Intégration africaine: Pourquoi le Maroc n’y arrive toujours pas?

Malgré les grands efforts diplomatiques déployés ces dernières années, le Maroc reste faiblement intégré au continent, selon un avis du CESE. La part des échanges du Royaume avec le reste du continent ne dépasse pas les 4%. Un chiffre qui en dit long sur le manque à gagner en termes d’opportunités. Voici le diagnostic du CESE et ce qu’il recommande pour renforcer le positionnement du Royaume.

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Le 30 septembre 2020 à 20:02

Modifié le 01 octobre 2020 à 10:57

Le CESE vient de livrer un avis sur l’intégration africaine du Royaume. Un travail dans lequel il dresse le diagnostic des relations économiques entre le Maroc et le reste du continent et présente sa vision pour une intégration plus forte.

Présentée ce matin, l’étude pilotée par le Conseil d'Ahmed Reda Chami, dresse un diagnostic assez glaçant qui rompt avec la perception générale que l’on peut avoir.

Un état des lieux qui montre que malgré les grands efforts déployés au niveau diplomatique au cours des dernières années, le Maroc peine à percer économiquement sur le reste du continent.

Les indicateurs illustrant cette faible intégration sont nombreux.

Beaucoup d’accords, mais très peu d’échanges commerciaux

A commencer par le niveau des échanges commerciaux. "La part de l’Afrique dans l’ensemble des exportations marocaines est à peine de 3,2%. C’est assez frappant quand on voit tous les efforts diplomatiques qui ont été faits et les accords signés ces dernières années », explique Moncef Ziani, rapporteur du thème au sein du CESE.

Idem au niveau des importations, où la part des achats venant d’Afrique est à peine de 2,5%.

Cela montre que nous vendons très peu au reste du continent et qu’on le sollicite très peu pour nos besoins.

  1. Ziani nuance toutefois ce constat en rappelant que cette faible intégration en termes d’échanges commerciaux est un mal généralisé en Afrique. Elle concerne tous les pays, y compris l’Algérie dont la part des échanges avec le continent ne dépasse pas 2,8% de l’ensemble de son commerce extérieur.

Globalement, le niveau des échanges intra-africains est d’à peine 18%. Un chiffre dérisoire comparé au commerce intra-européen (67%), entre pays asiatiques (61%) ou entre les pays d’Amérique du Nord (50%).

L’exception sud-africaine: un modèle à suivre?

Dans ce mal généralisé africain, un seul pays sort toutefois du lot: l’Afrique du sud. Ses exportations vers le reste du continent représentent 34% du total de ses exportations, et 13% de ses importations viennent des autres pays africains.

Une exception africaine qui montre que l’intégration commerciale n’est pas quelque chose d’impossible.

Et pour l’Afrique du Sud, il n’y a pas de recette magique ou de secret, comme le souligne M. Ziani: "Si l’Afrique du sud est arrivée à ce niveau d’intégration en termes d’exportations, c’est par ce qu’elle dispose tout simplement d’une offre diversifiée et adaptée au continent", explique-t-il.

Ce qui n’est pas le cas du Maroc, dont l’offre reste concentrée essentiellement sur quelques produits.

En 2018 par exemple, les exportations marocaines vers le reste du continent ont porté essentiellement sur les engrais, les conserves de poissons, les produits d’alimentation et très peu de produits industriels à forte valeur ajoutée (voitures, fils et câbles électriques).

Idem pour les importations qui sont constituées essentiellement de gaz et de pétrole. Et proviennent majoritairement des pays d’Afrique du Nord (l’Algérie principalement, la Tunisie et l’Egypte).

"Au niveau des échanges, on constate que l’essentiel de notre commerce se fait toujours avec l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest. Nous commerçons très peu avec l’Afrique australe et l’Afrique de l’Est, des régions qui présentent pourtant un grand potentiel", illustre M. Ziani.

Selon le rapporteur du thème, les clients du Maroc en Afrique se comptent sur le bout des doigts: le Sénégal, la Côte d’ivoire, la Mauritanie, le Nigéria et l’Algérie. "Il y a des pays qui mériteraient plus d’attention de la part des exportateurs marocains", lance-t-il.

Un constat que Fayçal Benameur d’OCP, invité à cette séance d’écoute, explique par le choix de la facilité qui guide l’action des opérateurs marocains. « On va vers l’Afrique de l’ouest par ce qu’il y a plus de facilité, du fait de la proximité géographique et de la langue. Mais dans le commerce, ce sont les considérations de croissance qui doivent primer. Et la croissance se fait aujourd’hui en Afrique de l’est", souligne-t-il.

En 2018, seuls 250.000 touristes subsahariens ont visité le Maroc!

Autre indicateur de la faible intégration marocaine en Afrique: le tourisme. Selon les chiffres présentés par le rapporteur du thème, les touristes africains ont représenté à peine 4% du total des touristes qui ont visité le Maroc en 2018.

Un chiffre qui ne dit pas tout, car on y comptabilise également les MRE. Pis encore, la moitié de ces 4% (qui représentent 500.000 personnes en nombre) viennent d’Afrique du nord. "Nous recevons donc à peine 250 000 touristes d’Afrique subsaharienne", indique M. Ziani.

Président de l’association des étudiants africains au Maroc, Lennah Toyi explique cette faible performance dans le tourisme par deux éléments: les disproportions au niveau du prix des transports et les procédures complexes de visa.

"Un Tunisien et un Gabonais n’ont pas la même facilité d’accès au Maroc, que ce soit en termes de prix du billet d’avion ou pour les procédures administratives", signale-t-il.

Les investissements directs du Maroc en Afrique et leur nature montrent également que l’on est loin d’une intégration globale. Si ces investissements ont fortement augmenté entre 2013 et 2017, représentant désormais une valeur de 37 milliards de DH, la moitié de ces flux est concentrée sur le secteur bancaire, les télécoms et les assurances.

Et l’essentiel des IDE marocains en Afrique sont concentrés sur 6 pays comme le signale M. Ziani: la Côte d’Ivoire, le Mali, l’Egypte, Maurice (en raison des facilités fiscales), le Gabon et le Cameroun.

"Cela fait du Maroc le premier investisseur en Afrique de l’ouest, mais on est loin de l’intégration souhaitée sur l’ensemble du continent", souligne-t-il

Les huit freins à l'intégration selon le CESE

Comment s’explique cette faible intégration? L’avis du CESE dresse 8 principales raisons:

1-Une absence d’approche intégrée: le dispositif institutionnel chargé d’organiser la coopération africaine est caractérisé par une multitude d'intervenants, une faiblesse des moyens humains et financiers et des difficultés de coordination entre les différentes composantes.

2-Une faible intégration des communautés économiques régionales (CER) auxquelles appartient le Maroc. "L’UMA est complètement bloquée, et le processus d’intégration de la CNE-SAD est toujours entravé. Et ces deux communautés restent d’ailleurs les moins intégrées du continent. Le Maroc veut bien s’intégrer, mais s’intégrer à travers ces communautés reste difficile", commente M. Ziani.

3-Des accords commerciaux qui ne portent pas sur le libre-échange. En outre, les mesures non tarifaires et la multiplicité des régimes fiscaux entre pays augmentent les coûts de transaction afférents aux échanges extérieurs.

4-Une zone cible restreinte. Les échanges commerciaux sont concentrés sur la zone d’Afrique de l’ouest (58%) suivie de la zone d’Afrique de l’est (15,5%), cette dernière étant dominée par les exportations d’OCP vers l’Ethiopie notamment.

5-Une offre commerciale insuffisamment diversifiée. Les produits échangés portent sur un nombre limité de produits faiblement transformés.

6-Une diplomatie économique insuffisamment outillée pour assurer le suivi des accords et des projets d’investissement.

7-Des mécanismes de soutien à l’export insuffisants et inadaptés au regard des spécificités du marché africain. De plus, les mécanismes étatiques de soutien à l’export, selon plusieurs opérateurs économiques nationaux, sont souvent méconnus ou jugés trop bureaucratiques.

8-Une faible intégration dans le transport maritime et routier (absence de compagnie maritime nationale et régionale, faible compétitivité des coûts de transport…)

"Nous avons une vision royale sur les relations avec le continent. Mais nous constatons qu’il n’y a pas d’approche formalisée et intégrée. Nous sommes dans deux communautés qui sont en panne, nos zones cibles sont restreintes, notre offre peu diversifiée, et inadaptée au continent et nous ne disposons pas d’une diplomatie économique qui pousserait vers cette intégration", résume en somme M. Ziani

Le son de cloche des opérateurs marocains

Devant ce diagnostic qui donne une image réelle du positionnement économique du Maroc en Afrique, plusieurs intervenants ont pris la parole pour pointer du doigt ce qui ne marche pas ou ce qui devrait être fait.

Un homme d’affaires, invité à cette session de dialogue, a ainsi pointé du doigt l’absence d’ambassadeurs économiques dans les pays africains.

"Les banques ont été les premières à aller sur le continent pour déblayer le terrain. Mais elles n’ont pas attitré dans leur sillage un tissu d’entreprises marocaines. On a un problème de diplomatie économique. On a besoin d’ambassadeurs économiques et pas que de politiques. Des gens qui connaissent les réalités du terrain, le business. Nous avons initié par exemple 350 projets l’année dernière en Afrique, avec un taux de réussite de seulement 30%. Les investisseurs ont besoin d’accompagnement, de connaître le terrain où ils mettent les pieds… Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui", déplore-t-il.

Un point sur lequel le rapporteur du CESE le rejoint, avouant que même si le ministère des Affaires étrangères s’est orienté économie ces dernières années, on reste loin derrière d’autres pays concurrents en matière de diplomatie économique.

"L’attaché commercial de l’ambassade française à Nairobi relève par exemple du ministère de l’Industrie. D’autres relèvent du ministère des Finances et de l’Economie. On ne veut pas copier les Français, mais il faut réfléchir à cela", précise M. Ziani.

Concernant l’intégration en termes d’échanges, l’homme d’affaires propose simplement de voir ce que les Africains achètent de l’UE et de se positionner dessus. "On ne vas pas réinventer la roue. Il faut faire un focus sur les achats africains de l’UE par exemple et sur une seule région, et surtout ne pas se disperser sur l’ensemble du continent, car on n’en a pas les moyens tout simplement. Il est anormal de trouver des tomates marocaines à Dakar à 3,5 euros, alors qu’elles sortent d’Agadir à 3 DH. La raison est simple, c’est que nos tomates passent d’abord par Rengis (en France, ndlr) avant d’arriver aux marchés africains. Travaillons d’abord sur cela…"

Grand connaisseur du sujet, Abdou Diop, président de la commission Afrique de la CGEM a également émis un ensemble de recommandations qui font sens.

Pour lui, l’intégration doit forcément passer par la mise en place d’une stratégie africaine intégrée qui s’inscrit dans le plan de développement du Maroc. "Il faut que l’Afrique soit présente dans tous nos plans sectoriels: industrie, agriculture, tourisme… ces plans doivent être arrimés à la stratégie africaine ».

Il propose par exemple que le Maroc repositionne ses chaînes de valeur sur certains de ses métiers. "Nous visons par exemple plus d’intégration industrielle dans les métiers de l’automobile. Je pense qu’il faut raisonner continent sur ce sujet-là. On peut atteindre une totale intégration de nos métiers en nous approvisionnant chez d’autres pays africains, que ce soit pour l’automobile (pneus, aluminium…), le textile (coton) ou d’autres secteurs. La matière première pour nos industries existe en Afrique, mais elle est peu valorisée ce qui pénalise notre intégration industrielle".

Le consultant aborde également la Zleca, cette zone de libre-échange africaine en cours de construction. Et pense que le Maroc ne pourra pas profiter pleinement de cette opportunité de libre-échange s’il reste dans des communautés en panne, comme l’UMA. "La Zleca s’appuiera sur les communautés régionales. Ce sont les pays membres des communautés les plus actives qui profiteront de cette zone de libre-échange. On ne peut pas rester dans une UMA inactive, d’où l’intérêt d’accélérer le processus d’intégration à la Cedeao. Il faut absolument être dans une zone active…"

Autres points soulevés par M. Diop: la multiplicité d’acteurs de promotion, qui peuvent des fois créer une image de marque négative pour le Maroc. Il propose ainsi d’unifier la promotion de la marque Maroc, avec un message unique et cohérent qui cible toutes les chaînes de valeur qu’on veut attirer.

Autre souci soulevé par le président de la commission Afrique de la CGEM: le retard pris dans l’activation des multiples accords signés par le Maroc. Il donne en cela l’exemple des accords de non double imposition: "sur les 17 accords que nous avons signés, il n’y a que 4 qui sont opérationnels. C’est pénalisant pour l’intégration".

Il recommande également aux opérateurs marocains d’agir collectivement. "On n’a malheureusement pas le réflexe des Turcs ou des Tunisiens qui travaillent en consortium ou en groupement pour prendre des marchés sur le continent. On continue d’agir individuellement en se faisant concurrence des fois. Il faut changer d’approche et cela passe par une coordination entre secteur privé et public".

Pour le CESE, l’intégration africaine doit être érigée en priorité

Des recommandations émanant d’acteurs privés qui rejoignent globalement celles émises par le CESE, qui recommande en somme "la mise en place d’une stratégie globale d’intégration du Maroc en Afrique".

Une approche qui s’articule selon le CESE sur 4 axes majeurs:

Le premier vise à ériger l’intégration régionale du Maroc en Afrique en priorité. Le Conseil recommande ainsi de développer une stratégie dédiée à l’intégration du Maroc en Afrique en concertation entre les secteurs public et privé et de créer des mécanismes de concertation régulière entre le ministère chargé des Affaires étrangères et de la Coopération et les représentants du secteur privé. 

Le deuxième axe a pour objet de renforcer les instruments d’intégration aux plans régional et continental et d’apporter de la cohérence et de la complémentarité entre les différents partenariats existants.  

A ce niveau, il est notamment recommandé de parachever le processus de ratification de l’accord relatif à la Zleca, de développer des coopérations avec les communautés économiques régionales (CER) et de créer des chaînes de valeur régionales à forte valeur ajoutée et à fort impact social sur les populations.

Il est ainsi proposé dans ce sens de faire de la région de Dakhla-Oued Ed-Dahab un hub africain par lequel cette stratégie sera matérialisée sur le terrain.

Le troisième axe a pour objectif d’opérationnaliser et de renforcer les instruments de coopération au plan bilatéral. A cet effet, le CESE préconise, en particulier, de faire un bilan régulier de l’impact de chaque accord et d’évaluer l’initiative marocaine envers les 33 pays africains les moins avancés (PMA). 

Le quatrième axe propose des actions transversales qui ont trait à la mise en place d’instruments d’accompagnement adaptés en vue d’une meilleure intégration régionale du Maroc en Afrique et ses retombées positives sur les populations.

Pour cela, il est suggéré de mettre en place un fonds d’investissement public destiné à l’Afrique pour financer les projets de développement ainsi que d’établir un centre d’accompagnement à l’internationalisation des entreprises marocaines en particulier pour les PME. 

Intégration africaine: Pourquoi le Maroc n’y arrive toujours pas?

Le 30 septembre 2020 à20:02

Modifié le 01 octobre 2020 à 10:57

Malgré les grands efforts diplomatiques déployés ces dernières années, le Maroc reste faiblement intégré au continent, selon un avis du CESE. La part des échanges du Royaume avec le reste du continent ne dépasse pas les 4%. Un chiffre qui en dit long sur le manque à gagner en termes d’opportunités. Voici le diagnostic du CESE et ce qu’il recommande pour renforcer le positionnement du Royaume.

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Le CESE vient de livrer un avis sur l’intégration africaine du Royaume. Un travail dans lequel il dresse le diagnostic des relations économiques entre le Maroc et le reste du continent et présente sa vision pour une intégration plus forte.

Présentée ce matin, l’étude pilotée par le Conseil d'Ahmed Reda Chami, dresse un diagnostic assez glaçant qui rompt avec la perception générale que l’on peut avoir.

Un état des lieux qui montre que malgré les grands efforts déployés au niveau diplomatique au cours des dernières années, le Maroc peine à percer économiquement sur le reste du continent.

Les indicateurs illustrant cette faible intégration sont nombreux.

Beaucoup d’accords, mais très peu d’échanges commerciaux

A commencer par le niveau des échanges commerciaux. "La part de l’Afrique dans l’ensemble des exportations marocaines est à peine de 3,2%. C’est assez frappant quand on voit tous les efforts diplomatiques qui ont été faits et les accords signés ces dernières années », explique Moncef Ziani, rapporteur du thème au sein du CESE.

Idem au niveau des importations, où la part des achats venant d’Afrique est à peine de 2,5%.

Cela montre que nous vendons très peu au reste du continent et qu’on le sollicite très peu pour nos besoins.

  1. Ziani nuance toutefois ce constat en rappelant que cette faible intégration en termes d’échanges commerciaux est un mal généralisé en Afrique. Elle concerne tous les pays, y compris l’Algérie dont la part des échanges avec le continent ne dépasse pas 2,8% de l’ensemble de son commerce extérieur.

Globalement, le niveau des échanges intra-africains est d’à peine 18%. Un chiffre dérisoire comparé au commerce intra-européen (67%), entre pays asiatiques (61%) ou entre les pays d’Amérique du Nord (50%).

L’exception sud-africaine: un modèle à suivre?

Dans ce mal généralisé africain, un seul pays sort toutefois du lot: l’Afrique du sud. Ses exportations vers le reste du continent représentent 34% du total de ses exportations, et 13% de ses importations viennent des autres pays africains.

Une exception africaine qui montre que l’intégration commerciale n’est pas quelque chose d’impossible.

Et pour l’Afrique du Sud, il n’y a pas de recette magique ou de secret, comme le souligne M. Ziani: "Si l’Afrique du sud est arrivée à ce niveau d’intégration en termes d’exportations, c’est par ce qu’elle dispose tout simplement d’une offre diversifiée et adaptée au continent", explique-t-il.

Ce qui n’est pas le cas du Maroc, dont l’offre reste concentrée essentiellement sur quelques produits.

En 2018 par exemple, les exportations marocaines vers le reste du continent ont porté essentiellement sur les engrais, les conserves de poissons, les produits d’alimentation et très peu de produits industriels à forte valeur ajoutée (voitures, fils et câbles électriques).

Idem pour les importations qui sont constituées essentiellement de gaz et de pétrole. Et proviennent majoritairement des pays d’Afrique du Nord (l’Algérie principalement, la Tunisie et l’Egypte).

"Au niveau des échanges, on constate que l’essentiel de notre commerce se fait toujours avec l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest. Nous commerçons très peu avec l’Afrique australe et l’Afrique de l’Est, des régions qui présentent pourtant un grand potentiel", illustre M. Ziani.

Selon le rapporteur du thème, les clients du Maroc en Afrique se comptent sur le bout des doigts: le Sénégal, la Côte d’ivoire, la Mauritanie, le Nigéria et l’Algérie. "Il y a des pays qui mériteraient plus d’attention de la part des exportateurs marocains", lance-t-il.

Un constat que Fayçal Benameur d’OCP, invité à cette séance d’écoute, explique par le choix de la facilité qui guide l’action des opérateurs marocains. « On va vers l’Afrique de l’ouest par ce qu’il y a plus de facilité, du fait de la proximité géographique et de la langue. Mais dans le commerce, ce sont les considérations de croissance qui doivent primer. Et la croissance se fait aujourd’hui en Afrique de l’est", souligne-t-il.

En 2018, seuls 250.000 touristes subsahariens ont visité le Maroc!

Autre indicateur de la faible intégration marocaine en Afrique: le tourisme. Selon les chiffres présentés par le rapporteur du thème, les touristes africains ont représenté à peine 4% du total des touristes qui ont visité le Maroc en 2018.

Un chiffre qui ne dit pas tout, car on y comptabilise également les MRE. Pis encore, la moitié de ces 4% (qui représentent 500.000 personnes en nombre) viennent d’Afrique du nord. "Nous recevons donc à peine 250 000 touristes d’Afrique subsaharienne", indique M. Ziani.

Président de l’association des étudiants africains au Maroc, Lennah Toyi explique cette faible performance dans le tourisme par deux éléments: les disproportions au niveau du prix des transports et les procédures complexes de visa.

"Un Tunisien et un Gabonais n’ont pas la même facilité d’accès au Maroc, que ce soit en termes de prix du billet d’avion ou pour les procédures administratives", signale-t-il.

Les investissements directs du Maroc en Afrique et leur nature montrent également que l’on est loin d’une intégration globale. Si ces investissements ont fortement augmenté entre 2013 et 2017, représentant désormais une valeur de 37 milliards de DH, la moitié de ces flux est concentrée sur le secteur bancaire, les télécoms et les assurances.

Et l’essentiel des IDE marocains en Afrique sont concentrés sur 6 pays comme le signale M. Ziani: la Côte d’Ivoire, le Mali, l’Egypte, Maurice (en raison des facilités fiscales), le Gabon et le Cameroun.

"Cela fait du Maroc le premier investisseur en Afrique de l’ouest, mais on est loin de l’intégration souhaitée sur l’ensemble du continent", souligne-t-il

Les huit freins à l'intégration selon le CESE

Comment s’explique cette faible intégration? L’avis du CESE dresse 8 principales raisons:

1-Une absence d’approche intégrée: le dispositif institutionnel chargé d’organiser la coopération africaine est caractérisé par une multitude d'intervenants, une faiblesse des moyens humains et financiers et des difficultés de coordination entre les différentes composantes.

2-Une faible intégration des communautés économiques régionales (CER) auxquelles appartient le Maroc. "L’UMA est complètement bloquée, et le processus d’intégration de la CNE-SAD est toujours entravé. Et ces deux communautés restent d’ailleurs les moins intégrées du continent. Le Maroc veut bien s’intégrer, mais s’intégrer à travers ces communautés reste difficile", commente M. Ziani.

3-Des accords commerciaux qui ne portent pas sur le libre-échange. En outre, les mesures non tarifaires et la multiplicité des régimes fiscaux entre pays augmentent les coûts de transaction afférents aux échanges extérieurs.

4-Une zone cible restreinte. Les échanges commerciaux sont concentrés sur la zone d’Afrique de l’ouest (58%) suivie de la zone d’Afrique de l’est (15,5%), cette dernière étant dominée par les exportations d’OCP vers l’Ethiopie notamment.

5-Une offre commerciale insuffisamment diversifiée. Les produits échangés portent sur un nombre limité de produits faiblement transformés.

6-Une diplomatie économique insuffisamment outillée pour assurer le suivi des accords et des projets d’investissement.

7-Des mécanismes de soutien à l’export insuffisants et inadaptés au regard des spécificités du marché africain. De plus, les mécanismes étatiques de soutien à l’export, selon plusieurs opérateurs économiques nationaux, sont souvent méconnus ou jugés trop bureaucratiques.

8-Une faible intégration dans le transport maritime et routier (absence de compagnie maritime nationale et régionale, faible compétitivité des coûts de transport…)

"Nous avons une vision royale sur les relations avec le continent. Mais nous constatons qu’il n’y a pas d’approche formalisée et intégrée. Nous sommes dans deux communautés qui sont en panne, nos zones cibles sont restreintes, notre offre peu diversifiée, et inadaptée au continent et nous ne disposons pas d’une diplomatie économique qui pousserait vers cette intégration", résume en somme M. Ziani

Le son de cloche des opérateurs marocains

Devant ce diagnostic qui donne une image réelle du positionnement économique du Maroc en Afrique, plusieurs intervenants ont pris la parole pour pointer du doigt ce qui ne marche pas ou ce qui devrait être fait.

Un homme d’affaires, invité à cette session de dialogue, a ainsi pointé du doigt l’absence d’ambassadeurs économiques dans les pays africains.

"Les banques ont été les premières à aller sur le continent pour déblayer le terrain. Mais elles n’ont pas attitré dans leur sillage un tissu d’entreprises marocaines. On a un problème de diplomatie économique. On a besoin d’ambassadeurs économiques et pas que de politiques. Des gens qui connaissent les réalités du terrain, le business. Nous avons initié par exemple 350 projets l’année dernière en Afrique, avec un taux de réussite de seulement 30%. Les investisseurs ont besoin d’accompagnement, de connaître le terrain où ils mettent les pieds… Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui", déplore-t-il.

Un point sur lequel le rapporteur du CESE le rejoint, avouant que même si le ministère des Affaires étrangères s’est orienté économie ces dernières années, on reste loin derrière d’autres pays concurrents en matière de diplomatie économique.

"L’attaché commercial de l’ambassade française à Nairobi relève par exemple du ministère de l’Industrie. D’autres relèvent du ministère des Finances et de l’Economie. On ne veut pas copier les Français, mais il faut réfléchir à cela", précise M. Ziani.

Concernant l’intégration en termes d’échanges, l’homme d’affaires propose simplement de voir ce que les Africains achètent de l’UE et de se positionner dessus. "On ne vas pas réinventer la roue. Il faut faire un focus sur les achats africains de l’UE par exemple et sur une seule région, et surtout ne pas se disperser sur l’ensemble du continent, car on n’en a pas les moyens tout simplement. Il est anormal de trouver des tomates marocaines à Dakar à 3,5 euros, alors qu’elles sortent d’Agadir à 3 DH. La raison est simple, c’est que nos tomates passent d’abord par Rengis (en France, ndlr) avant d’arriver aux marchés africains. Travaillons d’abord sur cela…"

Grand connaisseur du sujet, Abdou Diop, président de la commission Afrique de la CGEM a également émis un ensemble de recommandations qui font sens.

Pour lui, l’intégration doit forcément passer par la mise en place d’une stratégie africaine intégrée qui s’inscrit dans le plan de développement du Maroc. "Il faut que l’Afrique soit présente dans tous nos plans sectoriels: industrie, agriculture, tourisme… ces plans doivent être arrimés à la stratégie africaine ».

Il propose par exemple que le Maroc repositionne ses chaînes de valeur sur certains de ses métiers. "Nous visons par exemple plus d’intégration industrielle dans les métiers de l’automobile. Je pense qu’il faut raisonner continent sur ce sujet-là. On peut atteindre une totale intégration de nos métiers en nous approvisionnant chez d’autres pays africains, que ce soit pour l’automobile (pneus, aluminium…), le textile (coton) ou d’autres secteurs. La matière première pour nos industries existe en Afrique, mais elle est peu valorisée ce qui pénalise notre intégration industrielle".

Le consultant aborde également la Zleca, cette zone de libre-échange africaine en cours de construction. Et pense que le Maroc ne pourra pas profiter pleinement de cette opportunité de libre-échange s’il reste dans des communautés en panne, comme l’UMA. "La Zleca s’appuiera sur les communautés régionales. Ce sont les pays membres des communautés les plus actives qui profiteront de cette zone de libre-échange. On ne peut pas rester dans une UMA inactive, d’où l’intérêt d’accélérer le processus d’intégration à la Cedeao. Il faut absolument être dans une zone active…"

Autres points soulevés par M. Diop: la multiplicité d’acteurs de promotion, qui peuvent des fois créer une image de marque négative pour le Maroc. Il propose ainsi d’unifier la promotion de la marque Maroc, avec un message unique et cohérent qui cible toutes les chaînes de valeur qu’on veut attirer.

Autre souci soulevé par le président de la commission Afrique de la CGEM: le retard pris dans l’activation des multiples accords signés par le Maroc. Il donne en cela l’exemple des accords de non double imposition: "sur les 17 accords que nous avons signés, il n’y a que 4 qui sont opérationnels. C’est pénalisant pour l’intégration".

Il recommande également aux opérateurs marocains d’agir collectivement. "On n’a malheureusement pas le réflexe des Turcs ou des Tunisiens qui travaillent en consortium ou en groupement pour prendre des marchés sur le continent. On continue d’agir individuellement en se faisant concurrence des fois. Il faut changer d’approche et cela passe par une coordination entre secteur privé et public".

Pour le CESE, l’intégration africaine doit être érigée en priorité

Des recommandations émanant d’acteurs privés qui rejoignent globalement celles émises par le CESE, qui recommande en somme "la mise en place d’une stratégie globale d’intégration du Maroc en Afrique".

Une approche qui s’articule selon le CESE sur 4 axes majeurs:

Le premier vise à ériger l’intégration régionale du Maroc en Afrique en priorité. Le Conseil recommande ainsi de développer une stratégie dédiée à l’intégration du Maroc en Afrique en concertation entre les secteurs public et privé et de créer des mécanismes de concertation régulière entre le ministère chargé des Affaires étrangères et de la Coopération et les représentants du secteur privé. 

Le deuxième axe a pour objet de renforcer les instruments d’intégration aux plans régional et continental et d’apporter de la cohérence et de la complémentarité entre les différents partenariats existants.  

A ce niveau, il est notamment recommandé de parachever le processus de ratification de l’accord relatif à la Zleca, de développer des coopérations avec les communautés économiques régionales (CER) et de créer des chaînes de valeur régionales à forte valeur ajoutée et à fort impact social sur les populations.

Il est ainsi proposé dans ce sens de faire de la région de Dakhla-Oued Ed-Dahab un hub africain par lequel cette stratégie sera matérialisée sur le terrain.

Le troisième axe a pour objectif d’opérationnaliser et de renforcer les instruments de coopération au plan bilatéral. A cet effet, le CESE préconise, en particulier, de faire un bilan régulier de l’impact de chaque accord et d’évaluer l’initiative marocaine envers les 33 pays africains les moins avancés (PMA). 

Le quatrième axe propose des actions transversales qui ont trait à la mise en place d’instruments d’accompagnement adaptés en vue d’une meilleure intégration régionale du Maroc en Afrique et ses retombées positives sur les populations.

Pour cela, il est suggéré de mettre en place un fonds d’investissement public destiné à l’Afrique pour financer les projets de développement ainsi que d’établir un centre d’accompagnement à l’internationalisation des entreprises marocaines en particulier pour les PME. 

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