"Mon séjour dans les centres Covid-19": l'effarant témoignage de Tijania Fertat

Bien sûr, il ne faut pas généraliser. Mais il n'est pas fréquent d'avoir, de l'intérieur, un témoignage aussi détaillé. Tijania Fertat, universitaire, ancienne directrice d'AREF, ex-membre du Conseil supérieur de l'Education, a entamé des carnets d'hospitalisation. Un témoignage crédible, qui suscite vraiment des interrogations.

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Tjania Fertat, universitaire, atteinte de Covid-19, raconte son hospitalisation.

Le 09 août 2020 à 13:26

Modifié le 10 août 2020 à 09:21

Les résultats des analyses sont tombés comme un couperet, le mardi vers huit heures du soir. A partir de ce moment, j'ai eu en continu des coups de fil de la part de plusieurs responsables de l'Intérieur et de la déléguée de la Santé. J'ai répondu à toutes les questions. Les mêmes, posées par plusieurs personnes successivement. Cela m'a fait plaisir. L'Etat s'intéresse à mon bien-être de citoyenne.
Le mardi, on m'a amenée au centre Sidi Yahya réservé aux "covidiens".
On m'achemine vers un grand et immense chapiteau. A l'entrée, plusieurs personnes réclament de parler à un responsable. Elles disent que rien ne se passe à l'intérieur et qu'elles ne font que dormir et manger.
Je suis entrée quand même. En tant qu'ancienne responsable, je connais "l'effet" de la foule, il faut s'assurer par soi-même de ce qu'on dit.
J'ai dû traverser plusieurs couloirs pour arriver a la partie réservée aux femmes et m'installer dans un box individuel, ce qui est une bonne chose.

Je vais me rendre compte très vite que les gens hospitalisés ne font que manger et dormir

Le soir, on nous a donné à manger. Dans les sachets individuels qu'on nous a remis, l'essentiel y est, sauf pour moi en tant que diabétique.

Je comprends qu'il est difficile de gérer les cas spécifiques devant le nombre important des gens à soigner. J'ai pu quand-même manger une portion de fromage de la Vache qui rit. La même chose pour le petit-déjeuner. Je vais me rendre compte très vite que les gens hospitalisés ne font que manger et dormir. Aucun suivi médical tel que la surveillance de la température ou la tension. Rien. On vous fait un ECG (électro-cardiogramme) deux jours après votre arrivée.
Le chapiteau est immense, l'éclairage est commun et là c'est le calvaire; difficile, je veux dire impossible de dormir.
Dans ce chapiteau, les hommes et les femmes ne sont séparés que par des couloirs. Les hommes traversent la partie réservée au femmes pour aller aux toilettes ou aux douches. Et apparemment, cela ne pose de problème à personne. Femmes et hommes sont ici juste des malades.

En deux jours, nous ne voyons pas l'ombre d'un médecin ou d'un infirmier

L'éclairage, les téléphones, les femmes assises ou étendues par terre papotant, se plaignant tout le temps. L'inquiétude est générale. C'est l'enfer.
En deux jours, nous n'avons pas vu l'ombre d'un médecin ou d'un infirmier. Toutes ces femmes, jeunes, moins jeunes, âgées, toutes inquiètes, attendent le médicament miracle depuis quatre ou cinq jours.

Aucune explication, aucune information ne filtrent. Aucun responsable ne met le bout de son nez dans le chapiteau. Personne avec qui parler. Les covidiens sont fuis comme des pestiférés. C'est norma, le virus est très contagieux. Mais un médecin est censé se protéger pour aller vers le malade.


Il fait chaud dans le chapiteau. Les gens attendent. J'essaie de m'informer. Il faut attendre. Mon angoisse commence à prendre des proportions qui semblent m'échapper. Je commence à prendre des contacts pour qu'on intervienne pour être informée sur mon état.

Ma première pensée : je vais mourir si on ne me donne pas rapidement le traitement. Ayant pas mal de maladies chroniques, ma santé va certainement se dégrader très vite.

Vers la fin de la journée, un monsieur qui a gros ventre portant T-shirt à rayures et un long caleçon montrant des jambes arquées qui semblent souffrir sous le poids de sa bedaine, arrive avec un gros carton plein de petits sachets où il semble y avoir des médicaments. Les femmes, comme un essaim d'abeilles, se sont abattues sur le carton.
Face à un désordre incroyable, on demande aux femmes de remettre les sachets dans le carton. Un para-médical criait de loin sans s'approcher demandant de rendre les sachets. J'étais trop fatiguée pour essayer de comprendre. Je me suis retirée dans mon box. On a distribué le dîner qui était correct. Mais pour moi, diabétique, il n'y avait rien à manger. Et je n'avais pas envie de manger.

Sentiment d'impuissance: je ne peux même pas m'enfuir, tous les issues sont gardées

J'ai eu des responsables qui m'ont téléphoné qui m'ont promis que le nécessaire sera fait le lendemain. Mais dans ma tête, l'ECG et les analyses ne peuvent attendre. Le temps de la maladie n'est pas le notre. La contagion est galopante. Toute intervention doit être rapide. Sentiment d'impuissance. Je ne peux même pas m'enfuir. Tout est verrouillé et tous les accès sont gardés.
Je me mets à écouter mon corps, à chercher les symptômes dans ma respiration, dans les mouvements de mon corps.. dans ma voix devenue rauque.
J'avais un souci majeur. Que deviendra mon fils Youssef si je meurs? Un garçon de 27 ans mais qui a plein de problèmes... Il est mon fils adoptif, il n'a pas le droit de jouir de mes biens. Comment faire? J'ai écrit une sorte de testament que j'ai envoyé par WhatsApp à mon grand frère. Qui, touché, me répond que mon message lui a donné froid dans le dos.
J'étais tellement épuisée que j'ai dû dormir profondément.
On me téléphone à 2h du matin pour m'annoncer un déménagement des femmes vers un pavillon qui leur sera réservé.
Déménager à 2h du matin! ce n'est pas possible, je dois rêver.
Je me rend compte que les femmes étaient toutes parties. Je ne sais pas comment j'ai fait pour ramasser mes affaires. Je devais trainer une valise, un sac de voyage, un sac à main, une trousse de médicaments. J'ai tourné en rond. Il n'y avait personne pour m'indiquer où sont allées les femmes. Je téléphone au numéro qui m'a réveillée. Il n'est pas arrivé à me guider parce que je n'arrivais pas à me situer dans le chapiteau. Finalement, un jeune homme me guide vers la porte par laquelle j'étais entrée quand je suis arrivée au centre.
Et là, un agent a juré ne pas me laisser rejoindre les femmes. Je ne comprends pas pourquoi. Je devais avoir une tête de mort. J'ai essayé de lui expliquer la situation. Il ne veut rien savoir. Il se trouve que Monsieur n'a pas été mis au courant que moi aussi je devais déménager. Il a juré par tous les dieux qu'il ne me laissera partir que si le monsieur qui m'a téléphoné pour déménager vient lui-même le lui dire. J'ai téléphoné à mon "réveilleur" en mettant le haut-parleur, ce dernier lui donné l'ordre de m'accompagner. Ce cher Monsieur qui a exercé sur moi son pouvoir s'est dégonflé comme un paon. Et m'a orientée avec mes bagages lourds qui contenaient aussi des livres.
3 heures du matin. Les femmes excitées n'étaient pas prêtes à dormir. L'essentiel, c'est que l'éclairage n'était pas puissant. Et le bavardage des femmes recommence. Comme un bourdonnement qui ne m'a pas empêchée de dormir. [A demain]

LIRE

APRES SON TEMOIGNAGE SUR L'HOSPITALISATION COVID, TIJANIA FERTAT SE RETRACTE

Tjania Fertat, universitaire, atteinte de Covid-19, raconte son hospitalisation.

"Mon séjour dans les centres Covid-19": l'effarant témoignage de Tijania Fertat

Le 09 août 2020 à13:47

Modifié le 10 août 2020 à 09:21

Bien sûr, il ne faut pas généraliser. Mais il n'est pas fréquent d'avoir, de l'intérieur, un témoignage aussi détaillé. Tijania Fertat, universitaire, ancienne directrice d'AREF, ex-membre du Conseil supérieur de l'Education, a entamé des carnets d'hospitalisation. Un témoignage crédible, qui suscite vraiment des interrogations.

Les résultats des analyses sont tombés comme un couperet, le mardi vers huit heures du soir. A partir de ce moment, j'ai eu en continu des coups de fil de la part de plusieurs responsables de l'Intérieur et de la déléguée de la Santé. J'ai répondu à toutes les questions. Les mêmes, posées par plusieurs personnes successivement. Cela m'a fait plaisir. L'Etat s'intéresse à mon bien-être de citoyenne.
Le mardi, on m'a amenée au centre Sidi Yahya réservé aux "covidiens".
On m'achemine vers un grand et immense chapiteau. A l'entrée, plusieurs personnes réclament de parler à un responsable. Elles disent que rien ne se passe à l'intérieur et qu'elles ne font que dormir et manger.
Je suis entrée quand même. En tant qu'ancienne responsable, je connais "l'effet" de la foule, il faut s'assurer par soi-même de ce qu'on dit.
J'ai dû traverser plusieurs couloirs pour arriver a la partie réservée aux femmes et m'installer dans un box individuel, ce qui est une bonne chose.

Je vais me rendre compte très vite que les gens hospitalisés ne font que manger et dormir

Le soir, on nous a donné à manger. Dans les sachets individuels qu'on nous a remis, l'essentiel y est, sauf pour moi en tant que diabétique.

Je comprends qu'il est difficile de gérer les cas spécifiques devant le nombre important des gens à soigner. J'ai pu quand-même manger une portion de fromage de la Vache qui rit. La même chose pour le petit-déjeuner. Je vais me rendre compte très vite que les gens hospitalisés ne font que manger et dormir. Aucun suivi médical tel que la surveillance de la température ou la tension. Rien. On vous fait un ECG (électro-cardiogramme) deux jours après votre arrivée.
Le chapiteau est immense, l'éclairage est commun et là c'est le calvaire; difficile, je veux dire impossible de dormir.
Dans ce chapiteau, les hommes et les femmes ne sont séparés que par des couloirs. Les hommes traversent la partie réservée au femmes pour aller aux toilettes ou aux douches. Et apparemment, cela ne pose de problème à personne. Femmes et hommes sont ici juste des malades.

En deux jours, nous ne voyons pas l'ombre d'un médecin ou d'un infirmier

L'éclairage, les téléphones, les femmes assises ou étendues par terre papotant, se plaignant tout le temps. L'inquiétude est générale. C'est l'enfer.
En deux jours, nous n'avons pas vu l'ombre d'un médecin ou d'un infirmier. Toutes ces femmes, jeunes, moins jeunes, âgées, toutes inquiètes, attendent le médicament miracle depuis quatre ou cinq jours.

Aucune explication, aucune information ne filtrent. Aucun responsable ne met le bout de son nez dans le chapiteau. Personne avec qui parler. Les covidiens sont fuis comme des pestiférés. C'est norma, le virus est très contagieux. Mais un médecin est censé se protéger pour aller vers le malade.


Il fait chaud dans le chapiteau. Les gens attendent. J'essaie de m'informer. Il faut attendre. Mon angoisse commence à prendre des proportions qui semblent m'échapper. Je commence à prendre des contacts pour qu'on intervienne pour être informée sur mon état.

Ma première pensée : je vais mourir si on ne me donne pas rapidement le traitement. Ayant pas mal de maladies chroniques, ma santé va certainement se dégrader très vite.

Vers la fin de la journée, un monsieur qui a gros ventre portant T-shirt à rayures et un long caleçon montrant des jambes arquées qui semblent souffrir sous le poids de sa bedaine, arrive avec un gros carton plein de petits sachets où il semble y avoir des médicaments. Les femmes, comme un essaim d'abeilles, se sont abattues sur le carton.
Face à un désordre incroyable, on demande aux femmes de remettre les sachets dans le carton. Un para-médical criait de loin sans s'approcher demandant de rendre les sachets. J'étais trop fatiguée pour essayer de comprendre. Je me suis retirée dans mon box. On a distribué le dîner qui était correct. Mais pour moi, diabétique, il n'y avait rien à manger. Et je n'avais pas envie de manger.

Sentiment d'impuissance: je ne peux même pas m'enfuir, tous les issues sont gardées

J'ai eu des responsables qui m'ont téléphoné qui m'ont promis que le nécessaire sera fait le lendemain. Mais dans ma tête, l'ECG et les analyses ne peuvent attendre. Le temps de la maladie n'est pas le notre. La contagion est galopante. Toute intervention doit être rapide. Sentiment d'impuissance. Je ne peux même pas m'enfuir. Tout est verrouillé et tous les accès sont gardés.
Je me mets à écouter mon corps, à chercher les symptômes dans ma respiration, dans les mouvements de mon corps.. dans ma voix devenue rauque.
J'avais un souci majeur. Que deviendra mon fils Youssef si je meurs? Un garçon de 27 ans mais qui a plein de problèmes... Il est mon fils adoptif, il n'a pas le droit de jouir de mes biens. Comment faire? J'ai écrit une sorte de testament que j'ai envoyé par WhatsApp à mon grand frère. Qui, touché, me répond que mon message lui a donné froid dans le dos.
J'étais tellement épuisée que j'ai dû dormir profondément.
On me téléphone à 2h du matin pour m'annoncer un déménagement des femmes vers un pavillon qui leur sera réservé.
Déménager à 2h du matin! ce n'est pas possible, je dois rêver.
Je me rend compte que les femmes étaient toutes parties. Je ne sais pas comment j'ai fait pour ramasser mes affaires. Je devais trainer une valise, un sac de voyage, un sac à main, une trousse de médicaments. J'ai tourné en rond. Il n'y avait personne pour m'indiquer où sont allées les femmes. Je téléphone au numéro qui m'a réveillée. Il n'est pas arrivé à me guider parce que je n'arrivais pas à me situer dans le chapiteau. Finalement, un jeune homme me guide vers la porte par laquelle j'étais entrée quand je suis arrivée au centre.
Et là, un agent a juré ne pas me laisser rejoindre les femmes. Je ne comprends pas pourquoi. Je devais avoir une tête de mort. J'ai essayé de lui expliquer la situation. Il ne veut rien savoir. Il se trouve que Monsieur n'a pas été mis au courant que moi aussi je devais déménager. Il a juré par tous les dieux qu'il ne me laissera partir que si le monsieur qui m'a téléphoné pour déménager vient lui-même le lui dire. J'ai téléphoné à mon "réveilleur" en mettant le haut-parleur, ce dernier lui donné l'ordre de m'accompagner. Ce cher Monsieur qui a exercé sur moi son pouvoir s'est dégonflé comme un paon. Et m'a orientée avec mes bagages lourds qui contenaient aussi des livres.
3 heures du matin. Les femmes excitées n'étaient pas prêtes à dormir. L'essentiel, c'est que l'éclairage n'était pas puissant. Et le bavardage des femmes recommence. Comme un bourdonnement qui ne m'a pas empêchée de dormir. [A demain]

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