être avec la fermeture des écoles, il n'est toutefois pas raisonnable de s'attendre à ce que ces baisses de transmission dues au climat soient suffisantes pour avoir un très grand impact.

La comparaison entre les régions pour la pandémie de Covid-19 suggère une certaine saisonnalité, mais probablement moins que pour la grippe.

Le changement de saison et la fermeture des écoles peut aider, mais il est peu probable qu'il arrête la transmission.

L'urgence d'une politique efficace consiste à déterminer si les enfants sont des transmetteurs importants, auquel cas les fermetures d'écoles peuvent aider à ralentir la transmission, ou non, auquel cas les ressources seraient gaspillées dans de telles fermetures.

Auparavant, on pensait que les enfants n'étaient pas facilement infectés par le SARS-CoV-2. Des preuves récentes de Shenzhen suggèrent que les enfants peuvent être infectés à peu près au même rythme que les adultes - alors la seule question est de savoir s'ils transmettent aussi facilement. Il semble probable que la réponse soit oui. Et dans ce cas, le gouvernement a eu raison de fermer les écoles comme mesure préventive.

 Le grand danger de l'épidémie est qu'elle sature la capacité hospitalière déjà très basse et fragile

- Hormis les impacts économiques et sociaux, en quoi cette épidémie est-elle dangereuse pour les populations?

-Le grand danger pour la majorité de la population n’est pas le virus en soi, hormis pour les groupes à risque cités ci-dessus.

Le grand danger est que ça sature la capacité hospitalière qui est déjà très fragile au Maroc.

Le nombre de lits hospitaliers au Maroc pour 1.000 habitants est très bas par rapport à des pays qui sont déjà submergés par le virus.

Heureusement que la période de pic de la grippe saisonnière est derrière nous, car elle mobilise pas mal de capacité hospitalière.

L’exemple de la Lombardie, une des plus riches régions d’Italie est probant. La capacité hospitalière est pratiquement déjà saturée, et les médecins sont obligés de faire des choix en fonction des probabilités de survie.

Sans oublier qu’il y a déjà une pénurie de médecins et de personnel hospitalier au Maroc.

Un nombre croissant de cas importés de l'UE et potentiellement des chaînes de transmission locales qui vont très probablement apparaître dans les prochains jours nécessiteront beaucoup plus de ressources, incluant du personnel pour la gestion des cas, la surveillance, et la recherche des contacts qui dans certains pays commencent ou ont déjà débordé le système public de santé.

La communication des risques au public et aux professionnels de la santé exige également des ressources humaines importantes et croissantes. Un autre aspect à prendre en compte, c’est qu’il y a possibilité de transmission parmi le personnel hospitalier.

- Croyez-vous qu'il y aura un traitement ou un vaccin cette année ?

- Aucune idée. Le virus a déjà été isolé, ce qui permettrait d’aller un peu plus vite. La large collaboration de la communauté scientifique est primordiale.

Il faut dire que le niveau d’information qu’on a aujourd’hui sur le Covid-19, même si ce n’est pas complet, en seulement quelques mois est une performance en soi.

Plusieurs essais cliniques pour différents produits et substances pharmaceutiques sont en cours. On en saura plus dans les semaines à venir. Mais en temps normal, les procédures de mise sur le marché sont assez lentes, et nécessitent beaucoup de testings et des capacités de production importantes.

 

- Que pensez-vous de l'attitude du Royaume-Uni consistant à privilégier une "immunité collective" sans lutter agressivement contre la propagation?

- L‘immunité collective marche quand on a une proportion conséquente de la population qui est déjà immune au virus, soit par infection ou par vaccination.

L’idée c’est que nous ne pouvons pas contenir le virus, donc laissons-le se propager chez des populations en bonne santé jusqu’à ce qu’on atteigne le niveau nécessaire pour l’immunité collective.

Je pense que c’est un pari risqué, car il faudra éviter la transmission à des personnes susceptibles. Il n’y a actuellement aucune indication qui montre que ça pourrait marcher.

Plus de 200 épidémiologistes et chercheurs en santé publique viennent d’adresser une lettre aux autorités britanniques dans le Times pour demander au gouvernement de préciser les hypothèses de modélisation derrière ce choix.

 

- Est ce que vous suivez de près l'évolution de la situation au Maroc ?

- Bien sûr.

 Il n'y a pas de mesures trop sévères. Il est préférable de surestimer l'impact

- Est-ce que les mesures prises par le Maroc sont trop sévères, justifiées, pas assez sévères ?

- Il n’y a pas de mesures sévères à ce stade. Je pense que les mesures prises sont nécessaires pour épargner les populations à risque. Il est préférable de surestimer l’impact dans ces cas.

Il y a une très bonne cohorte d’épidémiologistes au Maroc. J’espère que vous pourrez avoir leurs avis également comme ils sont sur le terrain et auront certainement plus de détails. Ils doivent être très mobilisés en ce moment et je leur souhaite beaucoup de courage et aussi au personnel de santé sur le terrain.

Du coup, je pense que les autorités au Maroc sont plus que conscientes de la situation et le fardeau que ça pourrait constituer pour le système de santé déjà fragile, et agissent en conséquence. Maintenant, je pense qu’il devrait y avoir un travail de communication permanent avec le public.

Est-ce qu’il y a une cellule de crise, et qui la dirige... Quelles sont les mesures prises en matière de coordination entre les différents ministères, les administrations, etc.

C’est un travail holistique qui nécessite une coordination permanente et un niveau de préparation très élevé.

Par exemple, est-ce que nous sommes prêts si jamais les gens devaient travailler à distance ? Quelle est l’infrastructure numérique disponible, quelle est la capacité à recevoir des appels si jamais nous avons un pic de cas dans les semaines à venir ?

Et surtout, combien de tests avons-nous à notre disposition. Est-ce que nous sommes prêts à tester et suivre les populations concernées en cas de clusters de transmission ? Combien de lits nous avons, combien de respirateurs et de capacité en termes de soins intensifs...

Ces choses peuvent paraître comme des détails, mais il est important de les communiquer au public.

 Sans mesures drastiques, le Maroc risquait d'aller vers des dizaines de milliers de cas

- En fonction du nombre de cas au Maroc (28 ce samedi) et des restrictions adoptées par les autorités, à votre avis comment voyez-vous l'avenir de l'épidémie au Maroc ? Y aura-t-il de nombreux cas ? Combien ? Quel est le risque aujourd'hui ? Que faudrait-il faire de plus ou différemment ?

- J’ai écrit un article avec mes collègues de l’Association Tafra et j’ai été critiqué à cause de son alarmisme. J’avoue que le ton l’est un peu, mais la situation est exceptionnelle. Il y a 3 jours, avant les mesures du gouvernement, il y avait une nonchalance, et le sentiment d’urgence n’était pas palpable. On est peut-être en train de vivre une crise de santé publique majeure, qui changera à jamais comment on gère le champ de la santé publique.

Dans le cas d’une pareille pandémie, il est nécessaire de voir quels sont les scénarios les plus extrêmes, et se baser dessus pour se préparer au pire.

Encore une fois, la modélisation empirique n’est pas une science exacte, et on préfère toujours se tromper que de sous-estimer les conséquences potentielles.

J’ai avancé un chiffre de 2 à 4 millions de cas potentiels SI AUCUNE MESURE N’EST PRISE, ceci correspondrait à plus de 200.000 cas d’hospitalisation.

Pratiquement aucun pays ne peut se permettre ça. Ces chiffres sont basés sur la transmission du virus, les données provenant de l’apparition probable de foyers locaux, et une transmission communautaire, mais aussi sur le cas similaire de la grippe de 1918-1919. Des scénarios pareils existent partout. Aux Etats-Unis, on estime que le worst case scénario, c’est qu’entre 160 et 210 millions d’Américains vont contracter le virus sur une durée d’un an, avec potentiellement 21 millions d’hospitalisations.

Du coup, le chiffre de dizaines de milliers de cas dans les mois à venir n’est pas à exclure s’il n’y avait pas de mesures drastiques, ou si les mesures prises ne sont pas assez efficaces.  C’est pour ça que les mesures prises par les autorités ne peuvent jamais être qualifiées d’excessives, c’est la bonne chose à faire.

L’OMS préconise une approche globale commençant par le diagnostic, le traçage des cas et des proches, et la quarantaine, en plus des mesures de distanciation sociale. C’est que la probabilité d'une augmentation de clusters dans les zones locales existe.

Nous avons a priori aujourd’hui 28 cas confirmés. Tous, sauf un, sont des cas contractés probablement à l’étranger. Donc, pour le moment, et officiellement, nous n’avons pas de transmission communautaire, mais cela me paraît improbable.

Il est estimé qu’à partir de 5 cas importés, la probabilité de transmission communautaire est déjà de 50%. Certains des cas cités dans les communiqués du ministère de la Santé sont entrés au Maroc depuis le 24 février, il y a donc 3 semaines. Nous n’avons pas les chiffres du nombre de personnes en quarantaine, ni des contacts de ces personnes.

Est-ce que tous les contacts ont été tracés, est-ce qu’ils sont en quarantaine, etc..

Avec les mesures prises, les chiffres mentionnés ci-dessus seront révisés à la baisse, mais nous n’avons pas de données définitives sur l’efficacité de chaque mesure pour estimer un chiffre en présence de mesure.

Une étude sortie cette semaine donne quelques indices : En Chine, il est estimé que le nombre de cas aurait été 67 fois (entre 44 et 94 dans la majorité des simulations) plus élevé en l’absence des mesures drastiques instaurées, incluant la détection précoce, l’isolement des cas, les restrictions de voyage et les cordons sanitaires.

La détection et l'isolement précoces des cas évitent probablement davantage d'infections que les restrictions de voyage et les réductions de contacts, mais l’approche intégrée produirait l'effet le plus fort et le plus rapide. Si ces mesures en Chine avaient été prises une semaine, deux semaines ou trois semaines plus tôt, les cas auraient pu être réduits de 66%, 86% et 95% respectivement, avec une réduction significative du nombre de zones touchées.

La même étude suggère également que les mesures de distanciation devraient être maintenus pendant les prochains mois.

Ce qui est sûr, c’est que la distanciation sociale marche.

 Si la transmission communautaire se confirme, il va sûrement falloir renforcer les mesures actuellement

- Que conseillez-vous aux Marocains?

-D’abord de suivre les conseils du ministère de la Santé et des pouvoirs publics. Le site du ministère est vraiment riche en détails et conseils. Consultez les médecins si vous en avez un, ou si vous en connaissez un…

Il faut éviter de répandre des informations non fondées sur les plateformes. Je pense également que suspendre les prières du vendredi et tous les rassemblements serait une bonne idée.

Cette semaine est cruciale, et on aura plus d’éléments pour voir s’il faut instaurer des mesures supplémentaires.

Si la transmission communautaire se confirme, il va sûrement falloir renforcer les mesures actuellement. Il faudra aussi que les gens démontrent de la solidarité, il faudra faire des plans avec les voisins et la famille pour pouvoir s’organiser en conséquence. Hormis cela, tous les trucs habituels :

1.  En cas de suspicion, s’isoler du reste de la famille, appeler la hotline sans se déplacer à l’hôpital, sauf aggravation du cas ;

2.  Éviter les cafés, les marchés, et les lieux à haute densité de population ;

3.  Eviter de voyager si ce n’est pas nécessaire.

4.  Appliquer les mesures habituelles d’hygiène;

5.  Se laver régulièrement les mains au savon,

6.  Couvrir les éternuements et la toux,

7.  Ouvrir les fenêtres pour aérer,

8.  Laver les poignées des portes quotidiennement,

9.  Isoler les personnes à risque, incluant personnes âgées, les diabétiques, les malades cardiovasculaires, pulmonaires, cancéreux, et personnes immunodéficientes.

10. Si vous avez un humidificateur d’air, utilisez-le, surtout dans les zones sèches.

11. Volontariat : Si vous pouvez aider, faites-le. Faites un plan entre voisins pour vous entraider, faire les courses à tour de rôle, etc….

Coronavirus. Dr Oulhote: "Cette semaine sera cruciale"

Le 16 mars 2020 à10:58

Modifié le 04 octobre 2020 à 20:03

ENTRETIEN. Le Marocain Youssef Oulhote est titulaire d'un diplôme d’ingénieur de l’IAV Hassan II, d'un master en analyse des risques des bio-contaminants de l’AgroParisTech et d'un doctorat en épidémiologie et santé publique de l’EHESP. Il est enseignant chercheur d’épidémiologie et biostatistique à l’université Publique du Massachusetts et ingénieur de recherche à l’école de santé publique de l’Université de Harvard.

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Le risque majeur que court le Maroc avec cette épidémie est un effondrement du système de santé publique dont la capacité est limitée, en infrastructures, nombre de lits, ressources humaines, bio-équipements... Des pays développés comme l'Italie n'ont pas pu faire face à l'épidémie et c'est pourquoi les mesures prises ne doivent jamais être considérées comme excessives.

L'enjeu aujourd'hui est de freiner la propagation pour aplatir la courbe de l'épidémie, de sorte à répartir dans le temps la surcharge sur le système de santé.

Youssef Oulhote: "Nous n’avons aucune idée de la date à laquelle on reviendra à une situation normale."

Médias24 : Au bout de 4 mois environ de propagation dans le monde, qu'est-ce que nous savons du coronavirus?

Dr. Youssef Oulhote: Le SARS-CoV-2 est un nouveau virus, et nous continuons d’apprendre tous les jours sur lui. Jusqu’à présent, l’information scientifique évolue très rapidement. Il y a des articles scientifiques tous les jours et une collaboration unique.

Tous les articles sont accessibles gratuitement pour pouvoir encourager le partage de l’information en temps réel. Le peer-reviewing [ndlr : évaluation par les pairs] est expéditif aussi pour les mêmes raisons. Ceci est unique.

Il y a encore beaucoup de zones d’ombre sur les propriétés du virus, avec probablement des différences contextuelles d’un pays à l’autre. Ce que nous connaissons pour le moment, et qui pourrait évoluer, c’est que:

* Le COVID-19 se transmet plus rapidement que la grippe saisonnière, avec un taux de reproduction de base de 2 à 2,5. Ce qui veut dire que chaque personne infectée le transmettra en moyenne à à peu près deux personnes. Certains le feront plus, et d’autres moins.

* La période d’incubation est très variable, médiane de ~5 jours, mais peut varier chez les cas. La majorité se situerait entre 2 et 14 jours, mais des cas extrêmes existent et ont été rapportés en Chine et Italie.

Il est aussi important de le souligner, 80% des cas auront des symptômes moindres ou modérés et ne nécessiteront pas de mesures médicales particulières.  

* La transmission se ferait avant même l’apparition des symptômes. Il y a eu des rapports de ce phénomène avec ce nouveau coronavirus, mais ce n'est pas considéré comme le principal moyen de propagation du virus pour le moment.

* Les symptômes cliniques les plus souvent signalés dans les cas confirmés en laboratoire sont : fièvre (>80%), suivie d'une toux sèche (~70%), fatigue (~40%), production de crachats (~30%), dyspnée (~20%), maux de gorge (14%), maux de tête (14%) et myalgies ou arthralgies (15%).

* Les estimations pour le taux de mortalité chez les cas ne sont pas encore robustes, ni fiables. Basé sur un grand ensemble de données de cas, le risque global de létalité (CFR) parmi les cas diagnostiqués de COVID-19 en Chine, en Italie et en Corée du Sud était de 2,3%, 2,8% et 0,5%, respectivement, ce qui est beaucoup plus élevé que la grippe saisonnière (à peu près 0,1%). Cependant, on sait que ce chiffre va évoluer et que nous n’aurons une idée plus claire sur ce taux que vers la fin de l’épidémie.

Le plus important, c’est que ce taux est variable selon le groupe d’âge. Tandis qu’il est d’à peu près 0,02% chez les enfants, il peut monter jusqu’à 18% chez les populations de plus de 80 ans. Les groupes de population qui ont été le plus souvent déclarés atteints de symptômes graves et les cas de décès comprennent les personnes de plus de 60 ans, les hommes, les personnes souffrant d'affections sous-jacentes telles que l'hypertension, le diabète, les maladies cardiovasculaires, maladies respiratoires chroniques et cancer.

* Les cas peuvent également être asymptomatiques. Les chiffres les plus fiables jusqu’à présent oscillent entre 1% de cas asymptomatiques au Japon et 51% dans le bateau de croisière en quarantaine.

* Le taux d’hospitalisation est plus élevé (vers les 20%). Le temps de guérison est aussi plus long. Pour les cas bénins: de l'apparition des symptômes à la guérison, presque 2 semaines. Pour les cas graves: de l'apparition des symptômes à la guérison 3-6 semaines et de l'apparition des symptômes à la mort 2-8 semaines.

Les estimations de tous les paramètres ci-dessus devraient être révisées et affinées à mesure que de plus amples informations sont disponibles.

Le pic sera atteint entre fin mars et mi-avril (scénario Hubei)

- L'épidémie mondiale atteindra un pic vers quelle période ? A votre avis, le monde reviendra à une situation normale dans combien de temps ?

- Selon les récentes projections et l’analyse des risques faite par le Centre européen pour la prévention et contrôle des maladies, la majorité des pays de l'UE atteindraient le scénario vu à Hubei fin mars et tous les pays d'ici la mi-avril 2020.

Ces prévisions doivent être interprétées avec prudence en raison des hypothèses sous-jacentes aux modèles, notamment de: 1) une politique de diagnostic et des capacités stables, et 2) l’absence de mesures d’atténuation efficaces.

Il faut s’arrêter un moment ici pour préciser que la modélisation empirique n’est pas une science exacte, cependant elle est d’utilité publique car elle permet d’estimer un ensemble de scénarios et les incertitudes relatives à ces scénarios. Nous n’avons aucune idée de la date à laquelle on reviendra à une situation normale. Il est trop tôt pour le savoir.

On ne sait même pas encore si les malades guéris ont acquis une immunité ou pas, et quelle serait la durée de cette immunité. De ceci dépendra si on aura d’autres pics également.

 Une baisse de contagiosité est possible en été mais ne sera pas suffisante

- Est ce que vous voyez un arrêt de l'épidémie en été ?

- C’est possible.

La réponse courte est que même si nous pouvons nous attendre à des baisses de la contagiosité du SRAS-CoV-2 par temps plus chaud et plus humide et peut-être avec la fermeture des écoles, il n'est toutefois pas raisonnable de s'attendre à ce que ces baisses de transmission dues au climat soient suffisantes pour avoir un très grand impact.

La comparaison entre les régions pour la pandémie de Covid-19 suggère une certaine saisonnalité, mais probablement moins que pour la grippe.

Le changement de saison et la fermeture des écoles peut aider, mais il est peu probable qu'il arrête la transmission.

L'urgence d'une politique efficace consiste à déterminer si les enfants sont des transmetteurs importants, auquel cas les fermetures d'écoles peuvent aider à ralentir la transmission, ou non, auquel cas les ressources seraient gaspillées dans de telles fermetures.

Auparavant, on pensait que les enfants n'étaient pas facilement infectés par le SARS-CoV-2. Des preuves récentes de Shenzhen suggèrent que les enfants peuvent être infectés à peu près au même rythme que les adultes - alors la seule question est de savoir s'ils transmettent aussi facilement. Il semble probable que la réponse soit oui. Et dans ce cas, le gouvernement a eu raison de fermer les écoles comme mesure préventive.

 Le grand danger de l'épidémie est qu'elle sature la capacité hospitalière déjà très basse et fragile

- Hormis les impacts économiques et sociaux, en quoi cette épidémie est-elle dangereuse pour les populations?

-Le grand danger pour la majorité de la population n’est pas le virus en soi, hormis pour les groupes à risque cités ci-dessus.

Le grand danger est que ça sature la capacité hospitalière qui est déjà très fragile au Maroc.

Le nombre de lits hospitaliers au Maroc pour 1.000 habitants est très bas par rapport à des pays qui sont déjà submergés par le virus.

Heureusement que la période de pic de la grippe saisonnière est derrière nous, car elle mobilise pas mal de capacité hospitalière.

L’exemple de la Lombardie, une des plus riches régions d’Italie est probant. La capacité hospitalière est pratiquement déjà saturée, et les médecins sont obligés de faire des choix en fonction des probabilités de survie.

Sans oublier qu’il y a déjà une pénurie de médecins et de personnel hospitalier au Maroc.

Un nombre croissant de cas importés de l'UE et potentiellement des chaînes de transmission locales qui vont très probablement apparaître dans les prochains jours nécessiteront beaucoup plus de ressources, incluant du personnel pour la gestion des cas, la surveillance, et la recherche des contacts qui dans certains pays commencent ou ont déjà débordé le système public de santé.

La communication des risques au public et aux professionnels de la santé exige également des ressources humaines importantes et croissantes. Un autre aspect à prendre en compte, c’est qu’il y a possibilité de transmission parmi le personnel hospitalier.

- Croyez-vous qu'il y aura un traitement ou un vaccin cette année ?

- Aucune idée. Le virus a déjà été isolé, ce qui permettrait d’aller un peu plus vite. La large collaboration de la communauté scientifique est primordiale.

Il faut dire que le niveau d’information qu’on a aujourd’hui sur le Covid-19, même si ce n’est pas complet, en seulement quelques mois est une performance en soi.

Plusieurs essais cliniques pour différents produits et substances pharmaceutiques sont en cours. On en saura plus dans les semaines à venir. Mais en temps normal, les procédures de mise sur le marché sont assez lentes, et nécessitent beaucoup de testings et des capacités de production importantes.

 

- Que pensez-vous de l'attitude du Royaume-Uni consistant à privilégier une "immunité collective" sans lutter agressivement contre la propagation?

- L‘immunité collective marche quand on a une proportion conséquente de la population qui est déjà immune au virus, soit par infection ou par vaccination.

L’idée c’est que nous ne pouvons pas contenir le virus, donc laissons-le se propager chez des populations en bonne santé jusqu’à ce qu’on atteigne le niveau nécessaire pour l’immunité collective.

Je pense que c’est un pari risqué, car il faudra éviter la transmission à des personnes susceptibles. Il n’y a actuellement aucune indication qui montre que ça pourrait marcher.

Plus de 200 épidémiologistes et chercheurs en santé publique viennent d’adresser une lettre aux autorités britanniques dans le Times pour demander au gouvernement de préciser les hypothèses de modélisation derrière ce choix.

 

- Est ce que vous suivez de près l'évolution de la situation au Maroc ?

- Bien sûr.

 Il n'y a pas de mesures trop sévères. Il est préférable de surestimer l'impact

- Est-ce que les mesures prises par le Maroc sont trop sévères, justifiées, pas assez sévères ?

- Il n’y a pas de mesures sévères à ce stade. Je pense que les mesures prises sont nécessaires pour épargner les populations à risque. Il est préférable de surestimer l’impact dans ces cas.

Il y a une très bonne cohorte d’épidémiologistes au Maroc. J’espère que vous pourrez avoir leurs avis également comme ils sont sur le terrain et auront certainement plus de détails. Ils doivent être très mobilisés en ce moment et je leur souhaite beaucoup de courage et aussi au personnel de santé sur le terrain.

Du coup, je pense que les autorités au Maroc sont plus que conscientes de la situation et le fardeau que ça pourrait constituer pour le système de santé déjà fragile, et agissent en conséquence. Maintenant, je pense qu’il devrait y avoir un travail de communication permanent avec le public.

Est-ce qu’il y a une cellule de crise, et qui la dirige... Quelles sont les mesures prises en matière de coordination entre les différents ministères, les administrations, etc.

C’est un travail holistique qui nécessite une coordination permanente et un niveau de préparation très élevé.

Par exemple, est-ce que nous sommes prêts si jamais les gens devaient travailler à distance ? Quelle est l’infrastructure numérique disponible, quelle est la capacité à recevoir des appels si jamais nous avons un pic de cas dans les semaines à venir ?

Et surtout, combien de tests avons-nous à notre disposition. Est-ce que nous sommes prêts à tester et suivre les populations concernées en cas de clusters de transmission ? Combien de lits nous avons, combien de respirateurs et de capacité en termes de soins intensifs...

Ces choses peuvent paraître comme des détails, mais il est important de les communiquer au public.

 Sans mesures drastiques, le Maroc risquait d'aller vers des dizaines de milliers de cas

- En fonction du nombre de cas au Maroc (28 ce samedi) et des restrictions adoptées par les autorités, à votre avis comment voyez-vous l'avenir de l'épidémie au Maroc ? Y aura-t-il de nombreux cas ? Combien ? Quel est le risque aujourd'hui ? Que faudrait-il faire de plus ou différemment ?

- J’ai écrit un article avec mes collègues de l’Association Tafra et j’ai été critiqué à cause de son alarmisme. J’avoue que le ton l’est un peu, mais la situation est exceptionnelle. Il y a 3 jours, avant les mesures du gouvernement, il y avait une nonchalance, et le sentiment d’urgence n’était pas palpable. On est peut-être en train de vivre une crise de santé publique majeure, qui changera à jamais comment on gère le champ de la santé publique.

Dans le cas d’une pareille pandémie, il est nécessaire de voir quels sont les scénarios les plus extrêmes, et se baser dessus pour se préparer au pire.

Encore une fois, la modélisation empirique n’est pas une science exacte, et on préfère toujours se tromper que de sous-estimer les conséquences potentielles.

J’ai avancé un chiffre de 2 à 4 millions de cas potentiels SI AUCUNE MESURE N’EST PRISE, ceci correspondrait à plus de 200.000 cas d’hospitalisation.

Pratiquement aucun pays ne peut se permettre ça. Ces chiffres sont basés sur la transmission du virus, les données provenant de l’apparition probable de foyers locaux, et une transmission communautaire, mais aussi sur le cas similaire de la grippe de 1918-1919. Des scénarios pareils existent partout. Aux Etats-Unis, on estime que le worst case scénario, c’est qu’entre 160 et 210 millions d’Américains vont contracter le virus sur une durée d’un an, avec potentiellement 21 millions d’hospitalisations.

Du coup, le chiffre de dizaines de milliers de cas dans les mois à venir n’est pas à exclure s’il n’y avait pas de mesures drastiques, ou si les mesures prises ne sont pas assez efficaces.  C’est pour ça que les mesures prises par les autorités ne peuvent jamais être qualifiées d’excessives, c’est la bonne chose à faire.

L’OMS préconise une approche globale commençant par le diagnostic, le traçage des cas et des proches, et la quarantaine, en plus des mesures de distanciation sociale. C’est que la probabilité d'une augmentation de clusters dans les zones locales existe.

Nous avons a priori aujourd’hui 28 cas confirmés. Tous, sauf un, sont des cas contractés probablement à l’étranger. Donc, pour le moment, et officiellement, nous n’avons pas de transmission communautaire, mais cela me paraît improbable.

Il est estimé qu’à partir de 5 cas importés, la probabilité de transmission communautaire est déjà de 50%. Certains des cas cités dans les communiqués du ministère de la Santé sont entrés au Maroc depuis le 24 février, il y a donc 3 semaines. Nous n’avons pas les chiffres du nombre de personnes en quarantaine, ni des contacts de ces personnes.

Est-ce que tous les contacts ont été tracés, est-ce qu’ils sont en quarantaine, etc..

Avec les mesures prises, les chiffres mentionnés ci-dessus seront révisés à la baisse, mais nous n’avons pas de données définitives sur l’efficacité de chaque mesure pour estimer un chiffre en présence de mesure.

Une étude sortie cette semaine donne quelques indices : En Chine, il est estimé que le nombre de cas aurait été 67 fois (entre 44 et 94 dans la majorité des simulations) plus élevé en l’absence des mesures drastiques instaurées, incluant la détection précoce, l’isolement des cas, les restrictions de voyage et les cordons sanitaires.

La détection et l'isolement précoces des cas évitent probablement davantage d'infections que les restrictions de voyage et les réductions de contacts, mais l’approche intégrée produirait l'effet le plus fort et le plus rapide. Si ces mesures en Chine avaient été prises une semaine, deux semaines ou trois semaines plus tôt, les cas auraient pu être réduits de 66%, 86% et 95% respectivement, avec une réduction significative du nombre de zones touchées.

La même étude suggère également que les mesures de distanciation devraient être maintenus pendant les prochains mois.

Ce qui est sûr, c’est que la distanciation sociale marche.

 Si la transmission communautaire se confirme, il va sûrement falloir renforcer les mesures actuellement

- Que conseillez-vous aux Marocains?

-D’abord de suivre les conseils du ministère de la Santé et des pouvoirs publics. Le site du ministère est vraiment riche en détails et conseils. Consultez les médecins si vous en avez un, ou si vous en connaissez un…

Il faut éviter de répandre des informations non fondées sur les plateformes. Je pense également que suspendre les prières du vendredi et tous les rassemblements serait une bonne idée.

Cette semaine est cruciale, et on aura plus d’éléments pour voir s’il faut instaurer des mesures supplémentaires.

Si la transmission communautaire se confirme, il va sûrement falloir renforcer les mesures actuellement. Il faudra aussi que les gens démontrent de la solidarité, il faudra faire des plans avec les voisins et la famille pour pouvoir s’organiser en conséquence. Hormis cela, tous les trucs habituels :

1.  En cas de suspicion, s’isoler du reste de la famille, appeler la hotline sans se déplacer à l’hôpital, sauf aggravation du cas ;

2.  Éviter les cafés, les marchés, et les lieux à haute densité de population ;

3.  Eviter de voyager si ce n’est pas nécessaire.

4.  Appliquer les mesures habituelles d’hygiène;

5.  Se laver régulièrement les mains au savon,

6.  Couvrir les éternuements et la toux,

7.  Ouvrir les fenêtres pour aérer,

8.  Laver les poignées des portes quotidiennement,

9.  Isoler les personnes à risque, incluant personnes âgées, les diabétiques, les malades cardiovasculaires, pulmonaires, cancéreux, et personnes immunodéficientes.

10. Si vous avez un humidificateur d’air, utilisez-le, surtout dans les zones sèches.

11. Volontariat : Si vous pouvez aider, faites-le. Faites un plan entre voisins pour vous entraider, faire les courses à tour de rôle, etc….

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