Plan de relance. Un premier round-up de propositions d'économistes

ROUND UP.  R0 ou pas, les contraintes économiques et sociales imposent le déconfinement. Voici à quoi devrait ressembler le plan de relance selon les différents experts que nous avons rencontrés.

Plan de relance. Un premier round-up de propositions d'économistes Seul l'Etat pourra faire sortir l'économie du tunnel. Ici, tunnel des Oudayas à Rabat.

Le 10 mai 2020 à 17:03

Modifié le 12 mai 2020 à 08:49

Le Maroc est parmi les rares pays dans le monde où le confinement de la population reste (en théorie) total. Une situation qui ne peut durer davantage.

Dans le monde, ce sont d’abord les contraintes économiques qui ont imposé le déconfinement. Ce sera pareil au Maroc. Car R0 ou pas, la situation n’est pas soutenable, ni pour les entreprises, ni pour les ménages, encore moins pour les finances publiques.

D’autant que sur le plan sanitaire, le Maroc a réussi jusque-là à juguler la pandémie. Le confinement, décidé très tôt, a permis d’aplatir la courbe. Et a épargné, selon le Chef du gouvernement dans sa dernière interview télévisée, pas moins de 200 décès par jour. C’est une grande victoire.

Les déclarations de Laftit au Parlement, un des hommes les mieux informés de la situation, laissent penser également que le déconfinemet serait proche. « Il faudra qu’on apprenne à vivre avec le virus », a-t-lancé lors de son passage devant la commission de l’Intérieur mercredi 29 avril, comme pour préparer les esprits à ce scénario de sortie du lock down.

Des antalgiques en attendant le traitement de fond

Comme partout dans le monde, le déconfinement sera certainement progressif. Et derrière le déconfinement, se pose la grande question du plan de relance de l’économie, qui a subi, en plus de la sécheresse, un double choc de l’offre et de la demande du fait, d’une part, de l’arrêt brutal du tissu productif et des activités de l’informel, et de l’autre, du confinement de la population qui réduit et ses revenus et sa consommation.

Un choc inédit, d’une grande ampleur, qui a été d’abord amorti par les mesures d’urgence décidées par le comité de veille économique (CVE). Une sorte de « war room » économique qui a tenté depuis sa constitution d’agir sur l’urgence du moment, éteindre le feu, à travers deux leviers :

-Soutenir le pouvoir d’achat des ménages en déployant un hélicoptère monétaire qui a arrosé aussi bien les chômeurs inscrits à la CNSS, les travailleurs de l’informel et les populations vulnérables vivant jusque-là hors des radars de l’appareil de protection sociale.

-Soulager la trésorerie des entreprises, en leur permettant de reporter charges sociales, fiscales et bancaires. Et en mettant à leur disposition une nouvelle ligne de financement de trésorerie garantie par la CCG (Damane Oxygène).

Des antalgiques qui soulagent la douleur. Mais ne peuvent régler les causes de la maladie en l’absence de traitement de fond qui permettra à l’économie de se relever, aux entreprises de retrouver leur rythme de production et aux ménages de recouvrir leur pouvoir d’achat.

L’objectif étant de limiter au maximum la très lourde récession qui s’annonce pour 2020, pour permettre à l’économie de retrouver le chemin de la croissance dès 2021. Une croissance qui devrait être plus inclusive, créatrice d’emplois et de valeur et qui mettrait le Maroc sur les rails d’un nouveau modèle de développement. Le Covid-19 nous donne en cela une très belle opportunité pour reconstruire notre modèle économique sur de nouvelles bases.

Des plans de relance sectoriels sans vision macro ?

Dans sa dernière réunion, le CVE a annoncé avoir déjà lancé la réflexion sur le plan de relance. Sa stratégie sera communiquée avant la fin de l'état d'urgence sanitaire et s'appuiera, d’après les premiers éléments communiqués, sur des plans de relance sectoriels, des solutions de financement à long terme, une réduction des délais de paiement et un soutien à la demande. Ce plan sera affiné lors des prochaines réunions du comité de veille.

La réponse du gouvernement sera donc sectorielle, adaptée à la réalité et aux difficultés de chaque branche d’activité. Mais on ignore jusque-là son cadre global ou le socle de valeurs et de choix en matière de politique économique qui la guidera.

En Europe comme aux Etats-Unis, ce sont d’abord les grands choix macro-économiques qui ont été annoncés par les décideurs politiques. On a défini d’abord un cap, en essayant ensuite d’affiner des réponses adaptées à chaque secteur ou branche de l’économie.

Ces grands choix sont désormais connus : fin de l’orthodoxie budgétaire et monétaire, relance de l’économie par la dépense publique, activation de la planche à billets, injection massive de liquidités dans l’économie, recours massif à l’endettement public, redéfinition du rôle des banques centrales, dont certaines sont désormais autorisées --dans une grande première-- à financer directement les Etats et les entreprises, réappropriation des appareils productifs dans les secteurs jugés stratégiques…

De grandes ruptures sont ainsi annoncées à l’international, chamboulant tous les dogmes du passé et traçant les contours d’un nouveau monde, où les Etats reprennent désormais les rênes de l’économie et où les excès de l’hyper mondialisation, de l’ultra libéralisme et du libre échange à outrance seront corrigés. 

Au Maroc, à part la prise de position publique de Aziz Akhannouch sur ces grands sujets, nous n’assistons pas encore à ce débat chez nos responsables politiques. Il semble même que l’exécutif, comme l’a déclaré, peut être maladroitement, mais en toute honnêteté, Saadeddine El Othmani, « n’a pas encore de vision d’ensemble » sur la relance. Et on semble se diriger vers des recettes classiques de soutien à la demande et aux entreprises, par le biais de subventions par-ci, d’exonérations fiscales et sociales par-là (sur l’IS ou l’IR), des facilitations des conditions de financement bancaires, des plans de consolidation des dettes privées, et une recapitalisation d’établissements publics mis à terre par le Covid-19.

La recette que nous concocte le CVE n’est pas encore prête, mais ca sent déjà du réchauffé... Tout plan de relance doit se baser d’abord une vision globale, sur des choix de politique économique.

Se posent en effet de grandes questions auxquels le gouvernement n’apporte pas pour l’instant de réponses : va-t-on rompre avec les dogmes économiques du passé ? Jusqu’à quel point l’Etat est-il prêt à s’engager via la dépense et la commande publique ? Va-t-on programmer et assumer des déficits budgétaires ou resterons-nous sur l’attitude du bon élève du FMI ? Va-t-on activer de nouveaux leviers de financement pour la relance ? Quel rôle devra jouer Bank Al Maghrib dans cet effort de relance ? Faut-il instaurer de nouveaux impôts pour relever le niveau des recettes de l’Etat et se donner les moyens de régler les dettes qui naîtront de la crise ? Comment faire face à la vague de relocalisation mondiale qui s’annonce ? Faut-il infléchir notre politique de libre échange, renégocier les ALE ? Faut-il mettre une dose de protectionnisme dans certains secteurs ? Se lancer dans une politique de substitution aux importations ? Dans quelles niches industrielles faut-il orienter l’investissement privé ?, etc…

Les réponses à ces questions ne sont pas techniques, technocratiques. Mais des choix politiques que le gouvernement doit être en mesure --quel que soit le cap choisi-- d’annoncer, d’assumer, avant d’entrer dans le détail de chaque plan sectoriel. Car ce sont ces grands choix qui définiront les réponses micro, et donneront une vision d’ensemble de la direction que va prendre le pays pour se relever de cette crise.

En attendant une réponse du politique, un consensus semble toutefois se dégager dans les cercles économiques du pays autour de ces grandes questions. Médias 24 a sondé ces deux dernières semaines les avis d'économistes, consultants et experts. Voici à quoi doit ressembler, selon eux, la réponse marocaine à ce choc inédit.

>>> La relance se fera par la commande publique ou ne se fera pas

Cette crise est singulière. Un choc de l’offre et de la demande. La relance doit répondre à ces deux composantes. Et cela ne peut se faire selon nos experts que par une intervention publique par la dépense budgétaire. Quitte à faire exploser le déficit budgétaire. « Rome brûle, il faut mobiliser tous les moyens pour optimiser la position du Maroc», comme le déclare le banquier d’affaires Michael Zaoui.

Le temps n’est donc pas à l’austérité. Un tel choix serait suicidaire, soutient également l’économiste Nezha Lahrichi. Qui comme Larabi Jaidi, Najib Akesbi, Tarik El Maki ou Omar Balafrej pensent qu’il est temps de s’affranchir des règles que nous imposent les institutions internationales en matière de déficit budgétaire.

Si le principe de la dépense publique est acquis, il faut néanmoins que ces dépenses soient ciblées et orientées, comme le suggèrent nos experts, vers les secteurs productifs, l’aide aux ménages les plus vulnérables et le sauvetage de quelques fleurons de l’économie que le Covid-19 a mis à terre.

Saâdia Bennani, PDG de Valyans, qui soutient également le scénario de relance par la commande publique, propose à ce titre la réactivation de quelques dispositions réglementaires jusque-là peu (voire pas du tout) appliquées pour une meilleure efficacité de l’effort public. Elle cite notamment le critère de la préférence nationale dans l’octroi des marchés publics et l’obligation de réserver au moins 30% du contenu de la commande publique aux TMPE.

L’intervention budgétaire doit cibler également comme le suggèrent Larabi Jaidi et Tarik El Malki la recapitalisation de quelques fleurons nationaux mis à terre par le Covid-19, comme l’ONEE et la RAM.

Autre question qui se pose : les acteurs de cette commande. Car ce n’est pas à l’Etat seul de porter ce fardeau, comme le rappelle Larabi Jaidi. « La commande publique n’émane pas uniquement de l’Etat central. Les Etablissements publics représentent entre 60 à 65% de l’ensemble de la commande publique. Les collectivités territoriales ont aussi un rôle à jouer, leurs dépenses représentant entre 7 à 10% de la commande publique ».

Donc dépenser, oui. Mais il faudra définir les acteurs de cette dépense, son orientation, et surtout faire en sorte qu’elle cible les entreprises nationales. La finalité n’est pas juste d’injecter de l’argent, mais de cibler des acteurs nationaux, en particulier les TPME fragilisées par la crise, pour leur permettre de se relever de ces deux mois de lock down, de créer des emplois et de la valeur ajoutée.

Le cas du BTP illustre à merveille l’effet que pourrait avoir une commande publique bien ciblée sur la machine économique, comme le démontre l’économiste Driss Effina :

« La moitié des investissements dans l’économie passent par le BTP.  C’est un secteur domestique dont la relance peut avoir des effets d’entrainement sur plusieurs activités. Le BTP compte beaucoup d’activités informelles et d’artisans qui y opèrent de façon directe ou indirecte. Le gens qui construisent viennent généralement des régions pauvres. Lorsque la construction reprendra, ce sont ces régions qui seront dynamisées en premier grâce aux transferts des revenus. Le secteur fait aussi travailler le transport, de nombreuses activités de services, de l’industrie (ciment, fer à béton, peinture…). Il peut avoir des effets multiples sur toute l’économie ».

>>> Maintenir les aides aux ménages pendant la période de flottement

Au-delà du soutien aux entreprises, soit par des injections de capitaux ou par le renflouement de leur carnet de commande, l’intervention budgétaire de l’Etat doit également servir à maintenir à flot le pouvoir d’achat des ménages.

L’hélicoptère monétaire déployé en temps de confinement ne doit pas cesser dès la sortie du confinement, estime ainsi Omar Balafrej.

Le redémarrage de l’économie doit prendre au moins cinq à six mois, selon lui. C’est ce que le consultant Abdou Diop appelle « le temps de latence », pendant lequel le seul coussin de sécurité sera le soutien étatique.

Et ceux qui ont perdu leur travail, ou qui ne pourront pas exercer pleinement leur activité dans l’informel à cause des mesures d’urgence sanitaire qui resteraient en vigueur après le déconfinement, doivent pouvoir compter sur le soutien de l’Etat. La situation sociale deviendrait explosive, dans le cas contraire. Certains proposent ainsi que le fonds anti-Covid soit doté davantage pour maintenir les aides sociales aux populations les plus vulnérables.

Larabi Jaidi et Najib Akesbi estiment à ce juste titre que cette grande opération de transfert monétaire direct aux ménages expérimentée en temps de confinement doit être généralisée dans l’avenir proche. La crise a révélé la fragilité d’une large frange de la population, qui vit au jour le jour, sans le moindre filet social.

La data accumulée pendant le confinement, qui doit en toute évidence être corrigée, peut servir de première base pour un mécanisme de transfert plus durable. Un préalable à l’instauration d’un revenu universel ciblant les populations les plus vulnérables, une sorte de revenu de « dignité » qui couvrirait les besoins de base des plus démunis et réduirait au passage les inégalités sociales qui se sont creusées ces deux dernières années.

Plus de commande publique pour les entreprises et poursuite des aides sociales aux ménages sont donc les deux leviers à activer en urgence pour doper l’économie au sortir du confinement sur les deux volets de l’offre et de la demande.

L’Etat ne doit pas être regardant sur la dépense. Le directeur général du CMC, Tarik Malki, estime les besoins entre 100 et 200 milliards de dirhams. Selon lui, ce sont10% du PIB minimum qui doivent être mis sur la table. Et sans plus tarder.

Comment financer ce plan de relance et le déficit budgétaire qui naîtra de son exécution ?

A situation exceptionnelle, nos experts proposent des mesures tout sauf conventionnelles : casser les plafonds de l’endettement public en s’endettant sur le marché intérieur, extérieur et en prévoyant même l’ouverture d’un canal direct de financement entre le Trésor et la banque centrale.

>>> La dette publique pour financer l’effort de relance

Le sujet de la dette, surtout extérieure, a toujours constitué un tabou pour le Maroc. Traumatisé par les années du PAS, le pays a depuis les années 1990 tout fait pour maintenir sa dette à un niveau soutenable. Tout en tentant d’en inverser la structure.

Résultat des courses : le Maroc tourne depuis plus de 15 ans à une dette qui ne dépasse que rarement 65% de son PIB. Et a réussi en parallèle à réduire sa composante externe à moins de 20% du stock global.

Le souci de nos gouvernants était le suivant : se conformer au ratio des 60% du PIB exigé par les institutions internationales, pour maintenir une certaine crédibilité vis-à-vis des marchés. Et éviter, en cas de choc externe, de perdre en souveraineté économique et retomber dans un nouvel plan d’ajustement structurel, avec ce que cela comporte comme grands sacrifices sociaux.

Le choc inédit de la crise du Covid-19 nous impose aujourd’hui, selon nos experts, de revoir ce logiciel de pensée et de nous affranchir de cette règle des 60%. D’autant que tous les pays, y compris les plus orthodoxes ne la respectent plus, et que toutes les conditions pour un endettement pas cher et soutenable sont réunies, aussi bien sur le marché intérieur qu’à l’international.

Sur le marché extérieur, les taux n’ont jamais été aussi bas. Le Maroc, qui maintient toujours son « Investment grade », peut lever de l’argent à des taux ne dépassant pas les 2%, comme pour sa dernière levée de 2019. C’est de l’argent presque gratuit. Et dont l’amortissement peut être lissé sur de très longues maturités.

C’est le raisonnement qu’avance Michael Zaoui, grand connaisseur des marchés financiers internationaux : «Le Maroc a un avantage : sa crédibilité à l’international lui permet de mobiliser des ressources à l’étranger. Les taux de la dette n’ont jamais été aussi bas. Il faut donc emprunter. La seule chose qui compte, c’est la charge à payer et l’amortissement de la dette. Il se trouve qu’on peut aujourd’hui emprunter à des taux très bas et à des durées très longues. On parle aujourd’hui dans les marchés de maturités de 50 voire de 100 ans. Tant que les charges d’intérêt restent basses et que le calendrier de paiement est lointain, l’endettement reste soutenable ».

Jaidi, Akesbi, El Malki comme Balafrej défendent également l’option de la dette publique. Mais pensent plutôt que les levées à l’international doivent être évitées au maximum. Pour une question de souveraineté économique essentiellement. Et parce que le Maroc dispose encore d’une grande marge de manœuvre : en levant d’abord de l’argent sur le marché des Bons de Trésor. Et pour ne pas créer un effet d’éviction dans l’économie, permettre au Trésor de se financer directement auprès de la banque centrale s’il le faut. Solution tout sauf conventionnelle à laquelle a eu recours l’Angleterre pour financer son plan massif de relance.

Cette option suppose toutefois la revue des statuts de Bank Al-Maghrib qui lui interdisent aujourd’hui de prêter directement à l’Etat, principe d’indépendance oblige. Et c’est ce principe même qui est remis aujourd’hui en cause par la plupart des experts consultés.

La monnaie, pour eux, est un instrument économique comme les autres. Et sa gestion doit être soumise à l’appréciation de l‘exécutif, qui est l’émanation de la volonté populaire.

« Dans une démocratie, le peuple doit avoir le dernier mot dans tout ce qui concerne la gestion publique fut-elle dans des domaines aussi techniques que la monnaie ; et aucune technostructure aussi compétente soit-elle, ne doit exercer de tutelle sur lui ni imposer des politiques dont il n’est pas la source et la finalité », estime l’économiste conservateur Nabil Adel. Un des seuls points où il rejoint d’ailleurs les économistes de gauche qui ont de tout temps appelé à la soumission totale de Bank Al Maghrib à l’exécutif.

Quelle que soit leur provenance (marchés internationaux, marché intérieur, planche à billet…), ces dettes vont ainsi permettre d’éteindre le feu et relancer la machine. Mais comme il n’y pas d’argent magique, ces dettes, il faudra bien les payer un jour. Et c’est là où un autre axe du débat autour de la relance entre en jeu : qui paiera la facture finale ? Comment résorber le grand stock de dette que nous léguera cette crise, sans pour autant créer un effet pervers sur l’économie par l’augmentation de la pression fiscale sur les entreprises et les ménages ?

>>> Combiner inflation et nouvelles recettes fiscales

Première solution proposée par nos experts : laisser filer l’inflation. L’augmentation générale des prix fait baisser la valeur réelle de la dette et allège, de facto, son fardeau sur les finances publiques. C’est ce que tous les pays européens ont fait au sortir de la seconde guerre mondiale pour absorber les énormes dettes accumulées pour financer l’effort de guerre.

Mais comme l’inflation ne se décrète pas, nos économistes estiment que la politique monétaire menée par Bank Al-Maghrib doit être plus expansionniste, à travers des injections massives de liquidités dans les banques, qui doivent arroser, à leur tour les entreprises à travers des crédits de trésorerie et d’investissement à des taux très bas. Mais aussi les ménages, par le biais de crédits au logement et à la consommation à des conditions favorables.

L’idée est donc de créer plus de monnaie, pour booster la demande et pousser les prix sur le marché à la hausse. Bank Al-Maghrib dont la mission première est de veiller à la stabilité des prix et cible un taux d’inflation de 2%, est appelée donc à mettre un peu d’eau dans son vin et lâcher les vannes. Nos experts estiment ainsi que les statuts de Bank Al Maghrib doivent même être revus et intégrer désormais, en plus de l’objectif de stabilité des prix, des objectifs en termes de création d’emploi et de soutien à la croissance.

En théorie, ce raisonnement parait implacable. Sauf que des préalables existent pour que la transmission des décisions de Bank Al-Maghrib puisse réellement impacter les prix et l’économie réelle.

Ce point a été notamment soulevé par Christian De Boissieu, économiste et membre du comité scientifique de l’AMMC, qui pense que tant que les réglementations bancaires restent sévères, freinant la distribution de crédits aux TPME notamment, lâcher du cash à volonté ne servira à rien sauf à créer des bulles sur le prix des actifs immobiliers et financiers.

Pour lui, pour rendre efficace cette politique monétaire expansionniste, il faut d’abord desserrer l’étau des règles prudentielles imposées aux banques. « On ne peut pas avoir une politique monétaire qui appuie à fond sur l’accélérateur et une politique prudentielle qui appuierait à fond sur le frein. Il faut savoir ce qu’on veut », explique-t-il. 

Et même en allégeant les règles de Bâle III, De Boissieur doute que cette création monétaire aboutisse in fine à plus d’inflation. Car les causes possibles de l’inflation sont totalement absentes : « le pétrole est à son plus bas historique. La probabilité d’une inflation énergétique est de zéro. Idem pour l’inflation salariale au vu de la montée du chômage. Aucun risque non plus d’importer de l’inflation, car le dirham ne risque pas de baisser au point d’impacter les prix des produits importés. Et ce malgré l’élargissement de sa bande de fluctuation à 5% ». Pour lui, il ne faut pas donc compter sur l’inflation pour alléger le fardeau de la dette publique…

Le sujet de l’efficacité des politiques monétaires expansionnistes n’est pas donc tranché. Et est également largement contesté par le camp des conservateurs.

Lire à ce sujet l’interview de l’économiste Nabil Adel.

Une chose toutefois reste sûre : rembourser la dette publique passera forcément par la levée de nouvelles recettes fiscales, premier socle du budget de l’Etat. Et là, les arbitrages sont difficiles. Car comme le signale Michael Zaoui, « augmenter les impôts en temps de crise peut être suicidaire ». Larabi Jaidi pense aussi qu’une augmentation de la pression fiscale peut créer des effets pervers et annihiler tous les efforts de relance.

L’Etat peut agir par exemple sur l’IR ou l’IS. Mais toucher à ces deux impôts serait contradictoire avec la politique de soutien à l’offre et la demande. Que faire ? Larabi Jaidi propose par exemple de créer de nouveaux impôts sur le patrimoine et les successions. Et de revoir au passage la progressivité de l’impôt sur le revenu en instaurant de nouvelles tranches qui touchent les hauts revenus. Du Pikettisme pur et dur que soutiennent pratiquement tous les économistes consultés.

Cette crise a généré un grand élan de solidarité de la part des grandes entreprises et des classes aisées à travers les contributions au fonds anti-Covid 19. Nos économistes proposent simplement de pérenniser cet élan de solidarité par l’impôt. Selon les arbitrages politiques, cela peut prendre la forme d’une contribution de solidarité limitée dans le temps, ou être institué comme impôt en bonne et du forme, qui participera au financement partiel des déficits actuels, et à résorber au passage les déficits sociaux dans les secteurs de l’éducation et de la santé.

Tarik El Malki propose même d’enclencher une grande réforme fiscale, « la mère des réformes », selon ses termes : « ll reste des pans entiers de l’économie qui ne paient pas l’impôt. Et je ne parle pas ici des médecins, des avocats qui ne représentent en réalité pas grand-chose, mais des commerçants, des grossistes, qui font des milliards de chiffre d’affaires et paient des forfaits. Il faut mettre également de la progressivité dans l’IR, introduire un nouvel impôt sur le patrimoine et les successions, réformer la TVA et réorienter les dépenses fiscales. L’argent existe. Il faut aller le chercher là où il est ».

Cette réforme peut rapporter jusqu’à 40 milliards de dirhams de recettes supplémentaires selon ses calculs. De quoi résorber le déficit des comptes publics et donner les moyens à l’Etat d’investir massivement dans l’éducation, la santé et la protection sociale pour alléger les inégalités criantes entre classes sociales.

>>> Sortir de la logique de rente pour réindustrialiser le pays

Ces efforts de relance de l’Etat ne serviraient à rien si derrière on ne développe pas un tissu productif, créateur de d’emploi et de valeur ajoutée. Et seule l’industrie, selon nos experts, peut répondre à ces deux enjeux.

Le Maroc a misé jusque là sur les IDE en faisant la promotion des nouveaux métiers mondiaux : automobile, aéronautique, offshoring… Un pari qui a produit des résultats, mais qui est sérieusement remis en cause par les effets de la crise du Covid-19 sur les politiques industrielles dans le monde.

D’abord parce que les crises produisent automatiquement une chute des IDE, comme le rappelle Michael Zaoui. Une chute qui peut atteindre les 50%... Et puis, parce que cette baisse des IDE prédite par le banquier d’affaires ne sera pas simplement conjoncturelle, mais va fort probablement s’inscrire dans la durée, avec la montée des discours souverainistes en Europe et aux Etats Unis et les mouvements de relocalisation qui s’en suivront.

Le Maroc doit désormais compter sur ses ressources propres. Et lancer une nouvelle politique industrielle bâtie essentiellement sur le capital marocain. Pour y arriver, les économistes consultés sont unanimes sur une chose : le Maroc doit désormais pouvoir produire une partie de ce qu’il importe.

Cela peut s’agit de produits finaux, comme les biscuits, les chocolats, les bonbons, les conserves de légumes, les produits d’habillement et de textile et autres produits de consommation turcs et asiatiques qui inondent nos marchés. Comme de produits de consommation intermédiaire utilisés dans l’industrie.

Nezha Lahrichi met justement le doigt sur ce dernier facteur qui parait pour elle essentielle pour relancer le tissu industriel :  « Par exemple, pour exporter des sardines, il n’y aucune raison qu’on soit obligé de passer par l’étranger pour acheter des boites qu’on pourrait produire localement. Au Maroc, on importe plus pour produire que pour consommer. Il faut donc agir sur les consommations intermédiaires pour produire de la valeur ajoutée».

Elle appelle pour cela de sortir de la logique des écosystèmes sectoriels pour bâtir une politique basée sur ce que les économistes appellent « le tableau des relations inter-sectorielles » : Ce que produit un secteur doit être utilisé par un autre secteur. 

Cette politique d’import substitution aura un double effet : créer une nouvelle vague d’investissement dans l’industrie et limiter les importations du pays. Ce qui boostera la valeur ajoutée locale, favorisera la création d’emplois, et réduira par ricochet le déficit de notre balance commerciale.

Mais cela suppose, selon nos experts, que le Maroc revoie ses dogmes en matière de commerce extérieur : renégocier les ALE avec l’Europe, la Turquie, les Etats-Unis et les pays arabes. Et mettre des clauses de sauvegarde dans les niches qu’on veut développer pour assurer une certaine protection aux opérateurs locaux face à la concurrence mondiale.

Cette politique de renouveau industriel suppose également que nos entrepreneurs jouent le jeu, sortent de leur zone de confort. Et cela ne peut se faire que si l’Etat décide de réorienter la batterie d’incitations accordées actuellement à des secteurs rentiers vers l’industrie.

La PDG de Valyans l’exprime ici sans détours : « L’entrepreneur marocain est un homo economicus comme les autres. Lorsqu’il sent qu’il y a un avantage à opérer dans un secteur, il le fait. Si je peux faire de l’immobilier et bien gagner ma vie, pourquoi irais-je m’aventurer dans l’industrie ? A un moment donné, on avait besoin de produire beaucoup de logements sociaux, et on a fait la bonne politique. Aujourd’hui, on a besoin de développer l’industrie. Il faudrait donc faire la même chose et réorienter l’investissement de nos entreprises vers ce secteur là ».

En résumé, la recette qui fait consensus, mais qui mérite encore d’être débattue, challengée, allie commande publique, injection massive de liquidité pour soutenir les entreprises et les ménages et réorientation de l’effort d’investissement privé vers l’industrie à travers la promotion d’une politique d’import-substitution.

Financer ce programme de relance passera par de l’endettement public et par une politique monétaire expansionniste qui, à son tour, ne peut être efficace si on ne desserre pas l’étau de la réglementation bancaire en matière de ratio de liquidité, d’exigences en fonds propres et de gestion des risques.

Des mesures qui supposent des ruptures profondes, un changement de dogme en matière de politiques économique et monétaire. Et une forte dose d’audace politique. 

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Le 10 mai 2020 à17:38

Modifié le 12 mai 2020 à 08:49

ROUND UP.  Rou pas, les contraintes économiques et sociales imposent le déconfinement. Voici à quoi devrait ressembler le plan de relance selon les différents experts que nous avons rencontrés.

Le Maroc est parmi les rares pays dans le monde où le confinement de la population reste (en théorie) total. Une situation qui ne peut durer davantage.

Dans le monde, ce sont d’abord les contraintes économiques qui ont imposé le déconfinement. Ce sera pareil au Maroc. Car R0 ou pas, la situation n’est pas soutenable, ni pour les entreprises, ni pour les ménages, encore moins pour les finances publiques.

D’autant que sur le plan sanitaire, le Maroc a réussi jusque-là à juguler la pandémie. Le confinement, décidé très tôt, a permis d’aplatir la courbe. Et a épargné, selon le Chef du gouvernement dans sa dernière interview télévisée, pas moins de 200 décès par jour. C’est une grande victoire.

Les déclarations de Laftit au Parlement, un des hommes les mieux informés de la situation, laissent penser également que le déconfinemet serait proche. « Il faudra qu’on apprenne à vivre avec le virus », a-t-lancé lors de son passage devant la commission de l’Intérieur mercredi 29 avril, comme pour préparer les esprits à ce scénario de sortie du lock down.

Des antalgiques en attendant le traitement de fond

Comme partout dans le monde, le déconfinement sera certainement progressif. Et derrière le déconfinement, se pose la grande question du plan de relance de l’économie, qui a subi, en plus de la sécheresse, un double choc de l’offre et de la demande du fait, d’une part, de l’arrêt brutal du tissu productif et des activités de l’informel, et de l’autre, du confinement de la population qui réduit et ses revenus et sa consommation.

Un choc inédit, d’une grande ampleur, qui a été d’abord amorti par les mesures d’urgence décidées par le comité de veille économique (CVE). Une sorte de « war room » économique qui a tenté depuis sa constitution d’agir sur l’urgence du moment, éteindre le feu, à travers deux leviers :

-Soutenir le pouvoir d’achat des ménages en déployant un hélicoptère monétaire qui a arrosé aussi bien les chômeurs inscrits à la CNSS, les travailleurs de l’informel et les populations vulnérables vivant jusque-là hors des radars de l’appareil de protection sociale.

-Soulager la trésorerie des entreprises, en leur permettant de reporter charges sociales, fiscales et bancaires. Et en mettant à leur disposition une nouvelle ligne de financement de trésorerie garantie par la CCG (Damane Oxygène).

Des antalgiques qui soulagent la douleur. Mais ne peuvent régler les causes de la maladie en l’absence de traitement de fond qui permettra à l’économie de se relever, aux entreprises de retrouver leur rythme de production et aux ménages de recouvrir leur pouvoir d’achat.

L’objectif étant de limiter au maximum la très lourde récession qui s’annonce pour 2020, pour permettre à l’économie de retrouver le chemin de la croissance dès 2021. Une croissance qui devrait être plus inclusive, créatrice d’emplois et de valeur et qui mettrait le Maroc sur les rails d’un nouveau modèle de développement. Le Covid-19 nous donne en cela une très belle opportunité pour reconstruire notre modèle économique sur de nouvelles bases.

Des plans de relance sectoriels sans vision macro ?

Dans sa dernière réunion, le CVE a annoncé avoir déjà lancé la réflexion sur le plan de relance. Sa stratégie sera communiquée avant la fin de l'état d'urgence sanitaire et s'appuiera, d’après les premiers éléments communiqués, sur des plans de relance sectoriels, des solutions de financement à long terme, une réduction des délais de paiement et un soutien à la demande. Ce plan sera affiné lors des prochaines réunions du comité de veille.

La réponse du gouvernement sera donc sectorielle, adaptée à la réalité et aux difficultés de chaque branche d’activité. Mais on ignore jusque-là son cadre global ou le socle de valeurs et de choix en matière de politique économique qui la guidera.

En Europe comme aux Etats-Unis, ce sont d’abord les grands choix macro-économiques qui ont été annoncés par les décideurs politiques. On a défini d’abord un cap, en essayant ensuite d’affiner des réponses adaptées à chaque secteur ou branche de l’économie.

Ces grands choix sont désormais connus : fin de l’orthodoxie budgétaire et monétaire, relance de l’économie par la dépense publique, activation de la planche à billets, injection massive de liquidités dans l’économie, recours massif à l’endettement public, redéfinition du rôle des banques centrales, dont certaines sont désormais autorisées --dans une grande première-- à financer directement les Etats et les entreprises, réappropriation des appareils productifs dans les secteurs jugés stratégiques…

De grandes ruptures sont ainsi annoncées à l’international, chamboulant tous les dogmes du passé et traçant les contours d’un nouveau monde, où les Etats reprennent désormais les rênes de l’économie et où les excès de l’hyper mondialisation, de l’ultra libéralisme et du libre échange à outrance seront corrigés. 

Au Maroc, à part la prise de position publique de Aziz Akhannouch sur ces grands sujets, nous n’assistons pas encore à ce débat chez nos responsables politiques. Il semble même que l’exécutif, comme l’a déclaré, peut être maladroitement, mais en toute honnêteté, Saadeddine El Othmani, « n’a pas encore de vision d’ensemble » sur la relance. Et on semble se diriger vers des recettes classiques de soutien à la demande et aux entreprises, par le biais de subventions par-ci, d’exonérations fiscales et sociales par-là (sur l’IS ou l’IR), des facilitations des conditions de financement bancaires, des plans de consolidation des dettes privées, et une recapitalisation d’établissements publics mis à terre par le Covid-19.

La recette que nous concocte le CVE n’est pas encore prête, mais ca sent déjà du réchauffé... Tout plan de relance doit se baser d’abord une vision globale, sur des choix de politique économique.

Se posent en effet de grandes questions auxquels le gouvernement n’apporte pas pour l’instant de réponses : va-t-on rompre avec les dogmes économiques du passé ? Jusqu’à quel point l’Etat est-il prêt à s’engager via la dépense et la commande publique ? Va-t-on programmer et assumer des déficits budgétaires ou resterons-nous sur l’attitude du bon élève du FMI ? Va-t-on activer de nouveaux leviers de financement pour la relance ? Quel rôle devra jouer Bank Al Maghrib dans cet effort de relance ? Faut-il instaurer de nouveaux impôts pour relever le niveau des recettes de l’Etat et se donner les moyens de régler les dettes qui naîtront de la crise ? Comment faire face à la vague de relocalisation mondiale qui s’annonce ? Faut-il infléchir notre politique de libre échange, renégocier les ALE ? Faut-il mettre une dose de protectionnisme dans certains secteurs ? Se lancer dans une politique de substitution aux importations ? Dans quelles niches industrielles faut-il orienter l’investissement privé ?, etc…

Les réponses à ces questions ne sont pas techniques, technocratiques. Mais des choix politiques que le gouvernement doit être en mesure --quel que soit le cap choisi-- d’annoncer, d’assumer, avant d’entrer dans le détail de chaque plan sectoriel. Car ce sont ces grands choix qui définiront les réponses micro, et donneront une vision d’ensemble de la direction que va prendre le pays pour se relever de cette crise.

En attendant une réponse du politique, un consensus semble toutefois se dégager dans les cercles économiques du pays autour de ces grandes questions. Médias 24 a sondé ces deux dernières semaines les avis d'économistes, consultants et experts. Voici à quoi doit ressembler, selon eux, la réponse marocaine à ce choc inédit.

>>> La relance se fera par la commande publique ou ne se fera pas

Cette crise est singulière. Un choc de l’offre et de la demande. La relance doit répondre à ces deux composantes. Et cela ne peut se faire selon nos experts que par une intervention publique par la dépense budgétaire. Quitte à faire exploser le déficit budgétaire. « Rome brûle, il faut mobiliser tous les moyens pour optimiser la position du Maroc», comme le déclare le banquier d’affaires Michael Zaoui.

Le temps n’est donc pas à l’austérité. Un tel choix serait suicidaire, soutient également l’économiste Nezha Lahrichi. Qui comme Larabi Jaidi, Najib Akesbi, Tarik El Maki ou Omar Balafrej pensent qu’il est temps de s’affranchir des règles que nous imposent les institutions internationales en matière de déficit budgétaire.

Si le principe de la dépense publique est acquis, il faut néanmoins que ces dépenses soient ciblées et orientées, comme le suggèrent nos experts, vers les secteurs productifs, l’aide aux ménages les plus vulnérables et le sauvetage de quelques fleurons de l’économie que le Covid-19 a mis à terre.

Saâdia Bennani, PDG de Valyans, qui soutient également le scénario de relance par la commande publique, propose à ce titre la réactivation de quelques dispositions réglementaires jusque-là peu (voire pas du tout) appliquées pour une meilleure efficacité de l’effort public. Elle cite notamment le critère de la préférence nationale dans l’octroi des marchés publics et l’obligation de réserver au moins 30% du contenu de la commande publique aux TMPE.

L’intervention budgétaire doit cibler également comme le suggèrent Larabi Jaidi et Tarik El Malki la recapitalisation de quelques fleurons nationaux mis à terre par le Covid-19, comme l’ONEE et la RAM.

Autre question qui se pose : les acteurs de cette commande. Car ce n’est pas à l’Etat seul de porter ce fardeau, comme le rappelle Larabi Jaidi. « La commande publique n’émane pas uniquement de l’Etat central. Les Etablissements publics représentent entre 60 à 65% de l’ensemble de la commande publique. Les collectivités territoriales ont aussi un rôle à jouer, leurs dépenses représentant entre 7 à 10% de la commande publique ».

Donc dépenser, oui. Mais il faudra définir les acteurs de cette dépense, son orientation, et surtout faire en sorte qu’elle cible les entreprises nationales. La finalité n’est pas juste d’injecter de l’argent, mais de cibler des acteurs nationaux, en particulier les TPME fragilisées par la crise, pour leur permettre de se relever de ces deux mois de lock down, de créer des emplois et de la valeur ajoutée.

Le cas du BTP illustre à merveille l’effet que pourrait avoir une commande publique bien ciblée sur la machine économique, comme le démontre l’économiste Driss Effina :

« La moitié des investissements dans l’économie passent par le BTP.  C’est un secteur domestique dont la relance peut avoir des effets d’entrainement sur plusieurs activités. Le BTP compte beaucoup d’activités informelles et d’artisans qui y opèrent de façon directe ou indirecte. Le gens qui construisent viennent généralement des régions pauvres. Lorsque la construction reprendra, ce sont ces régions qui seront dynamisées en premier grâce aux transferts des revenus. Le secteur fait aussi travailler le transport, de nombreuses activités de services, de l’industrie (ciment, fer à béton, peinture…). Il peut avoir des effets multiples sur toute l’économie ».

>>> Maintenir les aides aux ménages pendant la période de flottement

Au-delà du soutien aux entreprises, soit par des injections de capitaux ou par le renflouement de leur carnet de commande, l’intervention budgétaire de l’Etat doit également servir à maintenir à flot le pouvoir d’achat des ménages.

L’hélicoptère monétaire déployé en temps de confinement ne doit pas cesser dès la sortie du confinement, estime ainsi Omar Balafrej.

Le redémarrage de l’économie doit prendre au moins cinq à six mois, selon lui. C’est ce que le consultant Abdou Diop appelle « le temps de latence », pendant lequel le seul coussin de sécurité sera le soutien étatique.

Et ceux qui ont perdu leur travail, ou qui ne pourront pas exercer pleinement leur activité dans l’informel à cause des mesures d’urgence sanitaire qui resteraient en vigueur après le déconfinement, doivent pouvoir compter sur le soutien de l’Etat. La situation sociale deviendrait explosive, dans le cas contraire. Certains proposent ainsi que le fonds anti-Covid soit doté davantage pour maintenir les aides sociales aux populations les plus vulnérables.

Larabi Jaidi et Najib Akesbi estiment à ce juste titre que cette grande opération de transfert monétaire direct aux ménages expérimentée en temps de confinement doit être généralisée dans l’avenir proche. La crise a révélé la fragilité d’une large frange de la population, qui vit au jour le jour, sans le moindre filet social.

La data accumulée pendant le confinement, qui doit en toute évidence être corrigée, peut servir de première base pour un mécanisme de transfert plus durable. Un préalable à l’instauration d’un revenu universel ciblant les populations les plus vulnérables, une sorte de revenu de « dignité » qui couvrirait les besoins de base des plus démunis et réduirait au passage les inégalités sociales qui se sont creusées ces deux dernières années.

Plus de commande publique pour les entreprises et poursuite des aides sociales aux ménages sont donc les deux leviers à activer en urgence pour doper l’économie au sortir du confinement sur les deux volets de l’offre et de la demande.

L’Etat ne doit pas être regardant sur la dépense. Le directeur général du CMC, Tarik Malki, estime les besoins entre 100 et 200 milliards de dirhams. Selon lui, ce sont10% du PIB minimum qui doivent être mis sur la table. Et sans plus tarder.

Comment financer ce plan de relance et le déficit budgétaire qui naîtra de son exécution ?

A situation exceptionnelle, nos experts proposent des mesures tout sauf conventionnelles : casser les plafonds de l’endettement public en s’endettant sur le marché intérieur, extérieur et en prévoyant même l’ouverture d’un canal direct de financement entre le Trésor et la banque centrale.

>>> La dette publique pour financer l’effort de relance

Le sujet de la dette, surtout extérieure, a toujours constitué un tabou pour le Maroc. Traumatisé par les années du PAS, le pays a depuis les années 1990 tout fait pour maintenir sa dette à un niveau soutenable. Tout en tentant d’en inverser la structure.

Résultat des courses : le Maroc tourne depuis plus de 15 ans à une dette qui ne dépasse que rarement 65% de son PIB. Et a réussi en parallèle à réduire sa composante externe à moins de 20% du stock global.

Le souci de nos gouvernants était le suivant : se conformer au ratio des 60% du PIB exigé par les institutions internationales, pour maintenir une certaine crédibilité vis-à-vis des marchés. Et éviter, en cas de choc externe, de perdre en souveraineté économique et retomber dans un nouvel plan d’ajustement structurel, avec ce que cela comporte comme grands sacrifices sociaux.

Le choc inédit de la crise du Covid-19 nous impose aujourd’hui, selon nos experts, de revoir ce logiciel de pensée et de nous affranchir de cette règle des 60%. D’autant que tous les pays, y compris les plus orthodoxes ne la respectent plus, et que toutes les conditions pour un endettement pas cher et soutenable sont réunies, aussi bien sur le marché intérieur qu’à l’international.

Sur le marché extérieur, les taux n’ont jamais été aussi bas. Le Maroc, qui maintient toujours son « Investment grade », peut lever de l’argent à des taux ne dépassant pas les 2%, comme pour sa dernière levée de 2019. C’est de l’argent presque gratuit. Et dont l’amortissement peut être lissé sur de très longues maturités.

C’est le raisonnement qu’avance Michael Zaoui, grand connaisseur des marchés financiers internationaux : «Le Maroc a un avantage : sa crédibilité à l’international lui permet de mobiliser des ressources à l’étranger. Les taux de la dette n’ont jamais été aussi bas. Il faut donc emprunter. La seule chose qui compte, c’est la charge à payer et l’amortissement de la dette. Il se trouve qu’on peut aujourd’hui emprunter à des taux très bas et à des durées très longues. On parle aujourd’hui dans les marchés de maturités de 50 voire de 100 ans. Tant que les charges d’intérêt restent basses et que le calendrier de paiement est lointain, l’endettement reste soutenable ».

Jaidi, Akesbi, El Malki comme Balafrej défendent également l’option de la dette publique. Mais pensent plutôt que les levées à l’international doivent être évitées au maximum. Pour une question de souveraineté économique essentiellement. Et parce que le Maroc dispose encore d’une grande marge de manœuvre : en levant d’abord de l’argent sur le marché des Bons de Trésor. Et pour ne pas créer un effet d’éviction dans l’économie, permettre au Trésor de se financer directement auprès de la banque centrale s’il le faut. Solution tout sauf conventionnelle à laquelle a eu recours l’Angleterre pour financer son plan massif de relance.

Cette option suppose toutefois la revue des statuts de Bank Al-Maghrib qui lui interdisent aujourd’hui de prêter directement à l’Etat, principe d’indépendance oblige. Et c’est ce principe même qui est remis aujourd’hui en cause par la plupart des experts consultés.

La monnaie, pour eux, est un instrument économique comme les autres. Et sa gestion doit être soumise à l’appréciation de l‘exécutif, qui est l’émanation de la volonté populaire.

« Dans une démocratie, le peuple doit avoir le dernier mot dans tout ce qui concerne la gestion publique fut-elle dans des domaines aussi techniques que la monnaie ; et aucune technostructure aussi compétente soit-elle, ne doit exercer de tutelle sur lui ni imposer des politiques dont il n’est pas la source et la finalité », estime l’économiste conservateur Nabil Adel. Un des seuls points où il rejoint d’ailleurs les économistes de gauche qui ont de tout temps appelé à la soumission totale de Bank Al Maghrib à l’exécutif.

Quelle que soit leur provenance (marchés internationaux, marché intérieur, planche à billet…), ces dettes vont ainsi permettre d’éteindre le feu et relancer la machine. Mais comme il n’y pas d’argent magique, ces dettes, il faudra bien les payer un jour. Et c’est là où un autre axe du débat autour de la relance entre en jeu : qui paiera la facture finale ? Comment résorber le grand stock de dette que nous léguera cette crise, sans pour autant créer un effet pervers sur l’économie par l’augmentation de la pression fiscale sur les entreprises et les ménages ?

>>> Combiner inflation et nouvelles recettes fiscales

Première solution proposée par nos experts : laisser filer l’inflation. L’augmentation générale des prix fait baisser la valeur réelle de la dette et allège, de facto, son fardeau sur les finances publiques. C’est ce que tous les pays européens ont fait au sortir de la seconde guerre mondiale pour absorber les énormes dettes accumulées pour financer l’effort de guerre.

Mais comme l’inflation ne se décrète pas, nos économistes estiment que la politique monétaire menée par Bank Al-Maghrib doit être plus expansionniste, à travers des injections massives de liquidités dans les banques, qui doivent arroser, à leur tour les entreprises à travers des crédits de trésorerie et d’investissement à des taux très bas. Mais aussi les ménages, par le biais de crédits au logement et à la consommation à des conditions favorables.

L’idée est donc de créer plus de monnaie, pour booster la demande et pousser les prix sur le marché à la hausse. Bank Al-Maghrib dont la mission première est de veiller à la stabilité des prix et cible un taux d’inflation de 2%, est appelée donc à mettre un peu d’eau dans son vin et lâcher les vannes. Nos experts estiment ainsi que les statuts de Bank Al Maghrib doivent même être revus et intégrer désormais, en plus de l’objectif de stabilité des prix, des objectifs en termes de création d’emploi et de soutien à la croissance.

En théorie, ce raisonnement parait implacable. Sauf que des préalables existent pour que la transmission des décisions de Bank Al-Maghrib puisse réellement impacter les prix et l’économie réelle.

Ce point a été notamment soulevé par Christian De Boissieu, économiste et membre du comité scientifique de l’AMMC, qui pense que tant que les réglementations bancaires restent sévères, freinant la distribution de crédits aux TPME notamment, lâcher du cash à volonté ne servira à rien sauf à créer des bulles sur le prix des actifs immobiliers et financiers.

Pour lui, pour rendre efficace cette politique monétaire expansionniste, il faut d’abord desserrer l’étau des règles prudentielles imposées aux banques. « On ne peut pas avoir une politique monétaire qui appuie à fond sur l’accélérateur et une politique prudentielle qui appuierait à fond sur le frein. Il faut savoir ce qu’on veut », explique-t-il. 

Et même en allégeant les règles de Bâle III, De Boissieur doute que cette création monétaire aboutisse in fine à plus d’inflation. Car les causes possibles de l’inflation sont totalement absentes : « le pétrole est à son plus bas historique. La probabilité d’une inflation énergétique est de zéro. Idem pour l’inflation salariale au vu de la montée du chômage. Aucun risque non plus d’importer de l’inflation, car le dirham ne risque pas de baisser au point d’impacter les prix des produits importés. Et ce malgré l’élargissement de sa bande de fluctuation à 5% ». Pour lui, il ne faut pas donc compter sur l’inflation pour alléger le fardeau de la dette publique…

Le sujet de l’efficacité des politiques monétaires expansionnistes n’est pas donc tranché. Et est également largement contesté par le camp des conservateurs.

Lire à ce sujet l’interview de l’économiste Nabil Adel.

Une chose toutefois reste sûre : rembourser la dette publique passera forcément par la levée de nouvelles recettes fiscales, premier socle du budget de l’Etat. Et là, les arbitrages sont difficiles. Car comme le signale Michael Zaoui, « augmenter les impôts en temps de crise peut être suicidaire ». Larabi Jaidi pense aussi qu’une augmentation de la pression fiscale peut créer des effets pervers et annihiler tous les efforts de relance.

L’Etat peut agir par exemple sur l’IR ou l’IS. Mais toucher à ces deux impôts serait contradictoire avec la politique de soutien à l’offre et la demande. Que faire ? Larabi Jaidi propose par exemple de créer de nouveaux impôts sur le patrimoine et les successions. Et de revoir au passage la progressivité de l’impôt sur le revenu en instaurant de nouvelles tranches qui touchent les hauts revenus. Du Pikettisme pur et dur que soutiennent pratiquement tous les économistes consultés.

Cette crise a généré un grand élan de solidarité de la part des grandes entreprises et des classes aisées à travers les contributions au fonds anti-Covid 19. Nos économistes proposent simplement de pérenniser cet élan de solidarité par l’impôt. Selon les arbitrages politiques, cela peut prendre la forme d’une contribution de solidarité limitée dans le temps, ou être institué comme impôt en bonne et du forme, qui participera au financement partiel des déficits actuels, et à résorber au passage les déficits sociaux dans les secteurs de l’éducation et de la santé.

Tarik El Malki propose même d’enclencher une grande réforme fiscale, « la mère des réformes », selon ses termes : « ll reste des pans entiers de l’économie qui ne paient pas l’impôt. Et je ne parle pas ici des médecins, des avocats qui ne représentent en réalité pas grand-chose, mais des commerçants, des grossistes, qui font des milliards de chiffre d’affaires et paient des forfaits. Il faut mettre également de la progressivité dans l’IR, introduire un nouvel impôt sur le patrimoine et les successions, réformer la TVA et réorienter les dépenses fiscales. L’argent existe. Il faut aller le chercher là où il est ».

Cette réforme peut rapporter jusqu’à 40 milliards de dirhams de recettes supplémentaires selon ses calculs. De quoi résorber le déficit des comptes publics et donner les moyens à l’Etat d’investir massivement dans l’éducation, la santé et la protection sociale pour alléger les inégalités criantes entre classes sociales.

>>> Sortir de la logique de rente pour réindustrialiser le pays

Ces efforts de relance de l’Etat ne serviraient à rien si derrière on ne développe pas un tissu productif, créateur de d’emploi et de valeur ajoutée. Et seule l’industrie, selon nos experts, peut répondre à ces deux enjeux.

Le Maroc a misé jusque là sur les IDE en faisant la promotion des nouveaux métiers mondiaux : automobile, aéronautique, offshoring… Un pari qui a produit des résultats, mais qui est sérieusement remis en cause par les effets de la crise du Covid-19 sur les politiques industrielles dans le monde.

D’abord parce que les crises produisent automatiquement une chute des IDE, comme le rappelle Michael Zaoui. Une chute qui peut atteindre les 50%... Et puis, parce que cette baisse des IDE prédite par le banquier d’affaires ne sera pas simplement conjoncturelle, mais va fort probablement s’inscrire dans la durée, avec la montée des discours souverainistes en Europe et aux Etats Unis et les mouvements de relocalisation qui s’en suivront.

Le Maroc doit désormais compter sur ses ressources propres. Et lancer une nouvelle politique industrielle bâtie essentiellement sur le capital marocain. Pour y arriver, les économistes consultés sont unanimes sur une chose : le Maroc doit désormais pouvoir produire une partie de ce qu’il importe.

Cela peut s’agit de produits finaux, comme les biscuits, les chocolats, les bonbons, les conserves de légumes, les produits d’habillement et de textile et autres produits de consommation turcs et asiatiques qui inondent nos marchés. Comme de produits de consommation intermédiaire utilisés dans l’industrie.

Nezha Lahrichi met justement le doigt sur ce dernier facteur qui parait pour elle essentielle pour relancer le tissu industriel :  « Par exemple, pour exporter des sardines, il n’y aucune raison qu’on soit obligé de passer par l’étranger pour acheter des boites qu’on pourrait produire localement. Au Maroc, on importe plus pour produire que pour consommer. Il faut donc agir sur les consommations intermédiaires pour produire de la valeur ajoutée».

Elle appelle pour cela de sortir de la logique des écosystèmes sectoriels pour bâtir une politique basée sur ce que les économistes appellent « le tableau des relations inter-sectorielles » : Ce que produit un secteur doit être utilisé par un autre secteur. 

Cette politique d’import substitution aura un double effet : créer une nouvelle vague d’investissement dans l’industrie et limiter les importations du pays. Ce qui boostera la valeur ajoutée locale, favorisera la création d’emplois, et réduira par ricochet le déficit de notre balance commerciale.

Mais cela suppose, selon nos experts, que le Maroc revoie ses dogmes en matière de commerce extérieur : renégocier les ALE avec l’Europe, la Turquie, les Etats-Unis et les pays arabes. Et mettre des clauses de sauvegarde dans les niches qu’on veut développer pour assurer une certaine protection aux opérateurs locaux face à la concurrence mondiale.

Cette politique de renouveau industriel suppose également que nos entrepreneurs jouent le jeu, sortent de leur zone de confort. Et cela ne peut se faire que si l’Etat décide de réorienter la batterie d’incitations accordées actuellement à des secteurs rentiers vers l’industrie.

La PDG de Valyans l’exprime ici sans détours : « L’entrepreneur marocain est un homo economicus comme les autres. Lorsqu’il sent qu’il y a un avantage à opérer dans un secteur, il le fait. Si je peux faire de l’immobilier et bien gagner ma vie, pourquoi irais-je m’aventurer dans l’industrie ? A un moment donné, on avait besoin de produire beaucoup de logements sociaux, et on a fait la bonne politique. Aujourd’hui, on a besoin de développer l’industrie. Il faudrait donc faire la même chose et réorienter l’investissement de nos entreprises vers ce secteur là ».

En résumé, la recette qui fait consensus, mais qui mérite encore d’être débattue, challengée, allie commande publique, injection massive de liquidité pour soutenir les entreprises et les ménages et réorientation de l’effort d’investissement privé vers l’industrie à travers la promotion d’une politique d’import-substitution.

Financer ce programme de relance passera par de l’endettement public et par une politique monétaire expansionniste qui, à son tour, ne peut être efficace si on ne desserre pas l’étau de la réglementation bancaire en matière de ratio de liquidité, d’exigences en fonds propres et de gestion des risques.

Des mesures qui supposent des ruptures profondes, un changement de dogme en matière de politiques économique et monétaire. Et une forte dose d’audace politique. 

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