Témoignages. Médecins et infirmiers racontent leur épuisement à cause de la pandémie

Trois médecins et deux infirmiers des services d’urgence et de réanimation, répartis entre Casablanca, Rabat, Marrakech et Agadir, témoignent de leurs difficultés en cette période de pandémie qui ne faiblit pas.

Témoignages. Médecins et infirmiers racontent leur épuisement à cause de la pandémie

Le 25 novembre 2020 à 19h05

Modifié 11 avril 2021 à 2h49

Trois médecins et deux infirmiers des services d’urgence et de réanimation, répartis entre Casablanca, Rabat, Marrakech et Agadir, témoignent de leurs difficultés en cette période de pandémie qui ne faiblit pas.

Ces trois médecins et deux infirmiers dressent tous le même constat : le personnel soignant est épuisé et les moyens humains manquent cruellement dans les hôpitaux marocains. L’extrême rapidité que requièrent les interventions dans les services d’urgence et de réanimation ne leur permet pas toujours de se protéger contre les risques de contamination au Covid-19. Au stress de travailler en sous-effectif, parfois sans équipements suffisants, s’ajoute donc la peur de contracter le virus et, plus encore, de le ramener dans leurs foyers. Ils disent aussi leur désarroi face à ce virus qui déjoue leurs pronostics et déroute les médecins, tant les inconnues sont encore nombreuses. 

Pr Afak Nciri, médecin en réanimation au CHU Ibn Rochd de Casablanca et présidente de l’Association des médecins anesthésistes réanimateurs de Casablanca. Début mars, la peur des soignants était très forte. Aujourd’hui, je dirais que nous nous sommes habitués, d’autant qu’on en sait désormais un peu plus sur ce virus. La peur est moindre, mais la fatigue est croissante. Je n’ai pas eu de vrai week-end depuis huit mois. Je viens tous les samedis à l’hôpital et le dimanche, je ne suis jamais très loin de mon téléphone, donc ce ne sont pas de vrais week-ends de repos. Depuis mars, l’avalanche de travail est continue. Tout le monde se plaint de grandes fatigues, physiques et psychologiques, mais nous n’avons pas le luxe de nous arrêter. Lorsqu’un membre du personnel soignant est contaminé, il doit s’arrêter 14 jours. Certains s’en amusent ; ils en arrivent presque à se considérer  »chanceux » de contracter le virus parce qu’au moins, pendant 14 jours, ils pourront souffler. On déploie beaucoup de personnels pour faire face aux cas graves de Covid. On dégarnit d’autres services pour affecter les patients là où les soignants manquent. Car pour placer un malade intubé, ventilé, sur le ventre, il en faut des bras !

De plus, pendant le confinement, nous avions constaté une forte solidarité de la société envers les soignants. Une gratitude, je dirais même. Or aujourd’hui, les gens sont lassés ; ils ne voient pas le bout du tunnel. Quand je sors de chez moi et que je vois les gens sans masque, les cafés bondés, je suis agacée. Ils ne comprennent pas. Ils ne mesurent pas la gravité de la situation. Ce qui me met hors de moi par-dessus tout, ce sont toutes celles et ceux qui disent que ce virus n’existe pas, qu’il est le fruit d’un complot. L’insouciance s’observe surtout chez les jeunes, qui savent qu’ils ont très peu de risques de développer des formes graves. In fine, ce sont leurs parents ou grands-parents qui payent le prix fort. On voit arriver dans les hôpitaux des patients âgés, grabataires, qui ne sortent jamais de chez eux mais qui, pourtant, ont contracté le virus. C’est donc bien qu’on le leur ramène !

Un médecin résident en réanimation à l’hôpital Arrazi, au CHU Mohammed VI de Marrakech. Que vous dire ? Mes collègues et moi-même sommes fatigués, frustrés de ne pas voir nos familles. Pendant une longue période, on a alterné 24 heures de repos et 24 heures de garde. Finie la vie sociale et familiale… On dormait, on venait travailler ; on dormait, on venait travailler… On prenait à peine nos pauses déjeuners. Les gardes étaient très serrées parce que le personnel soignant n’est pas suffisamment nombreux. Aujourd’hui, c’est plus supportable : 24 heures de garde et 72 heures de repos.

Le système hospitalier n’était pas prêt à affronter une pandémie de cette ampleur, aussi bien en termes d’effectif, d’équipement et de matériel… Pourquoi insiste-t-on autant sur l’importance des gestes barrières ? Parce qu’on sait, parce qu’on voit, ce qu’il y a derrière. Le Covid a tout chamboulé ; il brise les espoirs de certaines familles et déroute le savoir des médecins. Par exemple, deux de nos patients ont récemment développé des formes graves, avec exactement le même degré de gravité observé chez chacun d’eux. Résultat : l’un est finalement sorti, l’autre est décédé. Pourquoi ? Nous n’en savons rien. On ne peut jamais avoir la certitude que l’état de santé d’un patient va évoluer de telle ou telle façon. Il y a beaucoup d’inconnues dans ce virus. C’est éprouvant. Dix mois de pandémie et on découvre toujours des évolutions inattendues.

Saïd Redouani, infirmier anesthésiste au service de réanimation Covid du centre hospitalier régional d’Agadir, affilié à la Fédération nationale de santé et à l’Union marocaine du travail. On est fatigué, épuisé et surtout démotivé. Un parlementaire s’est adressé au ministre de la Santé avant-hier en lui disant que le personnel soignant négligeait les patients, mais il a oublié que dans ce contexte de pandémie, il y a une pénurie de personnel. Même en temps normal, nous ne sommes pas suffisamment nombreux, alors forcément, en période de Covid-19, cette pénurie s’accentue considérablement. Nous avons à peine 1.200 infirmiers anesthésistes dans tout le Maroc. Ce n’est absolument pas suffisant. Actuellement, dans le service de réanimation où je travaille, nous avons 25 lits dédiés aux patients Covid et nous ne sommes que deux infirmiers, alors qu’il devrait normalement y avoir un infirmier pour quatre lits de réanimation. Il y a également une pénurie d’aides-soignants. Les malades, il ne suffit pas de les oxygéner et de leur faire des prélèvements ; il faut aussi les nourrir, les laver, les changer… C’est pareil pour les médecins réanimateurs, qui sont au nombre de 200 dans le secteur public. Ce n’est pas suffisant non plus. C’est nous, infirmiers, qui payons le prix de ces pénuries : pénurie d’aides-soignants, pénurie d’infirmiers et pénurie de médecins réanimateurs, de cardiologues, de pneumologues…

Au début de la crise sanitaire, nous avions peu de malades graves ; surtout des asymptomatiques. Aujourd’hui, les services sont pleins. Il y a un flux massif et les ressources humaines sont très insuffisantes. On arrive à peine à prendre nos pauses pour déjeuner. Le travail est rendu difficile aussi parce que les combinaisons de protection sont rares. Il n’y en a pas pour tous les soignants. Par conséquent, le nombre restreint de combinaisons réduit le nombre de médecins ou d’infirmiers qui peuvent rentrer dans les services de réanimation Covid. Normalement, on doit les changer toutes les deux heures, mais faute de combinaisons, on les garde souvent entre six et huit heures. Certains infirmiers interviennent même parfois sans combinaison. Ils mettent le minimum de protection : un masque FFP2 et une sur-blouse. On prend des risques pour notre santé à nous.

Soukaina Bedouil, infirmière aux urgences du CHU de Rabat. Lorsqu’une partie du personnel tombe malade, l’effectif des soignants baisse drastiquement, contrairement à la charge de travail qui, elle, ne diminue pas. On doit donc effectuer nos propres tâches mais aussi celles de collègues absents et qui ne sont pas remplacés. Un infirmier fait le travail de quatre infirmiers. Je vous laisse imaginer l’état d’épuisement dans lequel on est. Notre corps est au travail, mais la tête est ailleurs.

Ce qui nous stresse également, c’est qu’on ne peut pas prendre toutes les mesures de précaution pour nous protéger et protéger nos familles. La rapidité avec laquelle nous devons intervenir nous empêche de prendre toutes les mesures nécessaires. Nous avons parfois à peine le temps de mettre un masque alors que nous travaillons avec des patients non-Covid. Le relâchement de la population est la cause principale de la situation sanitaire actuelle et de l’engorgement des hôpitaux. Les gens ne mesurent pas l’importance de ce petit geste qui consiste à mettre le masque et à se désinfecter les mains régulièrement. Ce sont pourtant des gestes simples qui permettent d’éviter la catastrophe !

Dr Hicham Charrat, responsable du SAMU 04 de Marrakech. Oui, il y a de l’épuisement : nous sommes sur le front depuis février, nos congés ont été suspendus et aucun renfort du personnel n’a été prévu, alors que l’activité a nettement augmenté au niveau du SAMU. On doit répondre à beaucoup plus d’appels tout en assurant les transferts des patients. Nous avons eu dernièrement des collègues médecins et infirmiers contaminés. Leur confinement a grandement démultiplié la quantité de travail pour le reste du personnel toujours opérationnel. Tout le monde est affecté sur différents services ; il est impossible de déployer davantage de personnel.

Nous avons deux équipes de deux, trois personnes, par tranche de 24 heures, qui transportent les cas graves de Covid sur l’ensemble de la ville de Marrakech. Nous ne pouvons assurer que deux sorties simultanément – alors que nous avons tout de même six ambulances – en raison du personnel réduit. On ne peut pas travailler constamment en surcapacité, démultiplier les sorties… C’est intenable.

La crise sanitaire a aggravé la façon d’appréhender les patients ainsi que nos missions. On ne part pas sur une mission Covid comme on part sur une mission normale, avec les mesures de précaution à prendre et toute la logistique que ces sorties impliquent. Un exemple : quand on amène un patient Covid en réanimation, il y a des circuits au niveau du CHU par lesquels on le fait transiter pour ne pas l’acheminer au milieu des autres malades non-Covid. Il faut donc prévenir l’administration pour qu’elle nous facilite le trajet à notre arrivée. Mais parfois, certains problèmes logistiques rallongent considérablement la mission : au lieu de durer 1 heure, elle va durer 1h30, voire 2 heures. C’est beaucoup de fatigue en plus pour le personnel.

Cette fatigue, qui est à la fois physique et mentale, a un impact néfaste sur la qualité du travail. Le stress peut nous amener à avoir des réactions et des comportements inappropriés. Il y a parfois des tensions, une agressivité palpable entre nous, entre collègues. Tout cela impacte également la motivation, la volonté de continuer. J’ai sur mon bureau des demandes de changement de services et de congés que je ne peux pas accorder car on est en sous-effectif chronique, sauf exception comme un décès ou une maladie. Pour l’instant, nous n’avons aucune défection ;  »seulement », entre guillemets, des volontés de défection. Je m’attends à ce qu’on perde beaucoup de personnels une fois que l’épidémie sera terminée. Des collègues changeront de services parce qu’ils sont allés au-delà de leurs moyens, de leurs capacités pendant des mois. L’éloignement familial est aussi très difficile à vivre. Ceux qui ont choisi de rester avec leur famille vivent la peur au ventre, et ceux qui s’en sont éloignés le vivent mal.

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