Hicham Houdaïfa : ''La protection de l’enfance doit être érigée en urgence nationale''

Dans un ouvrage intitulé ''Enfance au Maroc. Une précarité aux multiples visages'' (éditions En Toutes Lettres), le journaliste Hicham Houdaïfa revient sur les différents volets de la protection de l’enfance au Maroc, et surtout sur ses dysfonctionnements et leur impact sur les enfants en difficultés.

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Hicham Houdaïfa : ''La protection de l’enfance doit être érigée en urgence nationale''

Le 07 octobre 2020 à 17:46

Modifié le 08 octobre 2020 à 10:11

Le manque criant de coordination entre les différents ministères impliqués dans la protection de l’enfance est à l’origine de nombreux dysfonctionnements, notamment le retard de la mise en œuvre des politiques publiques de protection de l’enfance, explique le journaliste Hicham Houdaïfa dans son nouvel ouvrage. La société civile tente tant bien que mal de pallier les déficiences de l’Etat mais, à défaut d’être suffisamment équipée, ses actions sur le terrain demeurent limitées.

- Médias24 : Quelle est la genèse de cet ouvrage et jusque dans quelles régions vous a-t-il conduit ?

- Hicham Houdaïfa : Il s’agit du septième ouvrage de la collection ''Enquête'', dédiée au journalisme d’investigation et à l’écoute de la société. C’est un travail de terrain pour faire entendre des voix qui peinent à se faire entendre. On a commencé en 2015 par la précarité féminine, avec l’ouvrage ''Dos de femmes, dos de mulets – Les oubliées du Maroc profond'', en passant par la situation des migrants et celle des femmes qui travaillent dans le sud de l’Espagne, ainsi que le phénomène de l’extrémisme religieux. Ce livre, c’est un retour à mes sujets de prédilection, qui sont ceux de la marge. J’ai voulu faire un travail sur l’enfance en difficulté et la situation de la protection de l’enfance au Maroc.

Je suis allé dans plusieurs régions du pays : à Casablanca bien sûr, pour retracer la violence urbaine que subissent les enfants de la capitale économique. Dans ce que j’appelle les ceintures de la pauvreté, à Lahraouiyine par exemple, la vie est difficile. C’est un quartier qui enregistre l’un des plus forts taux d’abandon scolaire au Maroc. J’ai essayé de saisir et de décrire la violence dans laquelle ces enfants vivent, entre des pères démissionnaires et des mères au bout du rouleau… J’ai raconté les dealers qui tentent de les recruter pour qu’ils travaillent avec eux... Ce sont des situations d’extrême violence, dont les enfants sont les premiers à payer le prix fort.

Je suis allé également à Agadir et Taroudant ; à Taza, puisque c’est l’une des régions qui fournissent les grandes villes en petites filles domestiques. A Tanger et Ouazzane, aussi, pour, in fine, décrire à travers ces neuf textes la situation de ces enfants.

- Comment avez-vous mené vos enquêtes ? S’agit-il d’ailleurs d’enquêtes journalistiques ou sociologiques ?

- Ce sont des enquêtes journalistiques – je suis journaliste, pas sociologue. Quand je fais des livres de ce genre, je choisis une vingtaine de sujets, j’identifie mes terrains et les personnes qui peuvent m’aider à réaliser mes enquêtes. Je suis dans le texte long, dans le journalisme long, je prends mon temps… Le livre permet ce que les médias classiques ne permettent plus, surtout en temps de crise. C’est une opportunité d’aller plus loin dans les thématiques.

- La société civile est active auprès des enfants défavorisés, mais n’avez-vous pas l’impression qu’elle ''empiète'' malgré elle sur le terrain de l’Etat, à défaut que celui-ci joue son rôle de protection et de défense de ces enfants ?

- Les associations les plus importantes, les plus efficaces sur le terrain, ne cessent de répéter qu’elles ne font qu’un travail de pompiers et que le véritable travail doit être réalisé par l’Etat. Par exemple, toute la prise en charge des enfants en situation de handicap, sur le front de la santé aussi bien que de l’éducation, est assurée par les associations. Autre exemple : les centres de protection de l’enfance sont pris en charge par l’Entraide nationale, qui n’est pas un ministère. Les parents de ces enfants voient qu’ils n’ont aucune possibilité de s’émanciper. Ils se retrouvent contraints de faire eux-mêmes un certain nombre d’efforts, de créer des centres, des associations, face à un Etat démissionnaire sur ce registre. Les associations le disent : la prise en charge de l’enfance est une fonction régalienne, c’est-à-dire qu’elle doit être assurée par l’Etat. Si les difficultés de ces enfants sont amoindries, c’est bien grâce à ces associations. Mais ce qu’elles font, c’est si peu face aux besoins réels de l’enfance dans ce pays – et ce n’est pas de leur faute.

- Comment la répartition de la protection de l’enfance entre les différents ministères impacte-t-elle son efficacité ? 

- Il y a différentes actions qui sont menées par ces ministères, mais il y a un gros manque de coordination entre toutes ces parties prenantes. Cette quasi-absence de coordination fait que l’efficacité de ces actions est limitée. En plus de ça, les ressources humaines dédiées à la protection de l’enfance ne sont pas à la hauteur de cette mission. Les enfants représentent un peu plus du tiers de la population marocaine, selon les chiffres du recensement de 2014. Leur protection est un devoir de l’État et on ne peut l’assurer avec une telle organisation. Une politique publique intégrée pour la protection de l’enfance a été adoptée en juin 2015, mais elle n’a jamais été réellement mise en pratique, surtout par rapport au dispositif territorial intégré de protection de l’enfance qui, à ce jour, n’a toujours pas été véritablement lancé. Il y a eu un effet d’annonce en décembre 2019 à Tanger, mais dans la pratique, ce dispositif n’est pas appliqué.

Il y a donc certes des actions, mais elles ne sont pas coordonnées entre les différents ministères, et encore moins avec le tissu associatif. Tant que la protection de l’enfance ne sera pas érigée en priorité, en urgence nationale, on ne s’en sortira pas. Il y a un vrai travail de coordination qui doit être fait avec la société civile.

J’ai fais du terrain : j’ai raconté des histoires, je suis parti dans des endroits et j’ai raconté le vécu de ces enfants. Le résultat, c’est qu’il y a un vrai problème de prise en charge de l’enfance, que ce soit dans l’éducation, la santé, ou encore dans le cas d’agressions sexuelles ou de travail forcé.

- Quel est l’impact de ces dysfonctionnements sur les enfants ?

- Sans coordination, l’enfant se retrouve perdu entre tous ces intervenants et, in fine, il n’est pas protégé dans ce pays. Les problèmes structurels ont aussi des conséquences importantes : les acteurs sociaux, comme les assistantes sociales ou les psychologues par exemple, n’ont toujours pas de statut juridique. Les assistantes sociales et les psychologues ne sont pas présents partout, que ce soit dans les tribunaux, les écoles, les centres de santé… Par exemple, dans une école publique, un enseignant qui se trouve confronté à un enfant maltraité n’a aucun protocole, aucune procédure à appliquer ; il ne sait pas quoi faire ni vers qui se tourner.

Chez nous, tout cela relève de l’improvisation : il n’y a aucune procédure de protection de l’enfance, y compris dans ces cas. C’est la même chose pour un enfant victime d’agression sexuelle : lorsqu’il est face à la police, dans un commissariat, il n’a aucun endroit qui lui soit dédié. Il n’est pas non plus écouté par un psychologue. Lorsqu’un enfant est entendu par un juge des mineurs dans le cadre d’une agression sexuelle, là encore, il n’y a pas de psychologue. Sa parole n’est pas décryptée par un psychologue et s’il se contredit, ses contradictions sont interprétées comme étant des mensonges. La parole de l’enfant est totalement décrédibilisée et des plaintes sont par conséquent classées sans suite. Pour un enfant, c’est extrêmement brutal.

Hicham Houdaïfa : ''La protection de l’enfance doit être érigée en urgence nationale''

Le 07 octobre 2020 à17:51

Modifié le 08 octobre 2020 à 10:11

Dans un ouvrage intitulé ''Enfance au Maroc. Une précarité aux multiples visages'' (éditions En Toutes Lettres), le journaliste Hicham Houdaïfa revient sur les différents volets de la protection de l’enfance au Maroc, et surtout sur ses dysfonctionnements et leur impact sur les enfants en difficultés.

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Le manque criant de coordination entre les différents ministères impliqués dans la protection de l’enfance est à l’origine de nombreux dysfonctionnements, notamment le retard de la mise en œuvre des politiques publiques de protection de l’enfance, explique le journaliste Hicham Houdaïfa dans son nouvel ouvrage. La société civile tente tant bien que mal de pallier les déficiences de l’Etat mais, à défaut d’être suffisamment équipée, ses actions sur le terrain demeurent limitées.

- Médias24 : Quelle est la genèse de cet ouvrage et jusque dans quelles régions vous a-t-il conduit ?

- Hicham Houdaïfa : Il s’agit du septième ouvrage de la collection ''Enquête'', dédiée au journalisme d’investigation et à l’écoute de la société. C’est un travail de terrain pour faire entendre des voix qui peinent à se faire entendre. On a commencé en 2015 par la précarité féminine, avec l’ouvrage ''Dos de femmes, dos de mulets – Les oubliées du Maroc profond'', en passant par la situation des migrants et celle des femmes qui travaillent dans le sud de l’Espagne, ainsi que le phénomène de l’extrémisme religieux. Ce livre, c’est un retour à mes sujets de prédilection, qui sont ceux de la marge. J’ai voulu faire un travail sur l’enfance en difficulté et la situation de la protection de l’enfance au Maroc.

Je suis allé dans plusieurs régions du pays : à Casablanca bien sûr, pour retracer la violence urbaine que subissent les enfants de la capitale économique. Dans ce que j’appelle les ceintures de la pauvreté, à Lahraouiyine par exemple, la vie est difficile. C’est un quartier qui enregistre l’un des plus forts taux d’abandon scolaire au Maroc. J’ai essayé de saisir et de décrire la violence dans laquelle ces enfants vivent, entre des pères démissionnaires et des mères au bout du rouleau… J’ai raconté les dealers qui tentent de les recruter pour qu’ils travaillent avec eux... Ce sont des situations d’extrême violence, dont les enfants sont les premiers à payer le prix fort.

Je suis allé également à Agadir et Taroudant ; à Taza, puisque c’est l’une des régions qui fournissent les grandes villes en petites filles domestiques. A Tanger et Ouazzane, aussi, pour, in fine, décrire à travers ces neuf textes la situation de ces enfants.

- Comment avez-vous mené vos enquêtes ? S’agit-il d’ailleurs d’enquêtes journalistiques ou sociologiques ?

- Ce sont des enquêtes journalistiques – je suis journaliste, pas sociologue. Quand je fais des livres de ce genre, je choisis une vingtaine de sujets, j’identifie mes terrains et les personnes qui peuvent m’aider à réaliser mes enquêtes. Je suis dans le texte long, dans le journalisme long, je prends mon temps… Le livre permet ce que les médias classiques ne permettent plus, surtout en temps de crise. C’est une opportunité d’aller plus loin dans les thématiques.

- La société civile est active auprès des enfants défavorisés, mais n’avez-vous pas l’impression qu’elle ''empiète'' malgré elle sur le terrain de l’Etat, à défaut que celui-ci joue son rôle de protection et de défense de ces enfants ?

- Les associations les plus importantes, les plus efficaces sur le terrain, ne cessent de répéter qu’elles ne font qu’un travail de pompiers et que le véritable travail doit être réalisé par l’Etat. Par exemple, toute la prise en charge des enfants en situation de handicap, sur le front de la santé aussi bien que de l’éducation, est assurée par les associations. Autre exemple : les centres de protection de l’enfance sont pris en charge par l’Entraide nationale, qui n’est pas un ministère. Les parents de ces enfants voient qu’ils n’ont aucune possibilité de s’émanciper. Ils se retrouvent contraints de faire eux-mêmes un certain nombre d’efforts, de créer des centres, des associations, face à un Etat démissionnaire sur ce registre. Les associations le disent : la prise en charge de l’enfance est une fonction régalienne, c’est-à-dire qu’elle doit être assurée par l’Etat. Si les difficultés de ces enfants sont amoindries, c’est bien grâce à ces associations. Mais ce qu’elles font, c’est si peu face aux besoins réels de l’enfance dans ce pays – et ce n’est pas de leur faute.

- Comment la répartition de la protection de l’enfance entre les différents ministères impacte-t-elle son efficacité ? 

- Il y a différentes actions qui sont menées par ces ministères, mais il y a un gros manque de coordination entre toutes ces parties prenantes. Cette quasi-absence de coordination fait que l’efficacité de ces actions est limitée. En plus de ça, les ressources humaines dédiées à la protection de l’enfance ne sont pas à la hauteur de cette mission. Les enfants représentent un peu plus du tiers de la population marocaine, selon les chiffres du recensement de 2014. Leur protection est un devoir de l’État et on ne peut l’assurer avec une telle organisation. Une politique publique intégrée pour la protection de l’enfance a été adoptée en juin 2015, mais elle n’a jamais été réellement mise en pratique, surtout par rapport au dispositif territorial intégré de protection de l’enfance qui, à ce jour, n’a toujours pas été véritablement lancé. Il y a eu un effet d’annonce en décembre 2019 à Tanger, mais dans la pratique, ce dispositif n’est pas appliqué.

Il y a donc certes des actions, mais elles ne sont pas coordonnées entre les différents ministères, et encore moins avec le tissu associatif. Tant que la protection de l’enfance ne sera pas érigée en priorité, en urgence nationale, on ne s’en sortira pas. Il y a un vrai travail de coordination qui doit être fait avec la société civile.

J’ai fais du terrain : j’ai raconté des histoires, je suis parti dans des endroits et j’ai raconté le vécu de ces enfants. Le résultat, c’est qu’il y a un vrai problème de prise en charge de l’enfance, que ce soit dans l’éducation, la santé, ou encore dans le cas d’agressions sexuelles ou de travail forcé.

- Quel est l’impact de ces dysfonctionnements sur les enfants ?

- Sans coordination, l’enfant se retrouve perdu entre tous ces intervenants et, in fine, il n’est pas protégé dans ce pays. Les problèmes structurels ont aussi des conséquences importantes : les acteurs sociaux, comme les assistantes sociales ou les psychologues par exemple, n’ont toujours pas de statut juridique. Les assistantes sociales et les psychologues ne sont pas présents partout, que ce soit dans les tribunaux, les écoles, les centres de santé… Par exemple, dans une école publique, un enseignant qui se trouve confronté à un enfant maltraité n’a aucun protocole, aucune procédure à appliquer ; il ne sait pas quoi faire ni vers qui se tourner.

Chez nous, tout cela relève de l’improvisation : il n’y a aucune procédure de protection de l’enfance, y compris dans ces cas. C’est la même chose pour un enfant victime d’agression sexuelle : lorsqu’il est face à la police, dans un commissariat, il n’a aucun endroit qui lui soit dédié. Il n’est pas non plus écouté par un psychologue. Lorsqu’un enfant est entendu par un juge des mineurs dans le cadre d’une agression sexuelle, là encore, il n’y a pas de psychologue. Sa parole n’est pas décryptée par un psychologue et s’il se contredit, ses contradictions sont interprétées comme étant des mensonges. La parole de l’enfant est totalement décrédibilisée et des plaintes sont par conséquent classées sans suite. Pour un enfant, c’est extrêmement brutal.

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