Youssef Saâdani: La crise de l'école marocaine n'est pas une fatalité

La nation marocaine est confrontée à un choix décisif : investir dans le miracle éducatif ou renoncer irrémédiablement à son ambition de développement. Voici les propositions de l'économiste Youssef Saâdani et sa contribution au débat.

Youssef Saâdani: La crise de l'école marocaine n'est pas une fatalité

Le 30 juillet 2019 à 17:19

Modifié le 31 juillet 2019 à 17:08

>Le plus grand enjeu du 21ème siècle

Un seul chiffre peut résumer la situation tragique de l’éducation au Maroc : 64% des enfants  ne maîtrisent pas les bases de la lecture (en langue arabe) à la fin de l’école primaire. 

Tiré de l’enquête internationale PIRLS 2016, cet indicateur se situe à 36% en Indonésie, 28% en Colombie et 7% en Bulgarie, pour ne citer que des pays relativement proches du niveau de développement du Maroc.

Les experts en pédagogie s’accordent à penser que les lacunes cognitives fondamentales sont irréversibles après l’âge de 10 ans. Les enfants qui ne sont entrés ni dans la lecture ni dans le raisonnement mathématique sont condamnés pour le restant de leur vie à la médiocrité scolaire et universitaire, malgré tous les efforts qui seront déployés par la suite pour pallier leurs faiblesses originelles.

C’est au niveau du préscolaire et du primaire que se noue le destin des individus, et c’est à ce niveau que se forge le capital humain d’une nation. Comme il est impossible pour un pays de se développer en se privant des deux tiers de sa jeunesse, la réforme de l’école est le plus grand enjeu du Maroc au 21ème siècle.

Youssef Saâdani, économiste

Quelles sont les causes profondes de l’échec du système éducatif marocain ? Quels sont les déficiences essentielles à corriger pour restaurer la qualité de l’école marocaine ?

Après plusieurs années de recherche, d’enquêtes sur le terrain et d’analyses de données, j’ai acquis la conviction que l’école primaire au Maroc était rongée par trois grands maux qui sont à l’origine de sa déliquescence :

i) le recrutement des enseignants par anti-sélection,

ii) l’accumulation des lacunes des élèves,

iii) la solitude des enseignants dans l’exercice de leur métier.  

A chacun de ces trois problèmes, les politiques publiques devront apporter une réponse radicale pour espérer conjurer la crise de l’enseignement qui met en péril l’avenir du Maroc.

>Le recrutement des enseignants par anti-sélection

Les experts en éducation sont unanimes à penser que "le niveau d’un système éducatif ne peut pas dépasser le niveau de ses enseignants".

Les pays les plus performants dans le monde en matière d’enseignement sont ceux qui parviennent à attirer les meilleurs étudiants de leur génération vers les métiers de l’enseignement tout en leur offrant une formation d’excellence. En Corée, au Japon ou à Singapour, les  enseignants sont sélectionnés parmi les meilleurs 10% au baccalauréat. 

A l’encontre des meilleures pratiques internationales, le Maroc se distingue par un phénomène d’anti-sélection : les métiers de l’enseignement attirent des étudiants majoritairement faibles, dépourvus d’alternatives par ailleurs, et qui deviennent enseignants par défaut

Parmi les enseignants nouvellement recrutés avec le statut de "contractuel", plus de 60% n’ont pas obtenu de mention au baccalauréat, et environ 75% ont redoublé au moins une fois avant d’obtenir leur licence universitaire. 

Cette faiblesse académique retentit inévitablement sur leurs compétences professionnelles. L’enquête IPSE conduite par l’ONDH  en 2017 a révélé que la grande majorité des enseignants du primaire ne justifiait pas des compétences de base pour s’acquitter convenablement de leur mission. A titre d’exemple, parmi les enseignants de français évalués, 0% ont atteint un seuil de compétence élevé. 

Ce résultat aussi stupéfiant que glaçant révèle que les enseignants de français au primaire ne maîtrisent pas la langue qu’ils enseignent. Et c’est là l’origine profonde de l’échec massif des jeunes issus de l’école publique quand ils arrivent à l’université. Le processus d’anti-sélection à l’œuvre au primaire est encore plus prononcé au niveau du préscolaire.

Le Maroc a en effet récemment décidé de généraliser l’enseignement préscolaire dont sont exclus 50% des enfants âgés de 4 et 5 ans. Bien que très louable, cette politique de massification s’est opérée avec des ressources budgétaires très insuffisantes, ce qui a conduit l’Etat à déléguer l’enseignement préscolaire à des associations faiblement dotées en moyens, et nettement moins exigeantes en matière de recrutement et de formation des ressources humaines.

La priorité absolue de la réforme éducative doit être de rehausser le profil académique et professionnel des 20 000 nouvelles recrues qui intègrent annuellement l’éducation nationale. Un objectif ambitieux consisterait à exiger une moyenne minimale au baccalauréat permettant de sélectionner des candidats parmi les meilleurs 30% de chaque promotion. 

Comme le Maroc compte environ 200 000 bacheliers chaque année, le vivier de recrutement représenterait environ 60 000 personnes. Et tout l’enjeu de la nouvelle politique de recrutement serait d’attirer "un tiers des meilleurs" vers les métiers de l’enseignement (soit 20 000 sur les 60 000).

Le système actuel de rémunération et de promotion n’est toutefois pas adapté pour relever ce défi (5 000 DH à l’entrée, 6 500 DH après 10 ans, et 10 000 DH en fin de carrière).  Une refonte complète s’avère nécessaire pour renforcer l’attractivité de la profession notamment en revalorisant les salaires à l’entrée, en accordant des primes d’éloignement et des logements de fonction aux enseignants affectés dans des régions reculées, tout en ouvrant des perspectives de carrière enthousiasmantes pour les plus performants.

C’est à ces conditions que les étudiants les plus talentueux choisiront d’embrasser une carrière dans l’enseignement au détriment d’autres alternatives.   

>L’accumulation des lacunes des élèves

Après l’anti-sélection des enseignants, l’accumulation des lacunes des élèves est le deuxième facteur de dysfonctionnement de l’école marocaine.

De la première à la sixième année du primaire, les élèves marocains ne subissent aucune évaluation objective de leur niveau, au-delà des notes distribuées par leurs enseignants. Le recours au redoublement, qui est un signal de difficulté d’apprentissage, a été fortement réduit en vertu de la doctrine de "l’école de la réussite" adoptée dans le sillage de la massification de l’enseignement. Les enseignants n’étaient alors autorisés qu’à prononcer deux ou trois redoublements par classe, ce qui les contraignait à laisser passer des élèves en grande difficulté  aux classes supérieures. 

Ce n’est qu’à la fin de l’école primaire que le véritable niveau des élèves est révélé par l’examen régional normalisé (chahada). Mais là encore, pour éviter des redoublements massifs et promouvoir l’accès au cycle collégial, les seuils de passage ont été souvent abaissés, descendant parfois à 3/10.

En résumé, il n’y a plus de frein à l’échec scolaire. Un enfant n’ayant pas acquis la connaissance des lettres de l’alphabet en première année du primaire, passera quand même en deuxième année où il devra lire une phrase complète, puis en troisième année où on lui demandera de comprendre un texte de 10 lignes. 

D’année en année, les lacunes s’accumulant et devenant insurmontables, l’enfant n’aura plus les moyens d’assimiler l’enseignement qui lui est dispensé. Bien que n’apprenant pas assez, il continuera à fréquenter l’école par obligation familiale, et parviendra même à passer chaque année au niveau supérieur, jusqu’à obtenir un diplôme.

Cet esprit de laxisme qui s’est installé dans l’école marocaine nourrit une "chaîne de déresponsabilisation". Les enseignants justifient souvent la faiblesse de leurs élèves par les lacunes accumulées dans les classes inférieures, sans se sentir véritablement responsables de leur réussite scolaire.

Un des objectifs majeurs de la réforme scolaire au Maroc doit consister à briser la mécanique d’accumulation des lacunes en faisant en sorte que chaque élève acquiert les connaissances requises avant de passer au niveau supérieur, et que chaque enseignant soit directement responsabilisé dans ce processus d’acquisition.

Cet objectif pourrait être atteint en mettant en place un système de "paliers de compétences" tout au long du cycle primaire. Cela consisterait à diviser les six années du primaire en trois paliers de deux années.  A la fin de chaque palier, les acquis des élèves seraient évalués à travers un examen normalisé. Les élèves qui ne réussissent pas à atteindre les objectifs d’apprentissage associés au palier ne sont pas autorisés à passer au palier supérieur et bénéficient d’un plan de mise à niveau personnalisé.

Ce système d’évaluation présente deux avantages majeurs. Premièrement, il permet d’enrayer la spirale de l’accumulation des lacunes en s’assurant que les élèves acquièrent les connaissances et les compétences fondamentales à chaque étape de leur parcours scolaire.

Il constitue deuxièmement un cadre de responsabilisation des enseignants qui se verront confier un palier entier (deux années scolaires consécutives avec la même classe). La performance d’un enseignant se mesurera alors simplement par la proportion des élèves qui réussissent l’examen de fin de palier. Conformément à la logique de responsabilisation, cet indicateur pourra être utilisé comme critère de promotion professionnelle.

>La solitude des enseignants dans l’exercice de leur métier

La mission conférée aux enseignants du primaire revêt une grande complexité.

En plus de maîtriser le contenu disciplinaire et la didactique des différentes matières enseignées, on leur demande de comprendre le fonctionnement cognitif et émotionnel d’un enfant, de transmettre des connaissances à des apprenants de niveaux très hétérogènes, de cultiver la motivation des élèves, d’inculquer des valeurs, d’identifier et de corriger les troubles d’apprentissage, de gérer les problèmes psychologiques et familiaux qui affectent les enfants, d’interagir avec les familles et l’administration etc.

Mais face à l’ampleur de cette mission, les enseignants se sentent terriblement seuls. 

Lorsqu’il commence sa carrière, le jeune enseignant prend en main sa classe après une formation de quelques mois reçue dans un CRMEF, sans préparation pratique suffisante. Il est alors livré à lui-même, dépourvu d’encadrement, sans personne pour lui transmettre les gestes professionnels et répondre aux multiples questions qui l’assaillent.  

Les inspecteurs, dont la mission est aussi d’assurer l’encadrement des enseignants, ne lui rendent visite que tous les quatre ans en moyenne, du fait de la baisse tendancielle de leurs effectifs amorcée depuis une décennie (on compte aujourd’hui moins de 1 000 inspecteurs du primaire, contre plus de 2 000 en 2005).

La solitude de l’enseignant se ressent également quand il s’agit de gérer les difficultés des élèves, de nature aussi bien scolaires que psychologiques et sociales.

Dans l’école publique marocaine, les classes sont le miroir de toutes les détresses sociales. Une enquête réalisée par l’Association marocaine des troubles et difficultés d’apprentissage (AMTDA) auprès de milliers d’enfants scolarisés à Casablanca a révélé que 12% des enfants étaient atteints de troubles d’apprentissage sévères (comme la dyslexie) alors que 40% étaient confrontés à des difficultés à apprendre, liées notamment à des problèmes psychoaffectifs et familiaux. 

Face à la profondeur de ces problèmes, les enseignants sont largement dépassés. Ils ne disposent ni de la formation, ni du temps, ni de l’appui d’autres collègues pour apporter une réponse efficace. Alors que plus de 50% des élèves au Maroc souffrent de problèmes d’apprentissage qui nécessitent une prise en charge spécifique, le ministère de l’Education nationale ne compte aujourd’hui aucun orthophoniste, aucun orthopédagogue ni aucun psychopédagogue en action sur le terrain.

Pour accomplir leur mission avec succès, les enseignants marocains ont besoin d’être accompagnés dans l’exercice quotidien de leur métier. 

Deux fonctions pourraient être développées et généralisées à cet égard : le coach et l’orthopédagogue. Le rôle du coach est d’aider l’enseignant à renforcer ses capacités professionnelles dans le contexte de la classe, pendant qu’il donne ses cours. De nombreux travaux académiques ont démontré la supériorité du coaching sur tous les autres modèles de formation des enseignants.

Pour accompagner l’ensemble des enseignants du primaire, le Maroc aurait besoin de mobiliser environ 6 000 coachs hautement qualifiés, sélectionnés parmi les meilleurs enseignants (actifs ou jeunes retraités). La mission de coaching pourrait alternativement être confiée au corps des inspecteurs, qui devrait alors être fortement renforcé et rénové dans ses attributions.

Les méthodes et les pratiques professionnelles diffusées par les coachs devraient s’appuyer sur les résultats de la recherche en sciences éducatives. Or dans ce domaine, le Maroc est très en retard. Sur un budget total de 60 milliards de dirhams,  le ministère de l’Education ne consacre que 1,5 million de dirhams pour financer la recherche-action.

Pour corriger cette anomalie, il serait opportun de créer un fonds ambitieux pour promouvoir l’expérimentation pédagogique dans les écoles marocaines, notamment pour explorer les méthodes d’apprentissage des langues et les possibilités offertes par les nouvelles technologies éducatives (Edtech).

En plus du coach, l’enseignant pourra s’appuyer aussi sur l’orthopédagogue pour accomplir son travail au quotidien. Spécialiste des troubles d’apprentissage, le rôle de l’orthopédagogue est d’aider les enseignants à prendre en charge les élèves en difficulté, à travers notamment la mise en place de programmes de remédiation. N’existant pas encore au Maroc, ce métier doit être inventé intégralement, pour atteindre à terme un effectif de 5 000 praticiens (soit environ un orthopédagogue par école).

>Investir dans le miracle éducatif

La crise de l’école marocaine n’est pas une fatalité. Il est possible d’en sortir définitivement  en mettant en œuvre les trois solutions radicales présentées précédemment : i) attirer les meilleurs étudiants vers les métiers de l’enseignement et leur assurer une formation d’excellence  ii) mettre en place un système de paliers de compétences et iii) appuyer les enseignants par des fonctions de coach et d’orthopédagogue.

Le succès de la réforme pourra se mesurer au changement de perception des familles à l’égard de l’école publique, de la défiance à la confiance. Si un mouvement massif de retour vers les écoles publiques se produit, notamment au sein de la classe moyenne, alors, le Maroc aura réalisé son miracle éducatif en rebâtissant une école fondée sur la qualité et la mixité sociale.

Aucune des mesures proposées n’est neutre sur le plan budgétaire. Elles sont au contraire très coûteuses et nécessitent de mobiliser entre 5 et 10 milliards de dirhams par an (uniquement pour le primaire).  

L’idée dominante au sein des cercles décisionnels selon laquelle le Maroc dépenserait "trop" pour l’éducation en comparaison avec d’autres pays a atteint ses limites. La nation marocaine est désormais confrontée à un choix décisif : investir dans le miracle éducatif ou renoncer irrémédiablement à son ambition de développement.

Youssef Saâdani: La crise de l'école marocaine n'est pas une fatalité

Le 30 juillet 2019 à17:54

Modifié le 31 juillet 2019 à 17:08

La nation marocaine est confrontée à un choix décisif : investir dans le miracle éducatif ou renoncer irrémédiablement à son ambition de développement. Voici les propositions de l'économiste Youssef Saâdani et sa contribution au débat.

>Le plus grand enjeu du 21ème siècle

Un seul chiffre peut résumer la situation tragique de l’éducation au Maroc : 64% des enfants  ne maîtrisent pas les bases de la lecture (en langue arabe) à la fin de l’école primaire. 

Tiré de l’enquête internationale PIRLS 2016, cet indicateur se situe à 36% en Indonésie, 28% en Colombie et 7% en Bulgarie, pour ne citer que des pays relativement proches du niveau de développement du Maroc.

Les experts en pédagogie s’accordent à penser que les lacunes cognitives fondamentales sont irréversibles après l’âge de 10 ans. Les enfants qui ne sont entrés ni dans la lecture ni dans le raisonnement mathématique sont condamnés pour le restant de leur vie à la médiocrité scolaire et universitaire, malgré tous les efforts qui seront déployés par la suite pour pallier leurs faiblesses originelles.

C’est au niveau du préscolaire et du primaire que se noue le destin des individus, et c’est à ce niveau que se forge le capital humain d’une nation. Comme il est impossible pour un pays de se développer en se privant des deux tiers de sa jeunesse, la réforme de l’école est le plus grand enjeu du Maroc au 21ème siècle.

Youssef Saâdani, économiste

Quelles sont les causes profondes de l’échec du système éducatif marocain ? Quels sont les déficiences essentielles à corriger pour restaurer la qualité de l’école marocaine ?

Après plusieurs années de recherche, d’enquêtes sur le terrain et d’analyses de données, j’ai acquis la conviction que l’école primaire au Maroc était rongée par trois grands maux qui sont à l’origine de sa déliquescence :

i) le recrutement des enseignants par anti-sélection,

ii) l’accumulation des lacunes des élèves,

iii) la solitude des enseignants dans l’exercice de leur métier.  

A chacun de ces trois problèmes, les politiques publiques devront apporter une réponse radicale pour espérer conjurer la crise de l’enseignement qui met en péril l’avenir du Maroc.

>Le recrutement des enseignants par anti-sélection

Les experts en éducation sont unanimes à penser que "le niveau d’un système éducatif ne peut pas dépasser le niveau de ses enseignants".

Les pays les plus performants dans le monde en matière d’enseignement sont ceux qui parviennent à attirer les meilleurs étudiants de leur génération vers les métiers de l’enseignement tout en leur offrant une formation d’excellence. En Corée, au Japon ou à Singapour, les  enseignants sont sélectionnés parmi les meilleurs 10% au baccalauréat. 

A l’encontre des meilleures pratiques internationales, le Maroc se distingue par un phénomène d’anti-sélection : les métiers de l’enseignement attirent des étudiants majoritairement faibles, dépourvus d’alternatives par ailleurs, et qui deviennent enseignants par défaut

Parmi les enseignants nouvellement recrutés avec le statut de "contractuel", plus de 60% n’ont pas obtenu de mention au baccalauréat, et environ 75% ont redoublé au moins une fois avant d’obtenir leur licence universitaire. 

Cette faiblesse académique retentit inévitablement sur leurs compétences professionnelles. L’enquête IPSE conduite par l’ONDH  en 2017 a révélé que la grande majorité des enseignants du primaire ne justifiait pas des compétences de base pour s’acquitter convenablement de leur mission. A titre d’exemple, parmi les enseignants de français évalués, 0% ont atteint un seuil de compétence élevé. 

Ce résultat aussi stupéfiant que glaçant révèle que les enseignants de français au primaire ne maîtrisent pas la langue qu’ils enseignent. Et c’est là l’origine profonde de l’échec massif des jeunes issus de l’école publique quand ils arrivent à l’université. Le processus d’anti-sélection à l’œuvre au primaire est encore plus prononcé au niveau du préscolaire.

Le Maroc a en effet récemment décidé de généraliser l’enseignement préscolaire dont sont exclus 50% des enfants âgés de 4 et 5 ans. Bien que très louable, cette politique de massification s’est opérée avec des ressources budgétaires très insuffisantes, ce qui a conduit l’Etat à déléguer l’enseignement préscolaire à des associations faiblement dotées en moyens, et nettement moins exigeantes en matière de recrutement et de formation des ressources humaines.

La priorité absolue de la réforme éducative doit être de rehausser le profil académique et professionnel des 20 000 nouvelles recrues qui intègrent annuellement l’éducation nationale. Un objectif ambitieux consisterait à exiger une moyenne minimale au baccalauréat permettant de sélectionner des candidats parmi les meilleurs 30% de chaque promotion. 

Comme le Maroc compte environ 200 000 bacheliers chaque année, le vivier de recrutement représenterait environ 60 000 personnes. Et tout l’enjeu de la nouvelle politique de recrutement serait d’attirer "un tiers des meilleurs" vers les métiers de l’enseignement (soit 20 000 sur les 60 000).

Le système actuel de rémunération et de promotion n’est toutefois pas adapté pour relever ce défi (5 000 DH à l’entrée, 6 500 DH après 10 ans, et 10 000 DH en fin de carrière).  Une refonte complète s’avère nécessaire pour renforcer l’attractivité de la profession notamment en revalorisant les salaires à l’entrée, en accordant des primes d’éloignement et des logements de fonction aux enseignants affectés dans des régions reculées, tout en ouvrant des perspectives de carrière enthousiasmantes pour les plus performants.

C’est à ces conditions que les étudiants les plus talentueux choisiront d’embrasser une carrière dans l’enseignement au détriment d’autres alternatives.   

>L’accumulation des lacunes des élèves

Après l’anti-sélection des enseignants, l’accumulation des lacunes des élèves est le deuxième facteur de dysfonctionnement de l’école marocaine.

De la première à la sixième année du primaire, les élèves marocains ne subissent aucune évaluation objective de leur niveau, au-delà des notes distribuées par leurs enseignants. Le recours au redoublement, qui est un signal de difficulté d’apprentissage, a été fortement réduit en vertu de la doctrine de "l’école de la réussite" adoptée dans le sillage de la massification de l’enseignement. Les enseignants n’étaient alors autorisés qu’à prononcer deux ou trois redoublements par classe, ce qui les contraignait à laisser passer des élèves en grande difficulté  aux classes supérieures. 

Ce n’est qu’à la fin de l’école primaire que le véritable niveau des élèves est révélé par l’examen régional normalisé (chahada). Mais là encore, pour éviter des redoublements massifs et promouvoir l’accès au cycle collégial, les seuils de passage ont été souvent abaissés, descendant parfois à 3/10.

En résumé, il n’y a plus de frein à l’échec scolaire. Un enfant n’ayant pas acquis la connaissance des lettres de l’alphabet en première année du primaire, passera quand même en deuxième année où il devra lire une phrase complète, puis en troisième année où on lui demandera de comprendre un texte de 10 lignes. 

D’année en année, les lacunes s’accumulant et devenant insurmontables, l’enfant n’aura plus les moyens d’assimiler l’enseignement qui lui est dispensé. Bien que n’apprenant pas assez, il continuera à fréquenter l’école par obligation familiale, et parviendra même à passer chaque année au niveau supérieur, jusqu’à obtenir un diplôme.

Cet esprit de laxisme qui s’est installé dans l’école marocaine nourrit une "chaîne de déresponsabilisation". Les enseignants justifient souvent la faiblesse de leurs élèves par les lacunes accumulées dans les classes inférieures, sans se sentir véritablement responsables de leur réussite scolaire.

Un des objectifs majeurs de la réforme scolaire au Maroc doit consister à briser la mécanique d’accumulation des lacunes en faisant en sorte que chaque élève acquiert les connaissances requises avant de passer au niveau supérieur, et que chaque enseignant soit directement responsabilisé dans ce processus d’acquisition.

Cet objectif pourrait être atteint en mettant en place un système de "paliers de compétences" tout au long du cycle primaire. Cela consisterait à diviser les six années du primaire en trois paliers de deux années.  A la fin de chaque palier, les acquis des élèves seraient évalués à travers un examen normalisé. Les élèves qui ne réussissent pas à atteindre les objectifs d’apprentissage associés au palier ne sont pas autorisés à passer au palier supérieur et bénéficient d’un plan de mise à niveau personnalisé.

Ce système d’évaluation présente deux avantages majeurs. Premièrement, il permet d’enrayer la spirale de l’accumulation des lacunes en s’assurant que les élèves acquièrent les connaissances et les compétences fondamentales à chaque étape de leur parcours scolaire.

Il constitue deuxièmement un cadre de responsabilisation des enseignants qui se verront confier un palier entier (deux années scolaires consécutives avec la même classe). La performance d’un enseignant se mesurera alors simplement par la proportion des élèves qui réussissent l’examen de fin de palier. Conformément à la logique de responsabilisation, cet indicateur pourra être utilisé comme critère de promotion professionnelle.

>La solitude des enseignants dans l’exercice de leur métier

La mission conférée aux enseignants du primaire revêt une grande complexité.

En plus de maîtriser le contenu disciplinaire et la didactique des différentes matières enseignées, on leur demande de comprendre le fonctionnement cognitif et émotionnel d’un enfant, de transmettre des connaissances à des apprenants de niveaux très hétérogènes, de cultiver la motivation des élèves, d’inculquer des valeurs, d’identifier et de corriger les troubles d’apprentissage, de gérer les problèmes psychologiques et familiaux qui affectent les enfants, d’interagir avec les familles et l’administration etc.

Mais face à l’ampleur de cette mission, les enseignants se sentent terriblement seuls. 

Lorsqu’il commence sa carrière, le jeune enseignant prend en main sa classe après une formation de quelques mois reçue dans un CRMEF, sans préparation pratique suffisante. Il est alors livré à lui-même, dépourvu d’encadrement, sans personne pour lui transmettre les gestes professionnels et répondre aux multiples questions qui l’assaillent.  

Les inspecteurs, dont la mission est aussi d’assurer l’encadrement des enseignants, ne lui rendent visite que tous les quatre ans en moyenne, du fait de la baisse tendancielle de leurs effectifs amorcée depuis une décennie (on compte aujourd’hui moins de 1 000 inspecteurs du primaire, contre plus de 2 000 en 2005).

La solitude de l’enseignant se ressent également quand il s’agit de gérer les difficultés des élèves, de nature aussi bien scolaires que psychologiques et sociales.

Dans l’école publique marocaine, les classes sont le miroir de toutes les détresses sociales. Une enquête réalisée par l’Association marocaine des troubles et difficultés d’apprentissage (AMTDA) auprès de milliers d’enfants scolarisés à Casablanca a révélé que 12% des enfants étaient atteints de troubles d’apprentissage sévères (comme la dyslexie) alors que 40% étaient confrontés à des difficultés à apprendre, liées notamment à des problèmes psychoaffectifs et familiaux. 

Face à la profondeur de ces problèmes, les enseignants sont largement dépassés. Ils ne disposent ni de la formation, ni du temps, ni de l’appui d’autres collègues pour apporter une réponse efficace. Alors que plus de 50% des élèves au Maroc souffrent de problèmes d’apprentissage qui nécessitent une prise en charge spécifique, le ministère de l’Education nationale ne compte aujourd’hui aucun orthophoniste, aucun orthopédagogue ni aucun psychopédagogue en action sur le terrain.

Pour accomplir leur mission avec succès, les enseignants marocains ont besoin d’être accompagnés dans l’exercice quotidien de leur métier. 

Deux fonctions pourraient être développées et généralisées à cet égard : le coach et l’orthopédagogue. Le rôle du coach est d’aider l’enseignant à renforcer ses capacités professionnelles dans le contexte de la classe, pendant qu’il donne ses cours. De nombreux travaux académiques ont démontré la supériorité du coaching sur tous les autres modèles de formation des enseignants.

Pour accompagner l’ensemble des enseignants du primaire, le Maroc aurait besoin de mobiliser environ 6 000 coachs hautement qualifiés, sélectionnés parmi les meilleurs enseignants (actifs ou jeunes retraités). La mission de coaching pourrait alternativement être confiée au corps des inspecteurs, qui devrait alors être fortement renforcé et rénové dans ses attributions.

Les méthodes et les pratiques professionnelles diffusées par les coachs devraient s’appuyer sur les résultats de la recherche en sciences éducatives. Or dans ce domaine, le Maroc est très en retard. Sur un budget total de 60 milliards de dirhams,  le ministère de l’Education ne consacre que 1,5 million de dirhams pour financer la recherche-action.

Pour corriger cette anomalie, il serait opportun de créer un fonds ambitieux pour promouvoir l’expérimentation pédagogique dans les écoles marocaines, notamment pour explorer les méthodes d’apprentissage des langues et les possibilités offertes par les nouvelles technologies éducatives (Edtech).

En plus du coach, l’enseignant pourra s’appuyer aussi sur l’orthopédagogue pour accomplir son travail au quotidien. Spécialiste des troubles d’apprentissage, le rôle de l’orthopédagogue est d’aider les enseignants à prendre en charge les élèves en difficulté, à travers notamment la mise en place de programmes de remédiation. N’existant pas encore au Maroc, ce métier doit être inventé intégralement, pour atteindre à terme un effectif de 5 000 praticiens (soit environ un orthopédagogue par école).

>Investir dans le miracle éducatif

La crise de l’école marocaine n’est pas une fatalité. Il est possible d’en sortir définitivement  en mettant en œuvre les trois solutions radicales présentées précédemment : i) attirer les meilleurs étudiants vers les métiers de l’enseignement et leur assurer une formation d’excellence  ii) mettre en place un système de paliers de compétences et iii) appuyer les enseignants par des fonctions de coach et d’orthopédagogue.

Le succès de la réforme pourra se mesurer au changement de perception des familles à l’égard de l’école publique, de la défiance à la confiance. Si un mouvement massif de retour vers les écoles publiques se produit, notamment au sein de la classe moyenne, alors, le Maroc aura réalisé son miracle éducatif en rebâtissant une école fondée sur la qualité et la mixité sociale.

Aucune des mesures proposées n’est neutre sur le plan budgétaire. Elles sont au contraire très coûteuses et nécessitent de mobiliser entre 5 et 10 milliards de dirhams par an (uniquement pour le primaire).  

L’idée dominante au sein des cercles décisionnels selon laquelle le Maroc dépenserait "trop" pour l’éducation en comparaison avec d’autres pays a atteint ses limites. La nation marocaine est désormais confrontée à un choix décisif : investir dans le miracle éducatif ou renoncer irrémédiablement à son ambition de développement.

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