Crise de la presse au Maroc: quelques explications

ANALYSE. Il faut rétablir les règles du marché, agir sur le modèle économique et rendre le secteur attractif pour les investisseurs. Sans cela, il y aura de moins en moins de journaux de qualité au Maroc et beaucoup de presse sans journalisme.

Crise de la presse au Maroc : quelques explications

Le 15 mai 2019 à 11:27

Modifié le 23 mai 2019 à 07:08

 Le texte ci-après part de trois postulats de base :

1. Une presse indépendante et désintéressée est indispensable dans une société moderne.

2. Sans équilibre économique, aucun journal ne reste indépendant.

3. Il y a une seule presse : qu’elle soit écrite ou numérique. Un seul journalisme, quel que soit le canal technologique.

Aucun pays digne de ce nom ne peut vivre et se développer sans de vrais journaux. Par exemple, pour combattre réellement les fake news, il faut être capable de produire des true news. Pour caricaturer, le Maroc pourrait résister demain –à Dieu ne plaise- à une fermeture de Renault et de Peugeot, mais serait extrêmement impacté par la disparition de ses journaux.

La question centrale est celle du modèle économique. Tous les responsables concernés directement ou indirectement le savent, car un groupe d’éditeurs a rencontré plusieurs de ces responsables, de différentes obédiences politiques, pour les sensibiliser. Sans aucun résultat.

Comme nous l’avons souligné ici même à plusieurs reprises, la crédibilité, la production de true news, n’a pas de prix, mais elle a un coût. Et ce coût est exorbitant au regard de l’étroitesse du marché et des dérives qu’il subit.

Se pose donc la question du financement des médias en général, et pour le sujet qui nous concerne ici, de la presse (écrite ou numérique, c’est pareil).

Le financement des médias, d’une manière générale, peut être public (budget de l’Etat, redevances, subventions publiques) et/ou privé. Les investissements privés (en capital) ont permis de belles avancées de la presse et des médias en général. Ils sont incontournables.

Un financement exclusivement public de la presse est impossible à envisager pour de nombreuses raisons : problème de critères d’attribution, coût élevé pour les finances publiques, effets pervers en termes d’indépendance du contenu…

L’investissement privé est indispensable

Mais pour cela, il faut que le secteur soit attractif. Il faut qu'il puisse attirer des investisseurs qui y placeraient du capital. Et pour qu’il le soit, il doit fonctionner selon les règles du marché : un modèle économique sain permettant de financer l’activité et de rémunérer le capital ; un marché qui fonctionne selon des règles d’éthique et de performance. Malheureusement, l’évolution actuelle ne va pas dans ce sens. C’est même le contraire.

Avant l’explosion numérique mondiale, la presse était financée par trois canaux :

-le marché lecteurs (achat en kiosque, abonnements…)

-le marché annonceurs (publicité…) qui a culminé à 1 MMDH par an.

-les subventions publiques qui sont de 60 MDH par an environ.

Le premier marché, celui du lectorat, est de plus en plus étriqué. Le cercle vicieux est mondial : baisse du lectorat, migration des lecteurs vers le web (cas de la plupart des jeunes), et donc fermetures de kiosques à journaux, baisse du nombre de points de vente, difficultés au sein des entreprises de distribution et/ou d’impression de journaux….

Les expériences de contenus payants ont pour le moment rencontré des difficultés (Le Desk et Telquel) malgré un contenu de qualité, en raison essentiellement du piratage. Une copie d’écran, c’est vite fait. Et ça circule à l’infini via WhatsApp. Mais le payant représente l’avenir, ceci est incontestable. Médias24 à travers ses deux titres (medias24.com et leboursier.ma) lancera une formule premium payante (*). Si les lecteurs veulent une presse de qualité, il faut qu'ils acceptent de payer le contenu.

Les règles du marché sont biaisées

Le second marché est celui des annonceurs. Selon les estimations de Médias24, lorsque 100 DH de publicité migrent du print vers le numérique, 80 DH au minimum s’évaporent en choisissant Facebook ou Google (ou autres plateformes internationales). Il est d’ailleurs impossible pour n’importe quel éditeur au monde, de concurrencer ces plateformes, du moins sur le plan tarifaire.

Mais ceci n’est pas le seul problème. En général (il y a des cas particuliers), la presse (imprimée et numérique) est précarisée. Les choix d’investissement publicitaire obéissent moins qu’auparavant à des règles rationnelles d’efficacité économique. Et de plus en plus à des règles extraprofessionnelles telles que le copinage, la complaisance ou la neutralisation d’une capacité de nuisance, réelle ou supposée.

Sur le plan purement économique, les modèles qui fonctionnent se réduisent aux deux cas suivants :

-comprimer les charges au maximum, au point de ne plus produire un journal mais de l’audience, objectif premier de ce modèle. Les agrégateurs méritent une mention spéciale : ils ont conçu un modèle qui peut fonctionner avec 4 “rédacteurs“ au maximum. D’ailleurs, lorsqu’ils recrutent, ils ne recherchent pas des journalistes, mais “des rédacteurs, sachant réécrire“.

Le rôle de ces recrues est de réécrire ce qui est produit par les autres. De préférence “en 100 mots car c’est ce qu’on lit sur un smartphone sans avoir besoin de scroller“. Ensuite, de faire un gros effort de référencement pour apparaître dans les résultats de recherche sur les thèmes qui intéressent les Marocains. ET pour finir, bien commercialiser les espaces publicitaires.

-le second modèle qui fonctionne est celui qui est subventionné par des activités connexes telles que des travaux de communication payés par des entreprises ou des institutions.

Ces deux modèles sont respectables. Ils ont fait leurs preuves. Ils auront toujours leur place. Mais il faut du journalisme pour faire une vraie presse. Sur le marché marocain, il reste des titres qui luttent au quotidien pour produire des infos, des articles, parfois des formats longs ou des enquêtes, qui continuent à croire que le journalisme est une mission.

Une préoccupation mondiale

Pour finir, sachez que le problème n’est pas seulement marocain. Voici quelques pépites recueillies d’un colloque récent en France :

Alexis Brézet (directeur des rédactions Le Figaro):  "Ce qui se joue c'est la survie ou la disparition des médias européens. Quand il y aura des médias américains, russes et chinois qui auront racheté le Figaro et les Echos, on verra ce que c'est que les fake news."

Fabrice Fries (PDG de l’AFP) : "Les agences d'information avaient le privilège de l'exclusivité, de l'ubiquité, c'est fini". "Les scoops viennent des réseaux sociaux. L'exclusivité qui nous reste, c'est la fiabilité". “L'info de qualité devient une denrée rare, on doit se comporter comme une industrie de luxe“.

Au Maroc, il est encore possible d’agir. Les leviers existent. La presse n’est pas un mal nécessaire, elle est au contraire indispensable et utile.

(*) Une précision: lancer une formule freemium (partie payante et partie de libre accès) est une décision stratégique. La date d'entrée en vigueur n'a pas été décidée. Elle se fera aussi vite que possible, après les réglages technologiques préalables qui demanderont certainement quelques mois. L'objectif de cet article n'était pas d'annoncer une formule payante de nos titres. Mais de contribuer au débat sur la situation de la presse au Maroc.

L'auteur est cofondateur du groupe Médias24 (medias24.com et leboursier.ma) qu'il dirige.

Crise de la presse au Maroc: quelques explications

Le 15 mai 2019 à11:27

Modifié le 23 mai 2019 à 07:08

ANALYSE. Il faut rétablir les règles du marché, agir sur le modèle économique et rendre le secteur attractif pour les investisseurs. Sans cela, il y aura de moins en moins de journaux de qualité au Maroc et beaucoup de presse sans journalisme.

 Le texte ci-après part de trois postulats de base :

1. Une presse indépendante et désintéressée est indispensable dans une société moderne.

2. Sans équilibre économique, aucun journal ne reste indépendant.

3. Il y a une seule presse : qu’elle soit écrite ou numérique. Un seul journalisme, quel que soit le canal technologique.

Aucun pays digne de ce nom ne peut vivre et se développer sans de vrais journaux. Par exemple, pour combattre réellement les fake news, il faut être capable de produire des true news. Pour caricaturer, le Maroc pourrait résister demain –à Dieu ne plaise- à une fermeture de Renault et de Peugeot, mais serait extrêmement impacté par la disparition de ses journaux.

La question centrale est celle du modèle économique. Tous les responsables concernés directement ou indirectement le savent, car un groupe d’éditeurs a rencontré plusieurs de ces responsables, de différentes obédiences politiques, pour les sensibiliser. Sans aucun résultat.

Comme nous l’avons souligné ici même à plusieurs reprises, la crédibilité, la production de true news, n’a pas de prix, mais elle a un coût. Et ce coût est exorbitant au regard de l’étroitesse du marché et des dérives qu’il subit.

Se pose donc la question du financement des médias en général, et pour le sujet qui nous concerne ici, de la presse (écrite ou numérique, c’est pareil).

Le financement des médias, d’une manière générale, peut être public (budget de l’Etat, redevances, subventions publiques) et/ou privé. Les investissements privés (en capital) ont permis de belles avancées de la presse et des médias en général. Ils sont incontournables.

Un financement exclusivement public de la presse est impossible à envisager pour de nombreuses raisons : problème de critères d’attribution, coût élevé pour les finances publiques, effets pervers en termes d’indépendance du contenu…

L’investissement privé est indispensable

Mais pour cela, il faut que le secteur soit attractif. Il faut qu'il puisse attirer des investisseurs qui y placeraient du capital. Et pour qu’il le soit, il doit fonctionner selon les règles du marché : un modèle économique sain permettant de financer l’activité et de rémunérer le capital ; un marché qui fonctionne selon des règles d’éthique et de performance. Malheureusement, l’évolution actuelle ne va pas dans ce sens. C’est même le contraire.

Avant l’explosion numérique mondiale, la presse était financée par trois canaux :

-le marché lecteurs (achat en kiosque, abonnements…)

-le marché annonceurs (publicité…) qui a culminé à 1 MMDH par an.

-les subventions publiques qui sont de 60 MDH par an environ.

Le premier marché, celui du lectorat, est de plus en plus étriqué. Le cercle vicieux est mondial : baisse du lectorat, migration des lecteurs vers le web (cas de la plupart des jeunes), et donc fermetures de kiosques à journaux, baisse du nombre de points de vente, difficultés au sein des entreprises de distribution et/ou d’impression de journaux….

Les expériences de contenus payants ont pour le moment rencontré des difficultés (Le Desk et Telquel) malgré un contenu de qualité, en raison essentiellement du piratage. Une copie d’écran, c’est vite fait. Et ça circule à l’infini via WhatsApp. Mais le payant représente l’avenir, ceci est incontestable. Médias24 à travers ses deux titres (medias24.com et leboursier.ma) lancera une formule premium payante (*). Si les lecteurs veulent une presse de qualité, il faut qu'ils acceptent de payer le contenu.

Les règles du marché sont biaisées

Le second marché est celui des annonceurs. Selon les estimations de Médias24, lorsque 100 DH de publicité migrent du print vers le numérique, 80 DH au minimum s’évaporent en choisissant Facebook ou Google (ou autres plateformes internationales). Il est d’ailleurs impossible pour n’importe quel éditeur au monde, de concurrencer ces plateformes, du moins sur le plan tarifaire.

Mais ceci n’est pas le seul problème. En général (il y a des cas particuliers), la presse (imprimée et numérique) est précarisée. Les choix d’investissement publicitaire obéissent moins qu’auparavant à des règles rationnelles d’efficacité économique. Et de plus en plus à des règles extraprofessionnelles telles que le copinage, la complaisance ou la neutralisation d’une capacité de nuisance, réelle ou supposée.

Sur le plan purement économique, les modèles qui fonctionnent se réduisent aux deux cas suivants :

-comprimer les charges au maximum, au point de ne plus produire un journal mais de l’audience, objectif premier de ce modèle. Les agrégateurs méritent une mention spéciale : ils ont conçu un modèle qui peut fonctionner avec 4 “rédacteurs“ au maximum. D’ailleurs, lorsqu’ils recrutent, ils ne recherchent pas des journalistes, mais “des rédacteurs, sachant réécrire“.

Le rôle de ces recrues est de réécrire ce qui est produit par les autres. De préférence “en 100 mots car c’est ce qu’on lit sur un smartphone sans avoir besoin de scroller“. Ensuite, de faire un gros effort de référencement pour apparaître dans les résultats de recherche sur les thèmes qui intéressent les Marocains. ET pour finir, bien commercialiser les espaces publicitaires.

-le second modèle qui fonctionne est celui qui est subventionné par des activités connexes telles que des travaux de communication payés par des entreprises ou des institutions.

Ces deux modèles sont respectables. Ils ont fait leurs preuves. Ils auront toujours leur place. Mais il faut du journalisme pour faire une vraie presse. Sur le marché marocain, il reste des titres qui luttent au quotidien pour produire des infos, des articles, parfois des formats longs ou des enquêtes, qui continuent à croire que le journalisme est une mission.

Une préoccupation mondiale

Pour finir, sachez que le problème n’est pas seulement marocain. Voici quelques pépites recueillies d’un colloque récent en France :

Alexis Brézet (directeur des rédactions Le Figaro):  "Ce qui se joue c'est la survie ou la disparition des médias européens. Quand il y aura des médias américains, russes et chinois qui auront racheté le Figaro et les Echos, on verra ce que c'est que les fake news."

Fabrice Fries (PDG de l’AFP) : "Les agences d'information avaient le privilège de l'exclusivité, de l'ubiquité, c'est fini". "Les scoops viennent des réseaux sociaux. L'exclusivité qui nous reste, c'est la fiabilité". “L'info de qualité devient une denrée rare, on doit se comporter comme une industrie de luxe“.

Au Maroc, il est encore possible d’agir. Les leviers existent. La presse n’est pas un mal nécessaire, elle est au contraire indispensable et utile.

(*) Une précision: lancer une formule freemium (partie payante et partie de libre accès) est une décision stratégique. La date d'entrée en vigueur n'a pas été décidée. Elle se fera aussi vite que possible, après les réglages technologiques préalables qui demanderont certainement quelques mois. L'objectif de cet article n'était pas d'annoncer une formule payante de nos titres. Mais de contribuer au débat sur la situation de la presse au Maroc.

L'auteur est cofondateur du groupe Médias24 (medias24.com et leboursier.ma) qu'il dirige.

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