Faut-il maintenir l’aide directe aux 4,3 millions de ménages après le Covid-19?
Une aide moyenne de 1.000 DH par ménage coûterait plus de 50 milliards de DH par an à l’Etat. Les programmes sociaux déjà en place coûtent des dizaines de milliards sans forcément donner de bons résultats. Le ciblage doit être affiné et le soutien social restructuré.
Au Maroc, le soutien social public aux populations pauvres et vulnérables est lacunaire :
- Les populations qui en ont réellement besoin ne sont pas ciblées d’une manière optimale ;
- Les programmes sociaux mis en place sont nombreux, se chevauchent, manquent de cohérence et posent parfois des problèmes de gouvernance.
Le Roi Mohammed VI n’a pas manqué de le rappeler dans son discours du Trône de 2018. Il avait appelé le gouvernement à poursuivre le travail sur le chantier du ciblage avec le registre social unique et à procéder à une restructuration profonde des programmes et politiques nationales d’appui et de protection sociale.
Le chantier du registre social unique avance bien, selon nos informations. Par contre, on ignore si la réflexion autour de la restructuration des programmes déjà en place a été menée.
Va-t-on supprimer des programmes, en regrouper certains, en créer de nouveaux ? Sur quelles bases ? Va-t-on opter pour des aides monétaires directes à certaines familles ? Lesquelles ? Cette aide s’ajoutera-t-elle aux programmes sociaux « en nature », de type prestations médicales ou autres ? Avec quel dosage ?
Quel que soit l’état d’avancement de ce grand chantier de réforme du soutien social au Maroc, qui traine au moins depuis la libéralisation des prix des carburants en 2015, la crise liée au Covid-19 est venue bousculer le gouvernement qui s’est vu contraint de distribuer rapidement des aides monétaires directes aux populations les plus touchées par les répercussions économiques, à partir du Fonds Covid-19 créé sur instruction royale.
un soutien monétaire est nécessaire même après la crise
Hormis les employés déclarés à la CNSS en arrêt temporaire d’activité, l’Etat a versé ou est en train de le faire, une aide mensuelle comprise entre 800 DH et 1.200 DH à 4,3 millions de ménages dont le chef travaille dans l’informel (bénéficiaire ou pas du Ramed) et dont les demandes ont été validées par les autorités.
En retenant une aide moyenne de 1.000 DH par ménage, l’aide totale s’élèvera à 4,3 milliards de DH en avril et à autant en mai et juin.
Selon plusieurs experts et observateurs, c’est la première fois dans l’histoire du Maroc qu’une opération d’une telle envergure est menée aussi rapidement et avec succès.
Avec cette réussite, et compte tenu des lacunes structurelles des programmes sociaux, le Maroc gagnerait-il à maintenir les aides monétaires directes après la crise du Covid-19, en substitution totale ou partielle aux programmes déjà en place ?
La réponse à cette question n’est pas évidente. Toutefois, voici quelques éléments d’appréciation de la situation actuelle.
Tout d’abord, oui, un soutien monétaire est nécessaire même après la crise. D’abord, parce que le redémarrage de l’économie ne se fera pas d’un coup. Ensuite, parce que même quand leur chef a un travail, des millions de ménages vivent dans la précarité.
Ensuite, quel montant devrait-on verser ? Si l’on retient la moyenne de 1.000 DH par mois servie actuellement à 4,3 millions de ménages, cela donnerait un budget de près de 52 milliards de DH par an.
Serait-ce beaucoup pour le budget de l’Etat ? Pour rappel, c’est quand les dépenses de la Caisse de compensation avaient atteint 56 milliards de DH en 2012, suite à l’envolée des prix du pétrole, que le gouvernement a décidé d’entamer la décompensation progressive des prix des carburants, puis leur libéralisation totale en 2015. De plus, 52 milliards de DH, c’est l’équivalent de 20% du budget général de l’Etat.
En même temps, le Roi a précisé dans son discours de 2018 que les différents programmes sociaux coûtent déjà des dizaines de milliards de DH. Rien qu’entre la compensation du prix du gaz, du sucre et de la farine qui est maintenue pour le moment, le Ramed, Tayssir, l’INDH, les bourses d’étudiants et le programme de réduction des disparités sociales et spatiales, on compte un budget de plus de 25 milliards de DH par an.
Affiner le ciblage, mettre le curseur au bon endroit et optimiser les aides
Cela dit, il ne serait pas pertinent de continuer à servir les mêmes montants aux mêmes populations.
D’abord, parce que malgré les vérifications faites par les autorités, la sélection des bénéficiaires a été faite un peu dans l’urgence. Dans le lot, il peut donc y avoir des personnes qui ne sont pas vraiment éligibles aux aides. C'était le cas en mars pour les employés déclarés à la CNSS.
Et le contraire aussi est vrai. En raison de la courte période d’inscription pour bénéficier des aides, et des difficultés éventuelles de certaines personnes pour s’inscrire, les 4,3 millions de ménages ne comptent pas forcément tous ceux dans le besoin au Maroc.
Par ailleurs, après la reprise de l’activité économique, plusieurs ménages pourraient ne plus être éligibles.
Selon Ahmed Lahlimi, Haut-commissaire au plan qui s’exprimait à Médias24 il y a quelques jours, la crise du Covid-19 et l’octroi des aides monétaires ont permis une meilleure connaissance des ménages et vont accélérer le chantier du ciblage dans le cadre du registre social unique. Mais pour lui, les données devront être affinées, traitées et soumises à un système de scoring pour déterminer qui est vraiment éligible. En d’autres termes, pour savoir où placer le curseur.
Ensuite, les aides de 800 à 1.200 DH par mois et par ménage sont servies pendant une période d’arrêt d’activité. Après la reprise, ces montants ne seront plus justifiés et des aides d’une moindre importance pourraient être décidées.
D’autant plus que les anciens programmes ne disparaitront pas entièrement. Le Ramed, par exemple, est appelé à survivre moyennant une meilleure gouvernance. Les aides monétaires pourraient donc venir se greffer à des aides en nature non négligeables.
Quoi qu’il en soit, l’arrivée de cette crise du Covid-19 a montré la fragilité d’une large frange de la population marocaine, la nécessité de la soutenir socialement avec efficacité même en temps normal, et la faisabilité d’une mobilisation rapide des pouvoirs publics.
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