Risque d’une croisade contre les musulmans de France

Après la confirmation du caractère terroriste de l’attaque contre 4 policiers à Paris, le président français a appelé la société à la « vigilance ». Un mot qui fait peur, le curseur entre vigilance et délation étant très difficile à ajuster.

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Risque d’une croisade contre les musulmans de France

Le 10 octobre 2019 à 16:00

Modifié le 10 octobre 2019 à 16:00

Jeudi 3 octobre, à l’heure du déjeuner, la préfecture de Police de Paris était le théâtre d’une attaque d’un genre inédit : quatre fonctionnaires attaqués au couteau par un des leurs.

Si les questions fusent sur le motif de ce crime, la piste terroriste est d’abord écartée par le ministre de l’Intérieur. L’assaillant « n’avait jamais présenté de difficultés comportementales » ni « le moindre signe d’alerte », avait lancé quelques heures après l’attaque Christophe Castaner. Tout porte à croire à un différend entre collègues…

« Suis notre prophète bien aimé, Mohamed, et médite le Coran »

Mais samedi, coup de théâtre : l’affaire est confiée au procureur antiterroriste Jean-François Ricard. Dans une conférence de presse qu’il donne le même jour, il révèle que les premiers éléments de l’enquête ne laissaient aucun doute sur la nature terroriste de l’attaque.

L’auteur, Mickaël H, 45 ans, est né en Martinique, à Fort-de-France. Converti à l’islam il y a une dizaine d’année, « il aurait adhéré à une vision radicale de l’islam » et était en contact avec des individus de la « mouvance islamiste salafiste », a indiqué le procureur antiterroriste.

Les premières investigations ont relevé son « approbation de certaines exactions commises au nom de cette religion », « son souhait de ne plus avoir certains contacts avec des femmes », « sa justification » des attentats de Charlie Hebdo, « son changement d’habitude vestimentaire depuis quelques mois ».

Informaticien de métier, il travaillait depuis 2003 à la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP).

Il a abandonné selon le procureur « toute tenue occidentale au profit d’une tenue traditionnelle pour se rendre à la mosquée ».

Les investigations ont « permis de faire apparaître des contacts entre l’auteur des faits et plusieurs individus, susceptibles d’appartenir à la mouvance islamiste ».

L’étude de la téléphonie de son épouse, musulmane d’origine marocaine, a révélé que le couple avait « échangé 33 SMS, le matin des faits entre 11h21 et 11h50 ».

« Au cours de cette conversation, l’auteur des faits a tenu des propos à connotation exclusivement religieuse qui se sont terminés par ces deux expressions : "Allahou Akbar" puis "Suis notre prophète bien aimé, Mohamed, et médite le Coran", a relaté le procureur. 

Mise en garde à vue jeudi, jour de l’attaque, l’épouse de l’assaillant a été remise en liberté le samedi suivant.

Une attaque de l’intérieur

Plusieurs attaques terroristes ont été perpétrées en France ces dernières années, mais celle-là raisonne autrement. Car l’attaque est venue de l’intérieur, d’un fonctionnaire d’un service censé justement surveiller les djihadistes et lutter contre les mouvances terroristes.

Habilité secret défense, l’informaticien avait accès à des données ultra sensibles. Une clé USB trouvée dans son casier est aujourd’hui l’objet de toutes les inquiétudes.

Elle comporte plusieurs fichiers dont des informations confidentielles sur des éléments des services de renseignement.

Pas moins de 160 enquêteurs sont mobilisés pour exploiter les supports informatiques de l’assaillant. Et plus particulièrement cette clé de 64 Go saisie à son bureau.

En tant qu’informaticien, Mickaël H. était chargé de la maintenance des ordinateurs des policiers de la direction des renseignements. Dont ceux chargé de la lutte antiterroriste.

Les enquêteurs s’attachent donc à éplucher document par document, mail par mail, afin de vérifier que l’informaticien a extrait ses données à but professionnel et non à des fins criminelles. Et savoir s’il a éventuellement communiqué ces données à des personnes tierces.

L’affaire a ouvert également le débat sur la radicalisation dans la fonction publique. Dans l’armée, la police, la gendarmerie, les transports publics…, le risque d’une attaque intérieure comme celle de la préfecture de Paris n’est jamais très loin.

Le très risqué appel à la « vigilance » de Macron

Si l’enquête suit son cours, au milieu d’un débat houleux sur l’islam de France, le discours prononcé par le président français Emmanuel Macron lors de la cérémonie organisée mardi en l’honneur des victimes est venu mettre de l’huile sur le feu.

Devant les centaines de fonctionnaires et de politiques rassemblés autour de la cour d’honneur de la préfecture de Police de Paris, Emmanuel Macron a appelé à éradiquer « l’hydre islamiste », cet « islam dévoyé et porteur de mort ».

Il a appelé « la nation tout entière à faire bloc ». « Les institutions seules ne suffiront pas », a-t-il insisté, prônant une société de la « vigilance », qui « sans tomber dans la délation, doit permettre à chacun de repérer au travail, dans les lieux de culte ou autour de soi les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République ».

Un appel qui plaît à droite, mais qui inquiète les milieux de gauche et une certaine intelligentsia qui craint justement le retour de la « délation », en référence à la collaboration avec le régime Nazi dans la chasse aux juifs.

Dans une interview accordée mardi à Franceinfo, l’écrivain et islamologue Rachid Benzine, pourtant proche du président, a critiqué vivement cette nouvelle approche dans la lutte contre l’extrémisme.

Pour lui, Macron est tombé dans la « surenchère » et ne cherche pas à « apaiser » la situation. Selon lui, la frontière risque d'être ténue entre cette idée de la société de la vigilance et celle de la société de la suspicion et de la délation.

Voici sa réaction complète à l’appel d’Emmanuel Macron à une société de la « vigilance » :

« À mon avis, c'est une expression malheureuse. Ce discours aurait pu être dit par Marine Le Pen. Les mots comptent, les mots créent des ruptures. Et même si Emmanuel Macron ne le veut pas, dans la manière dont il articule son discours, il est en train de montrer du doigt une partie de cette population qui est musulmane et on est en train de la jeter dans les bras de l'islamisme. »

« On est dans une espèce de surenchère, on ne cherche pas à apaiser. Dans la conscience des gens, si tout musulman qui prie va devenir quelque part suspect, on est vraiment dans une société où on va développer le maccarthysme, la chasse aux sorcières. Et à mon avis, on est en train de jouer à un jeu dangereux ».

Entre vigilance et délation, le curseur en effet est difficile à ajuster. D’autant que juridiquement, la radicalisation n’est pas un délit en France. C’est le passage à l’action violente qui est illégale.

Sur quelle base donc une radicalisation peut-elle être signalée ? A partir de quel moment ? Qu’est ce qu’au juste une radicalisation ? Comment la détecter, la prouver ? Que risque une personne signalée par un collègue au travail ou un voisin ? Et si on commençait à signaler tout et n’importe quoi ?... sont autant de questions qui méritent d’être posées. Et auxquelles les réponses paraissent très difficiles.

Comparés il y a une dizaine de jours par l’essayiste Eric Zemmour aux « Nazis », à une « nouvelle armée d’occupation en djellaba », les musulmans de France doivent s’attendre à des jours (très) sombres. 

Risque d’une croisade contre les musulmans de France

Le 10 octobre 2019 à16:00

Modifié le 10 octobre 2019 à 16:00

Après la confirmation du caractère terroriste de l’attaque contre 4 policiers à Paris, le président français a appelé la société à la « vigilance ». Un mot qui fait peur, le curseur entre vigilance et délation étant très difficile à ajuster.

Jeudi 3 octobre, à l’heure du déjeuner, la préfecture de Police de Paris était le théâtre d’une attaque d’un genre inédit : quatre fonctionnaires attaqués au couteau par un des leurs.

Si les questions fusent sur le motif de ce crime, la piste terroriste est d’abord écartée par le ministre de l’Intérieur. L’assaillant « n’avait jamais présenté de difficultés comportementales » ni « le moindre signe d’alerte », avait lancé quelques heures après l’attaque Christophe Castaner. Tout porte à croire à un différend entre collègues…

« Suis notre prophète bien aimé, Mohamed, et médite le Coran »

Mais samedi, coup de théâtre : l’affaire est confiée au procureur antiterroriste Jean-François Ricard. Dans une conférence de presse qu’il donne le même jour, il révèle que les premiers éléments de l’enquête ne laissaient aucun doute sur la nature terroriste de l’attaque.

L’auteur, Mickaël H, 45 ans, est né en Martinique, à Fort-de-France. Converti à l’islam il y a une dizaine d’année, « il aurait adhéré à une vision radicale de l’islam » et était en contact avec des individus de la « mouvance islamiste salafiste », a indiqué le procureur antiterroriste.

Les premières investigations ont relevé son « approbation de certaines exactions commises au nom de cette religion », « son souhait de ne plus avoir certains contacts avec des femmes », « sa justification » des attentats de Charlie Hebdo, « son changement d’habitude vestimentaire depuis quelques mois ».

Informaticien de métier, il travaillait depuis 2003 à la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP).

Il a abandonné selon le procureur « toute tenue occidentale au profit d’une tenue traditionnelle pour se rendre à la mosquée ».

Les investigations ont « permis de faire apparaître des contacts entre l’auteur des faits et plusieurs individus, susceptibles d’appartenir à la mouvance islamiste ».

L’étude de la téléphonie de son épouse, musulmane d’origine marocaine, a révélé que le couple avait « échangé 33 SMS, le matin des faits entre 11h21 et 11h50 ».

« Au cours de cette conversation, l’auteur des faits a tenu des propos à connotation exclusivement religieuse qui se sont terminés par ces deux expressions : "Allahou Akbar" puis "Suis notre prophète bien aimé, Mohamed, et médite le Coran", a relaté le procureur. 

Mise en garde à vue jeudi, jour de l’attaque, l’épouse de l’assaillant a été remise en liberté le samedi suivant.

Une attaque de l’intérieur

Plusieurs attaques terroristes ont été perpétrées en France ces dernières années, mais celle-là raisonne autrement. Car l’attaque est venue de l’intérieur, d’un fonctionnaire d’un service censé justement surveiller les djihadistes et lutter contre les mouvances terroristes.

Habilité secret défense, l’informaticien avait accès à des données ultra sensibles. Une clé USB trouvée dans son casier est aujourd’hui l’objet de toutes les inquiétudes.

Elle comporte plusieurs fichiers dont des informations confidentielles sur des éléments des services de renseignement.

Pas moins de 160 enquêteurs sont mobilisés pour exploiter les supports informatiques de l’assaillant. Et plus particulièrement cette clé de 64 Go saisie à son bureau.

En tant qu’informaticien, Mickaël H. était chargé de la maintenance des ordinateurs des policiers de la direction des renseignements. Dont ceux chargé de la lutte antiterroriste.

Les enquêteurs s’attachent donc à éplucher document par document, mail par mail, afin de vérifier que l’informaticien a extrait ses données à but professionnel et non à des fins criminelles. Et savoir s’il a éventuellement communiqué ces données à des personnes tierces.

L’affaire a ouvert également le débat sur la radicalisation dans la fonction publique. Dans l’armée, la police, la gendarmerie, les transports publics…, le risque d’une attaque intérieure comme celle de la préfecture de Paris n’est jamais très loin.

Le très risqué appel à la « vigilance » de Macron

Si l’enquête suit son cours, au milieu d’un débat houleux sur l’islam de France, le discours prononcé par le président français Emmanuel Macron lors de la cérémonie organisée mardi en l’honneur des victimes est venu mettre de l’huile sur le feu.

Devant les centaines de fonctionnaires et de politiques rassemblés autour de la cour d’honneur de la préfecture de Police de Paris, Emmanuel Macron a appelé à éradiquer « l’hydre islamiste », cet « islam dévoyé et porteur de mort ».

Il a appelé « la nation tout entière à faire bloc ». « Les institutions seules ne suffiront pas », a-t-il insisté, prônant une société de la « vigilance », qui « sans tomber dans la délation, doit permettre à chacun de repérer au travail, dans les lieux de culte ou autour de soi les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République ».

Un appel qui plaît à droite, mais qui inquiète les milieux de gauche et une certaine intelligentsia qui craint justement le retour de la « délation », en référence à la collaboration avec le régime Nazi dans la chasse aux juifs.

Dans une interview accordée mardi à Franceinfo, l’écrivain et islamologue Rachid Benzine, pourtant proche du président, a critiqué vivement cette nouvelle approche dans la lutte contre l’extrémisme.

Pour lui, Macron est tombé dans la « surenchère » et ne cherche pas à « apaiser » la situation. Selon lui, la frontière risque d'être ténue entre cette idée de la société de la vigilance et celle de la société de la suspicion et de la délation.

Voici sa réaction complète à l’appel d’Emmanuel Macron à une société de la « vigilance » :

« À mon avis, c'est une expression malheureuse. Ce discours aurait pu être dit par Marine Le Pen. Les mots comptent, les mots créent des ruptures. Et même si Emmanuel Macron ne le veut pas, dans la manière dont il articule son discours, il est en train de montrer du doigt une partie de cette population qui est musulmane et on est en train de la jeter dans les bras de l'islamisme. »

« On est dans une espèce de surenchère, on ne cherche pas à apaiser. Dans la conscience des gens, si tout musulman qui prie va devenir quelque part suspect, on est vraiment dans une société où on va développer le maccarthysme, la chasse aux sorcières. Et à mon avis, on est en train de jouer à un jeu dangereux ».

Entre vigilance et délation, le curseur en effet est difficile à ajuster. D’autant que juridiquement, la radicalisation n’est pas un délit en France. C’est le passage à l’action violente qui est illégale.

Sur quelle base donc une radicalisation peut-elle être signalée ? A partir de quel moment ? Qu’est ce qu’au juste une radicalisation ? Comment la détecter, la prouver ? Que risque une personne signalée par un collègue au travail ou un voisin ? Et si on commençait à signaler tout et n’importe quoi ?... sont autant de questions qui méritent d’être posées. Et auxquelles les réponses paraissent très difficiles.

Comparés il y a une dizaine de jours par l’essayiste Eric Zemmour aux « Nazis », à une « nouvelle armée d’occupation en djellaba », les musulmans de France doivent s’attendre à des jours (très) sombres. 

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