Sijilmâsa: les travaux méconnus du nouveau professeur au Collège de France

Titulaire de la première chaire dédiée à l’histoire de l’Afrique au Collège de France, où il a prononcé sa leçon inaugurale le 3 octobre, François-Xavier Fauvelle dirige depuis 2012 des recherches archéologiques à Sijilmâsa. Immersion dans le passé de la cité médiévale.

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Sijilmâsa : les travaux méconnus du nouveau professeur au Collège de France

Le 14 octobre 2019 à 10:13

Modifié le 15 octobre 2019 à 11:40

Fraîchement élu à la tête de la première chaire dédiée à l'histoire ancienne de l'Afrique au Collège de France, l’historien et archéologue François-Xavier Fauvelle a prononcé sa leçon inaugurale le 3 octobre. L’événement est de taille.

"Comme vous savez sans doute, la devise du Collège de France, dont notre institution est tellement fière, est Docet omnia, tout doit être enseigné, tout doit être connu", lance Thomas Römer, administrateur du Collège de France. "Or, poursuit-il, en ce qui concerne le continent africain, cette devise n'a pas été beaucoup appliquée. Les raisons de cette négligence, voire de cet évitement, sont sans doute multiples. L'histoire coloniale de la France y est certainement pour quelque chose. Histoire qui a engendré cette idée, et que certains continuent de répéter, selon laquelle l'homme africain ne serait pas entré suffisamment dans l'histoire."

Directeur de recherche du CNRS au laboratoire TRACES à l’université Toulouse-Jean-Jaurès, François-Xavier Fauvelle est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur l’histoire ancienne de l’Afrique, qui font autorité. Moins connu, son travail au Maroc n’en est pas moins considérable. Le professeur au Collège de France dirige en effet, depuis 2012, un chantier de fouilles dans la cité de Sijilmâsa.

"L'équipe franco-marocaine que je dirigeais depuis 2012 fait face à des problèmes administratifs qui ont empêché la réalisation des campagnes de terrain (un mois par an) en 2018 et 2019. Dès lors, le programme est suspendu, à mon grand regret", explique-t-il à Médias24, précisant qu’un livre sera bientôt publié au Maroc sur l'intégralité des résultats obtenus".

Contacté par Médias24, le chercheur Elarbi Erbati, qui co-dirige la mission franco-marocaine à Sijilmâsa, nous précise que la suspension du chantier de fouilles "n’est que momentanée". "Selon la convention établie entre l'Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine (Insap) et l’Université de Toulouse, l’autorisation doit être renouvelée tous les cinq ans à l’issue de la publication des résultats des cinq premières années. Ces résultats ont été déposés sous forme de monographie à l’Insap et ils vont être publiés, ce qui nous permettra de reprendre les fouilles", nous dit-il.

En attendant la publication du livre, François-Xavier Fauvelle nous a fait parvenir une plaquette de présentation des travaux de l’équipe.

Publié en 2017 par l’Académie du royaume du Maroc, le document de 128 pages "vise à faire revivre non pas seulement le passé, mais les passés de Sijilmâsa. Ces passés qui appartiennent aux Filali (les habitants du Tafilalet), aux Marocains et plus largement aux citoyens du monde qui se reconnaissent dans cette histoire cosmopolite où se croisent les routes, les marchandises, les religions, les langues, les origines ethniques. "Une passionnante immersion dans l’histoire de cette cité médiévale en bordure du désert.

Il était une fois Sijilmâsa

"Pendant sept siècles, du 8e au 15e siècle de l’ère commune (du 2e au 8e siècle de l’Hégire), les grands marchands du monde musulman, venus de tout le Maghreb, voire d’Egypte, d’Irak ou de Perse, avaient l’habitude de se retrouver à Sijilmâsa, dans le sud-est du Maroc actuel, en bordure du désert. Ils apportaient les marchandises destinées à la traversée du Sahara : les barres de cuivre ou d’argent, les sacs de cauris (des coquillages récoltés dans l’océan Indien), de la vaisselle luxueuse en céramique ou en cuivre, des bijoux, des tissus fabriqués dans les pays chrétiens ou musulmans, des livres, de l’équipement domestique tel que des couvertures, des lampes à huile. A Sijilmâsa, chacun de ces marchands s’installait pour plusieurs mois. Il faisait engraisser les dromadaires, achetait des provisions de dattes et d’autres nourritures pour la route, prenait toutes les dispositions financières nécessaires auprès des maisons de change musulmanes et juives de la ville. Il se munissait de lettres de recommandation pour son séjour de plusieurs mois au Bilâd al-Sûdân, le "Pays des Noirs". Il embauchait des accompagnateurs et des gardes armés. Le jour venu, la caravane, formée de centaines, peut-être de milliers de dromadaires, se mettait en chemin en direction du Sud, pour un voyage de soixante jours".

Le déclin de la ville, l’arrivée des Alaouites

"Pendant plusieurs siècles, Sijilmâsa fut ainsi un carrefour entre la région du Sahel et celle du Maghreb. Son déclin survient vers le 15e siècle (8e siècle de l’Hégire), causé par le déplacement du grand axe transsaharien, qui relie désormais le Touat et Tombouctou. Mais si la ville médiévale de Sijilmâsa tombe alors en ruine, l’oasis du Tafilalet connaît un renouveau politique au 17e siècle (au 11e siècle de l’Hégire) sous l’impulsion des princes de la dynastie alaouite. Ceux-ci ravivent la mémoire du site, réhabilitent une partie des murailles, reconstruisent des ksour et établissent des mausolées. D’origine diverse (arabe, berbère, ouest-africaine), la population elle-même conserve des souvenirs fragmentés du passé glorieux de la ville."

Haut lieu du commerce dans la région

Coincé entre le désert du Sahara et les montagnes du Haut Atlas, situé sur une terre déjà aride mais irriguée par des oueds généreux permettant le miracle oasien, le site offre l’isolement géographique et l’autonomie, parfaits aux Banû Midrâr, des Berbères musulmans d’obédience kharidjite sufrite, qui établissent la ville de Sijilmâsa et en font la capitale d’un émirat en 757-58 (140 de l’Hégire).

C’est sous le règne d’al-Yasa’ (790-823) (174-208 de l’Hégire) que la ville se dote de remparts, d’un palais, d’une grande mosquée et de bains publics. Dès cette époque, Sijilmâsa devient l’un des principaux ports caravaniers à partir duquel s’organise la traversée du Sahara vers le Bilâd al-Sûdân ou "Pays des Noirs", très tôt connu dans la science géographique arabo-musulmane comme le pays de l’or.

L’itinéraire saharien relie alors Sijilmâsa à la ville d’Awdaghust, cité-Etat elle-même oasienne qui attend les voyageurs au Sahel occidental à leur sortie du désert. Le voyageur Ibn Hawqal, qui visite la ville en 951 (340 de l’Hégire) et voyage le long de la route de Sijilmâsa à Awdaghust, décrit l’incroyable prospérité de la ville et les grandes richesses accumulées grâce au commerce transsaharien.

Il précise notamment avoir vu à Awdaghust un acte signé (șakk) ayant valeur de lettre de change d’un montant de 42.000 dinars, payable à Sijilmâsa. Ce qui montre à la fois la richesse de la ville, dont les maisons de commerce possédaient une trésorerie importante, et le haut degré de sophistication de ce négoce.

De sa fondation à 1053-1054 (445 de l’Hégire), la ville connaît différents maîtres politiques, mais s’impose comme le centre économique où l’on peut se procurer l’or rapporté du Bilâd al-Sûdân par les marchands. C’est dans ses ateliers notamment que sont frappés les dinars d’or du Maghreb.

La communauté juive de Sijilmâsa

"Le géographe andalou al-Bakrî, écrivant à Cordoue vers 1070, évoque la présence juive à Sijilmâsa dès la fondation de la ville, au 8e siècle (2e siècle de l’Hégire). Nous ne possédons pas de textes ou de témoignages archéologiques de cette présence précoce. Mais à partir du 10e siècle (4e siècle de l’Hégire) et jusqu’à son déclin au 15e siècle (9e siècle de l’Hégire), Sijilmâsa apparaît dans de nombreux documents comme le centre d’une communauté juive bien établie, aussi bien opulente que savante.

"Les plus anciennes sources documentaires concernant les juifs de Sijilmâsa proviennent de la genizah du Caire. Dans le judaïsme, la genizah est un lieu où l’on dépose des livres et des documents sortis d’usage. Le fait que ces écrits puissent contenir le nom de Dieu leur confère un statut de sacralité qui interdit leur destruction délibérée. Déposés dans une genizah, ces "déchets" encombrants mais sacrés se décomposent de manière naturelle. Une telle "nécropole" de vieux manuscrits et documents fut découverte au 19e siècle (13e siècle de l’Hégire) dans la synagogue Ben Ezra à Fustât (Vieux Caire). Les quelque 350.000 fragments qui la composaient constituent aujourd’hui la principale source de nos connaissances au sujet des communautés juives médiévales d’Egypte et au-delà, notamment du Maghreb, et en particulier de Sijilmâsa.

"La présence de documents concernant Sijilmâsa à Fustât résulte de contacts et d’échanges commerciaux et intellectuels intenses entre les communautés juives à l’époque médiévale. Si l’origine des juifs dans le pays berbère fait l’objet de légendes qui la font remonter à l’antiquité, il semble en revanche avéré que plusieurs juifs de Sijilmâsa sont originaires d’Iraq, région avec laquelle ils maintiennent des rapports bien documentés du 10e au 12e siècle (du 4e au 6e siècle de l’Hégire). Les juifs de Sijilmâsa s’établissent aussi en Ifrîqiya (la Tunisie actuelle) et en Egypte."

Ce que disent les vestiges

"Le visiteur qui se promène sur le site de Sijilmâsa ne peut pas manquer de remarquer de nombreux restes de murs qui subsistent dans plusieurs secteurs du site. Plusieurs de ces murs, par leur hauteur et leur épaisseur, sont des murailles. Tous ces vestiges sont bâtis en terre, selon la technique du pisé [tabiya], qui se rencontre dans l’architecture traditionnelle marocaine des régions méridionale du Maroc, de la vallée du Drâa à celle du Ziz. La technique du pisé a laissé sa marque sur ses murs: on repère en effet aisément, sur ces vestiges de murs, les lignes horizontales formées par les lits successifs de terre qui a été compactée entre des planches parallèles. On note aussi les trous régulièrement espacés le long de ces lignes horizontales, qui témoignent de l’emplacement des rondins de palmier qui ont été utilisés, lors de la construction, pour positionner les planches de bois. Dans de nombreux cas, les rondins de palmier sont d’ailleurs encore en place à l’intérieur des murs."

"Aux deux extrémités de la 'zone archéologique', au nord et au sud, se dressent deux murailles. Au nord, cette très épaisse muraille haute d’une dizaine de mètres délimite le site en bordure de la séguia Shorfa. Cette muraille, qui comporte encore plusieurs tours, a été datée des 12e -13e siècles [6e -7e siècles de l’Hégire], c’est-à-dire de l’époque almohade. Au sud, la muraille est constituée d’un double mur, daté du 14e siècle [8e siècle de l’Hégire], c’est-à-dire de l’époque mérinide. Ces murailles sont incomplètes ; elles dessinent simplement des arcs de cercles et il est pour l’instant impossible de reconnaître, sur le terrain, de quelle façon elles entouraient la ville. On pourrait suggérer que ces deux morceaux de muraille appartiennent à la même enceinte urbaine de la cité médiévale. Mais cela n’est pas prouvé. Au contraire, ces deux murailles présentent des différences dans leur apparence, et il est plus probable qu’elles délimitaient deux villes différentes, qui se sont succédé dans le temps ou qui ont pu être partiellement contemporaines. En comptant ces deux villes et le ksar du 10e siècle, cela fait trois ensembles urbains sur le site archéologique."

"L’hydraulique, témoin de la ville-oasis"

"Dès le 11e siècle [5e siècle de l’Hégire], l’Andalou al-Bakrî parle de Sijilmâsa comme d’une ville bordée par les eaux. Cette image est encore celle du célèbre Atlas Catalan où l’on voit un cours d’eau se partageant en deux branches entourant la ville. Tous les auteurs arabes évoquent une agriculture florissante basée sur l’irrigation permise par les crues du Ziz.

"Cette agriculture a permis le développement d’un centre urbain dans le Tafilalet. On voit donc que la prospérité de la ville dépendait de celle de l’oasis environnante, et qu’il était de l’intérêt de la ville de s’employer à des travaux hydrauliques. En outre, les élites urbaines de Sijilmâsa, commerçants ou lettrés, réclamaient sans doute une disponibilité permanente de l’eau dans la ville, pour les usages domestiques, publics et rituels. On n’est donc pas surpris de constater que l’archéologie nous livre de nombreuses structures hydrauliques.

"Nous n’en avons pas trouvé pour les niveaux les plus anciens de la ville, peut-être parce que nous n’avons encore que peu de vestiges de cette époque. Les premiers vestiges liés à l’eau sur le site appartiennent aux 10e -13e siècles [4e -7e siècles de l’Hégire]. Il s’agit notamment d’un réservoir quadrangulaire d’un peu plus d’une dizaine de mètres de long sur environ 9 m de large pour une profondeur d’1,50 m. Il est construit en chaux. Nous avons également observé une petite citerne circulaire qui était probablement remplie manuellement, ainsi que de latrines pour l’évacuation des eaux usées."

Sijilmâsa: les travaux méconnus du nouveau professeur au Collège de France

Le 14 octobre 2019 à10:13

Modifié le 15 octobre 2019 à 11:40

Titulaire de la première chaire dédiée à l’histoire de l’Afrique au Collège de France, où il a prononcé sa leçon inaugurale le 3 octobre, François-Xavier Fauvelle dirige depuis 2012 des recherches archéologiques à Sijilmâsa. Immersion dans le passé de la cité médiévale.

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Fraîchement élu à la tête de la première chaire dédiée à l'histoire ancienne de l'Afrique au Collège de France, l’historien et archéologue François-Xavier Fauvelle a prononcé sa leçon inaugurale le 3 octobre. L’événement est de taille.

"Comme vous savez sans doute, la devise du Collège de France, dont notre institution est tellement fière, est Docet omnia, tout doit être enseigné, tout doit être connu", lance Thomas Römer, administrateur du Collège de France. "Or, poursuit-il, en ce qui concerne le continent africain, cette devise n'a pas été beaucoup appliquée. Les raisons de cette négligence, voire de cet évitement, sont sans doute multiples. L'histoire coloniale de la France y est certainement pour quelque chose. Histoire qui a engendré cette idée, et que certains continuent de répéter, selon laquelle l'homme africain ne serait pas entré suffisamment dans l'histoire."

Directeur de recherche du CNRS au laboratoire TRACES à l’université Toulouse-Jean-Jaurès, François-Xavier Fauvelle est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur l’histoire ancienne de l’Afrique, qui font autorité. Moins connu, son travail au Maroc n’en est pas moins considérable. Le professeur au Collège de France dirige en effet, depuis 2012, un chantier de fouilles dans la cité de Sijilmâsa.

"L'équipe franco-marocaine que je dirigeais depuis 2012 fait face à des problèmes administratifs qui ont empêché la réalisation des campagnes de terrain (un mois par an) en 2018 et 2019. Dès lors, le programme est suspendu, à mon grand regret", explique-t-il à Médias24, précisant qu’un livre sera bientôt publié au Maroc sur l'intégralité des résultats obtenus".

Contacté par Médias24, le chercheur Elarbi Erbati, qui co-dirige la mission franco-marocaine à Sijilmâsa, nous précise que la suspension du chantier de fouilles "n’est que momentanée". "Selon la convention établie entre l'Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine (Insap) et l’Université de Toulouse, l’autorisation doit être renouvelée tous les cinq ans à l’issue de la publication des résultats des cinq premières années. Ces résultats ont été déposés sous forme de monographie à l’Insap et ils vont être publiés, ce qui nous permettra de reprendre les fouilles", nous dit-il.

En attendant la publication du livre, François-Xavier Fauvelle nous a fait parvenir une plaquette de présentation des travaux de l’équipe.

Publié en 2017 par l’Académie du royaume du Maroc, le document de 128 pages "vise à faire revivre non pas seulement le passé, mais les passés de Sijilmâsa. Ces passés qui appartiennent aux Filali (les habitants du Tafilalet), aux Marocains et plus largement aux citoyens du monde qui se reconnaissent dans cette histoire cosmopolite où se croisent les routes, les marchandises, les religions, les langues, les origines ethniques. "Une passionnante immersion dans l’histoire de cette cité médiévale en bordure du désert.

Il était une fois Sijilmâsa

"Pendant sept siècles, du 8e au 15e siècle de l’ère commune (du 2e au 8e siècle de l’Hégire), les grands marchands du monde musulman, venus de tout le Maghreb, voire d’Egypte, d’Irak ou de Perse, avaient l’habitude de se retrouver à Sijilmâsa, dans le sud-est du Maroc actuel, en bordure du désert. Ils apportaient les marchandises destinées à la traversée du Sahara : les barres de cuivre ou d’argent, les sacs de cauris (des coquillages récoltés dans l’océan Indien), de la vaisselle luxueuse en céramique ou en cuivre, des bijoux, des tissus fabriqués dans les pays chrétiens ou musulmans, des livres, de l’équipement domestique tel que des couvertures, des lampes à huile. A Sijilmâsa, chacun de ces marchands s’installait pour plusieurs mois. Il faisait engraisser les dromadaires, achetait des provisions de dattes et d’autres nourritures pour la route, prenait toutes les dispositions financières nécessaires auprès des maisons de change musulmanes et juives de la ville. Il se munissait de lettres de recommandation pour son séjour de plusieurs mois au Bilâd al-Sûdân, le "Pays des Noirs". Il embauchait des accompagnateurs et des gardes armés. Le jour venu, la caravane, formée de centaines, peut-être de milliers de dromadaires, se mettait en chemin en direction du Sud, pour un voyage de soixante jours".

Le déclin de la ville, l’arrivée des Alaouites

"Pendant plusieurs siècles, Sijilmâsa fut ainsi un carrefour entre la région du Sahel et celle du Maghreb. Son déclin survient vers le 15e siècle (8e siècle de l’Hégire), causé par le déplacement du grand axe transsaharien, qui relie désormais le Touat et Tombouctou. Mais si la ville médiévale de Sijilmâsa tombe alors en ruine, l’oasis du Tafilalet connaît un renouveau politique au 17e siècle (au 11e siècle de l’Hégire) sous l’impulsion des princes de la dynastie alaouite. Ceux-ci ravivent la mémoire du site, réhabilitent une partie des murailles, reconstruisent des ksour et établissent des mausolées. D’origine diverse (arabe, berbère, ouest-africaine), la population elle-même conserve des souvenirs fragmentés du passé glorieux de la ville."

Haut lieu du commerce dans la région

Coincé entre le désert du Sahara et les montagnes du Haut Atlas, situé sur une terre déjà aride mais irriguée par des oueds généreux permettant le miracle oasien, le site offre l’isolement géographique et l’autonomie, parfaits aux Banû Midrâr, des Berbères musulmans d’obédience kharidjite sufrite, qui établissent la ville de Sijilmâsa et en font la capitale d’un émirat en 757-58 (140 de l’Hégire).

C’est sous le règne d’al-Yasa’ (790-823) (174-208 de l’Hégire) que la ville se dote de remparts, d’un palais, d’une grande mosquée et de bains publics. Dès cette époque, Sijilmâsa devient l’un des principaux ports caravaniers à partir duquel s’organise la traversée du Sahara vers le Bilâd al-Sûdân ou "Pays des Noirs", très tôt connu dans la science géographique arabo-musulmane comme le pays de l’or.

L’itinéraire saharien relie alors Sijilmâsa à la ville d’Awdaghust, cité-Etat elle-même oasienne qui attend les voyageurs au Sahel occidental à leur sortie du désert. Le voyageur Ibn Hawqal, qui visite la ville en 951 (340 de l’Hégire) et voyage le long de la route de Sijilmâsa à Awdaghust, décrit l’incroyable prospérité de la ville et les grandes richesses accumulées grâce au commerce transsaharien.

Il précise notamment avoir vu à Awdaghust un acte signé (șakk) ayant valeur de lettre de change d’un montant de 42.000 dinars, payable à Sijilmâsa. Ce qui montre à la fois la richesse de la ville, dont les maisons de commerce possédaient une trésorerie importante, et le haut degré de sophistication de ce négoce.

De sa fondation à 1053-1054 (445 de l’Hégire), la ville connaît différents maîtres politiques, mais s’impose comme le centre économique où l’on peut se procurer l’or rapporté du Bilâd al-Sûdân par les marchands. C’est dans ses ateliers notamment que sont frappés les dinars d’or du Maghreb.

La communauté juive de Sijilmâsa

"Le géographe andalou al-Bakrî, écrivant à Cordoue vers 1070, évoque la présence juive à Sijilmâsa dès la fondation de la ville, au 8e siècle (2e siècle de l’Hégire). Nous ne possédons pas de textes ou de témoignages archéologiques de cette présence précoce. Mais à partir du 10e siècle (4e siècle de l’Hégire) et jusqu’à son déclin au 15e siècle (9e siècle de l’Hégire), Sijilmâsa apparaît dans de nombreux documents comme le centre d’une communauté juive bien établie, aussi bien opulente que savante.

"Les plus anciennes sources documentaires concernant les juifs de Sijilmâsa proviennent de la genizah du Caire. Dans le judaïsme, la genizah est un lieu où l’on dépose des livres et des documents sortis d’usage. Le fait que ces écrits puissent contenir le nom de Dieu leur confère un statut de sacralité qui interdit leur destruction délibérée. Déposés dans une genizah, ces "déchets" encombrants mais sacrés se décomposent de manière naturelle. Une telle "nécropole" de vieux manuscrits et documents fut découverte au 19e siècle (13e siècle de l’Hégire) dans la synagogue Ben Ezra à Fustât (Vieux Caire). Les quelque 350.000 fragments qui la composaient constituent aujourd’hui la principale source de nos connaissances au sujet des communautés juives médiévales d’Egypte et au-delà, notamment du Maghreb, et en particulier de Sijilmâsa.

"La présence de documents concernant Sijilmâsa à Fustât résulte de contacts et d’échanges commerciaux et intellectuels intenses entre les communautés juives à l’époque médiévale. Si l’origine des juifs dans le pays berbère fait l’objet de légendes qui la font remonter à l’antiquité, il semble en revanche avéré que plusieurs juifs de Sijilmâsa sont originaires d’Iraq, région avec laquelle ils maintiennent des rapports bien documentés du 10e au 12e siècle (du 4e au 6e siècle de l’Hégire). Les juifs de Sijilmâsa s’établissent aussi en Ifrîqiya (la Tunisie actuelle) et en Egypte."

Ce que disent les vestiges

"Le visiteur qui se promène sur le site de Sijilmâsa ne peut pas manquer de remarquer de nombreux restes de murs qui subsistent dans plusieurs secteurs du site. Plusieurs de ces murs, par leur hauteur et leur épaisseur, sont des murailles. Tous ces vestiges sont bâtis en terre, selon la technique du pisé [tabiya], qui se rencontre dans l’architecture traditionnelle marocaine des régions méridionale du Maroc, de la vallée du Drâa à celle du Ziz. La technique du pisé a laissé sa marque sur ses murs: on repère en effet aisément, sur ces vestiges de murs, les lignes horizontales formées par les lits successifs de terre qui a été compactée entre des planches parallèles. On note aussi les trous régulièrement espacés le long de ces lignes horizontales, qui témoignent de l’emplacement des rondins de palmier qui ont été utilisés, lors de la construction, pour positionner les planches de bois. Dans de nombreux cas, les rondins de palmier sont d’ailleurs encore en place à l’intérieur des murs."

"Aux deux extrémités de la 'zone archéologique', au nord et au sud, se dressent deux murailles. Au nord, cette très épaisse muraille haute d’une dizaine de mètres délimite le site en bordure de la séguia Shorfa. Cette muraille, qui comporte encore plusieurs tours, a été datée des 12e -13e siècles [6e -7e siècles de l’Hégire], c’est-à-dire de l’époque almohade. Au sud, la muraille est constituée d’un double mur, daté du 14e siècle [8e siècle de l’Hégire], c’est-à-dire de l’époque mérinide. Ces murailles sont incomplètes ; elles dessinent simplement des arcs de cercles et il est pour l’instant impossible de reconnaître, sur le terrain, de quelle façon elles entouraient la ville. On pourrait suggérer que ces deux morceaux de muraille appartiennent à la même enceinte urbaine de la cité médiévale. Mais cela n’est pas prouvé. Au contraire, ces deux murailles présentent des différences dans leur apparence, et il est plus probable qu’elles délimitaient deux villes différentes, qui se sont succédé dans le temps ou qui ont pu être partiellement contemporaines. En comptant ces deux villes et le ksar du 10e siècle, cela fait trois ensembles urbains sur le site archéologique."

"L’hydraulique, témoin de la ville-oasis"

"Dès le 11e siècle [5e siècle de l’Hégire], l’Andalou al-Bakrî parle de Sijilmâsa comme d’une ville bordée par les eaux. Cette image est encore celle du célèbre Atlas Catalan où l’on voit un cours d’eau se partageant en deux branches entourant la ville. Tous les auteurs arabes évoquent une agriculture florissante basée sur l’irrigation permise par les crues du Ziz.

"Cette agriculture a permis le développement d’un centre urbain dans le Tafilalet. On voit donc que la prospérité de la ville dépendait de celle de l’oasis environnante, et qu’il était de l’intérêt de la ville de s’employer à des travaux hydrauliques. En outre, les élites urbaines de Sijilmâsa, commerçants ou lettrés, réclamaient sans doute une disponibilité permanente de l’eau dans la ville, pour les usages domestiques, publics et rituels. On n’est donc pas surpris de constater que l’archéologie nous livre de nombreuses structures hydrauliques.

"Nous n’en avons pas trouvé pour les niveaux les plus anciens de la ville, peut-être parce que nous n’avons encore que peu de vestiges de cette époque. Les premiers vestiges liés à l’eau sur le site appartiennent aux 10e -13e siècles [4e -7e siècles de l’Hégire]. Il s’agit notamment d’un réservoir quadrangulaire d’un peu plus d’une dizaine de mètres de long sur environ 9 m de large pour une profondeur d’1,50 m. Il est construit en chaux. Nous avons également observé une petite citerne circulaire qui était probablement remplie manuellement, ainsi que de latrines pour l’évacuation des eaux usées."

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