Impact de la crise du Covid sur l’emploi: l’analyse d’Ahmed Lahlimi

Les indicateurs du marché du travail se sont dégradés à cause de la crise sanitaire mais leur évolution d'un trimestre à l'autre entre début 2020 et début 2021 n'a pas été linéaire. Le haut-commissaire au plan nous livre ici une analyse assez originale de ces évolutions.

Impact de la crise du Covid sur l’emploi: l’analyse d’Ahmed Lahlimi

Le 9 mai 2021 à 18h32

Modifié 10 mai 2021 à 10h54

Les indicateurs du marché du travail se sont dégradés à cause de la crise sanitaire mais leur évolution d'un trimestre à l'autre entre début 2020 et début 2021 n'a pas été linéaire. Le haut-commissaire au plan nous livre ici une analyse assez originale de ces évolutions.

Les notes sur le marché du travail diffusées tous les trimestres par le HCP sont très riches en informations, mais ne donnent pas une lecture globale de l’évolution des principaux indicateurs de l’emploi sur une année courante; la méthode utilisée par le HCP consistant à donner des indicateurs en année glissante, comparant les chiffres d’un trimestre par rapport à ceux du trimestre de l’année dernière. Ceci ne permet pas de suivre de manière simple l’évolution des choses sur une année ou sur une période donnée.

Pour avoir une meilleure lecture du comportement du marché du travail depuis le déclenchement de la crise, nous avons aligné les chiffres du HCP depuis le premier trimestre 2020 jusqu’au premier trimestre 2021, trimestre par trimestre.  Un reclassement qui donne une lecture claire des effets de la crise et fait ressortir les tendances fortes qui ont marqué le marché, depuis le déclenchement de la pandémie fin mars 2020. Le tout avec un focus sur les indicateurs les plus parlants : le taux d’activité, la population active, la population active occupée, le nombre de chômeurs et le taux de chômage.

Cet exercice montre, en somme, une grande tendance : l’aggravation (logique) de tous les indicateurs de l’emploi à partir des trois mois de confinement qui ont eu lieu du 20 mars à fin juin 2020. Mais avec un creux très visible au troisième trimestre, période de déconfinement, où l’ensemble des indicateurs connaissent une forte détérioration, avant d’entamer un redressement en fin d’année. Un redressement qui s’est poursuivi au premier trimestre 2021, limitant la grande casse connue par le pays durant le trimestre qui a suivi le confinement.

En détail, et par indicateur, voici les tendances qui se dégagent et que nous avons soumises au Haut-commissaire au Plan, producteur de ces chiffres,  pour avoir une lecture et une interprétation de l’évolution des choses. Une analyse globale, et assez originale d’Ahmed Lahlimi, que nous présenterons à la fin de cet article après avoir exposé les chiffres et les tendances sur la période étudiée par Médias24.

Le taux d’activité revient à son niveau d’avant Covid

Premier indicateur qui renseigne sur la situation du marché de l’emploi, le taux d’activité. Un taux qui mesure la part de la population qui travaille et celle qui est en recherche d’un emploi.

Parti de 46% au premier trimestre 2020, où la crise n’était pas encore vraiment là, ce taux est revenu au premier trimestre 2021 à son niveau d’avant crise ou presque: 45,5%.

Mais entre le départ et l’arrivée, ce taux s’est nettement aggravé, avec des évolutions différentes d’un trimestre à l’autre. Pendant les trois mois de confinement, le taux d’activité n’a baissé que de 1,2 point à 44,8% contrairement à ce que l’on pouvait imaginer.

Les choses n’ont commencé à se corser qu’au troisième trimestre, au sortir du confinement, ce taux ayant chuté à 43,5%, soit 2,5 points par rapport à la période d’avant Covid. Au quatrième trimestre de l’année, le taux d’activité entame une phase de redressement passant à 44% pour retrouver pratiquement son niveau d’avant crise au premier trimestre de 2021 (45,5%).

Mais dans cette moyenne qui paraît positive, de fortes distorsions apparaissent selon les âges.

Partant déjà avec un grand handicap, les jeunes de 15 à 24 ans affichaient un taux d’activité extrêmement faible avant la crise. Au premier trimestre 2020, ce taux était d’à peine 25,8%. Ce qui montre que les trois quarts de cette catégorie de la population, censée être le moteur de l’emploi, ne travaillent pas et ne cherchent même pas un job. La période Covid n’a fait qu’aggraver ce constat, le taux d’activité de cette tranche d’âge ayant passé à 24% à fin mars 2021, après un très bas niveau de 22,3% au troisième trimestre 2020.

Un niveau inquiétant qui biaise la moyenne globale, puisque le taux d’activité des 25-34 ans est resté pratiquement stable (59,9% au premier trimestre 2021 contre 60,2% une année auparavant). Idem pour les 35-44 ans qui affichent un taux de 60,8% à fin mars 2021 contre 61,8% avant la crise.

Mais pour toutes ces tranches d’âge, une même tendance se dégage : elles sont passées par une période très difficile au troisième trimestre de l’année 2020, qui est selon tous les indicateurs, la période la plus violente de cette crise.

La population active stagne à 12,2 millions de personnes

Autre indicateur, la population active, qui est une agrégation de la population qui a un job et celle qui demande un emploi.

Les chiffres du HCP alignés sur les cinq trimestres montrent deux tendances différentes :

-Une augmentation du nombre de cette population en milieu urbain entre le trimestre avant Covid et fin mars 2021 : elle est passée de 7,2 à 7,5 millions de personnes, avec une forte chute au troisième trimestre de 2020 où le nombre des actifs a baissé à 7,1 millions de personnes avant de commencer à remonter à partir de fin 2020.

-Dans le monde rural, c’est totalement l’inverse, puisqu’on est passé de 4,9 millions de personnes actives à 4,7 millions de personnes, soit une sortie du marché du travail de 200.000 personnes. L’effet de la sécheresse et de la mauvaise campagne agricole de 2020 y est certainement pour beaucoup.

Mais dans l’ensemble, entre urbain et rural, les choses s’équilibrent au niveau national, maintenant la population active à un nombre de 12,2 millions de personnes. Ce qui ne veut pas dire que la crise n’a eu aucun effet.

La lecture des chiffres sur l’année montre une sortie massive du marché du travail dès la période du confinement : au deuxième trimestre, 303.000 personnes ont quitté le marché, auxquelles se sont ajoutées 300.000 personnes supplémentaires au troisième trimestre. Le rattrapage n’a commencé qu’au quatrième trimestre 2020 avec le retour sur le marché de 323.000 personnes, puis de 318.000 personnes au premier trimestre 2021.

Population active occupée: plus de 200.000 travailleurs ont perdu leur boulot

Si la population active montre le comportement du marché de l’emploi aussi bien pour les travailleurs que pour ceux en recherche d’emploi, l’indicateur de la population active occupée, lui, fait un zoom sur la population qui a un job et montre les effets de la crise sur cette catégorie. Ce qui donne des conclusions intéressantes qui montrent le vrai impact de la pandémie sur les ménages qui avaient une source de revenus et qui l’ont perdue, à cause du virus et de la récession économique.

Au premier trimestre 2020, la population occupée comptait 10,9 millions de personnes. A l’arrivée, fin mars 2021, cette population ne compte plus que 10,7 millions de personnes. Ce sont plus de 202.000 personnes qui sont venues renforcer le rang des chômeurs, ce qui a fait porter leur nombre global de à 1,5 million de personnes.

La situation était plus catastrophique pendant le confinement et au troisième trimestre de 2020. Puisque 470.000 personnes ont perdu leur job au deuxième trimestre.

Une situation catastrophique qui a pu être rattrapée dès le quatrième trimestre 2020, avec le retour au travail de 376.000 personnes portant la population active occupée à 10,5 millions de personnes. Une tendance qui s’est poursuivie au premier trimestre 2021, avec l’embauche de 213.000 nouvelles personnes, portant le total des gens qui ont trouvé ou retrouvé un travail depuis fin septembre à 589.000 personnes.

Mais le solde global reste au final négatif : en une année, plus de 202.000 personnes ont perdu leur job…. Conséquence directe : l’aggravation du nombre de chômeurs, passé de 1,29 million de personnes au premier trimestre 2020 à plus de 1,5 million à fin mars 2021.

Un taux de chômage de 12,5% qui cache d’énormes disparités de genre

Dans ces conditions, le taux de chômage a mécaniquement augmenté, comme dans tous les pays du monde, passant de 10,5 à 12,5% d’une année à l’autre, après avoir bondi à 12,3% au troisième trimestre 2020, les pires trois mois de cette crise du Covid.

Mais cette moyenne, un peu lissée, cache de fortes disparités de genre.

Les hommes ont été ainsi particulièrement préservés de cette vague de chômage. Le taux de chômage chez la gente masculine étant passé de 9,3 à 10,9%, soit pratiquement le même niveau que la moyenne nationale d’avant crise (10,5%).

Les femmes sont ainsi les grandes victimes de cette crise, leur taux de chômage s’étant aggravé de plus de 3 points passant de 14,3% à 17,5% du premier trimestre 2020 au premier trimestre 2021.

Les urbains, comme le montrent les chiffres, ont été également les plus touchés (hommes et femmes): le taux de chômage dans les villes est passé de 15,1 à 17,1%, même s’il a pu se maintenir à 15,6% durant le trimestre du lock down. Son aggravation n’a été constatée, encore une fois, qu’au troisième trimestre, avec un taux de 16,5%, passé à 17,1 à fin mars 2021.

Ahmed Lahlimi: « La crise n’est pas le seul facteur à prendre en compte »

Nous avons donc soumis ces chiffres et ces tendances au Haut-commissaire au Plan pour avoir son interprétation, croyant qu’Ahmed Lahlimi allait nous expliquer mieux les effets de la crise et nous donner une lecture centrée Covid des différentes évolutions constatées, notamment au troisième trimestre.

Mais M. Lahlimi nous a surpris en nous livrant une interprétation des choses assez originale, et qui reflète mieux, selon lui, la réalité du pays et du marché du travail.

«On ne peut pas analyser les chiffres et les tendances de manière linéaire ou expliquer les tendances seulement par la crise, car il y un tas de facteurs qui jouent dans les chiffres de l’emploi», nous dit-il d’entrée de jeu.

Au-delà des effets du Covid-19, il y a, selon lui, un tas de facteurs qui impactent les chiffres de l’emploi, notamment le taux d’activité.

Ainsi pour expliquer ce creux de la vague constaté au troisième trimestre, Ahmed Lahlimi tient à préciser qu’il y a bien sûr un effet Covid, mais pas seulement.

«Au troisième trimestre de chaque année, il y a l’effet de l’arrivée des nouveaux diplômés sur le marché du travail, qui augmente de manière mécanique le taux d’activité, car ces jeunes se mettent à rechercher un emploi dès la fin de leur formation. Ce qui fait augmenter le taux de chômage car cette demande n’est pas absorbée d’un seul coup», explique-t-il, comme pour nous dire que l’on ne peut pas tout expliquer par la crise du Covid-19.

Une crise qui a joué selon lui à plusieurs niveaux :

«Pendant le confinement, il y a eu un gel du marché du travail. Les demandeurs d’emplois n’étaient plus demandeurs. Et l’offre n’était plus la même. Les entreprises ont fermé et les gens sont restés chez eux, sachant que le chômage est déterminé essentiellement par la demande de l’emploi. Ceux qui ne demandent pas de l’emploi sortent du marché, surtout les femmes, ce qui fait baisser le taux d’activité».

Autre facteur à prendre en compte selon lui pour bien interpréter les chiffres du chômage et du taux d’activité durant cette période : l’effet du monde rural.

«Quand l’année agricole n’est pas bonne, ce qui était le cas en 2020, on constate souvent deux phénomènes: une augmentation de la demande dans les secteurs de l’habitat, du BTP, venant d’une population rurale qui vient en ville pour trouver un emploi. Un phénomène qui a été couplé à un retour de travailleurs urbains dans le monde rural, suite au confinement ou à la perte de leur emploi dans les villes où ils vivaient. Ce sont des mouvements de la population que l’on ne peut ignorer et qui jouent beaucoup sur les indicateurs de l’emploi, que ce soit le taux d’activité ou le taux de chômage».

«Les choses ne sont pas linéaires. Et on ne peut pas séparer les facteurs qui font bouger les indicateurs de l’emploi les uns des autres», estime Ahmed Lahlimi.

Autre facteur cité par le haut-commissaire au plan: « l’effet confinement ».

«Pendant le confinement, il y a eu une grande sortie du marché de l’emploi qui a joué sur le taux d’activité. C’est ce qu’on appelle les déçus du marché du travail qui, vu les circonstances, perdent espoir. Il y a eu aussi pendant cette période la distribution d’aides monétaires directes par l’Etat, ce qui a encouragé les gens à rester chez eux et ne pas se mettre en position de demandeur d’emploi», explique M. Lahlimi.

Mais ces gens, comme le précise le Haut Commissaire au Plan, reviennent sur le marché dès qu’ils voient que l’économie bouge un peu. Et c’est ce qui s’est passé selon lui à partir du quatrième trimestre 2020.

«Dès le quatrième trimestre, il y a eu un dégel de l’économie et les gens sont revenus sur le marché du travail. Ce qui explique l’augmentation du taux d’activité. L’offre a également repris dans certaines industries qui étaient à l’arrêt ou tournaient au ralenti, mais surtout dans les services, qui sont des activités de volume, et qui sont faciles à faire redémarrer. C’est cela qui explique l’évolution positive remarquée fin 2020», estime le patron du HCP.

L’effet psychologique du vaccin et les dynamiques de l’offre et de la demande

Une tendance qui a été accélérée selon lui par «l’effet psychologique du vaccin».

«Fin 2020, début 2021, on a commencé à parler de la campagne de vaccination. Cet « effet vaccin » a fait bouger aussi bien la demande que l’offre. Les capacités économiques et humaines qui étaient gelées durant les premiers trimestre de 2020 ont commencé à reprendre. Et le dégel dans l’économie se fait au moindre facteur, surtout avec le facteur psychologique qui est très important dans les tendances du taux d’activité et du chômage», explique M. Lahlimi, qui ajoute que la casse aurait été encore plus grande s’il n’y avait pas eu l’intervention de l’Etat.

«L’Etat a limité la casse à travers la batterie de mesures de soutien à la trésorerie des entreprises. Et n’a pas laissé le marché livré à lui-même. Les crédits aux entreprises ont permis à celles-ci de tenir.  Ça a limité les faillites et les grosses pertes d’emploi, et a permis aux entreprises de reprendre la production dès le troisième trimestre, mais surtout au quatrième trimestre, et de faire ainsi appel à leur personnel, surtout dans les services où la reprise a été plus rapide que dans les autres secteurs. Les choses ont donc commencé à bouger aussi bien du côté de la demande que de l’offre… D’où les effets limités que l’on voit à fin mars 2021».

Ahmed Lahlimi se montre aussi très optimiste, même si le taux de chômage s’est aggravé à 12,5% et que les perspectives de sortie de crise ne sont pas encore claires.

«Le taux de 12,5%, je le vois comme un bon signe. Ça montre que la demande de travail a augmenté, que les gens sont revenus sur le marché du travail et ont repris de l’espoir dans l’économie et l’avenir. Et puisqu’il y a demande, c’est que l’offre montre des signes de reprise également. Ce qui est très positif comme signal. Je préfère qu’il y ait du chômage plutôt qu’un faible taux d’activité, car ce dernier point montre que les gens sont découragés, déçus et n’entrevoient pas des perspectives bonnes», affirme le haut-commissaire au plan.

«Il y a quelque chose qui bouge du côté de l’offre. Au moins, psychologiquement, on constate de l’optimisme chez les entreprises, mais aussi chez les individus qui reviennent sur le marché du travail. Ce qui montre que le taux de chômage va baisser dans les prochains mois pour revenir petit à petit à son niveau d’avant Covid, selon l’évolution de la pandémie, de la situation économique et le rythme de rattrapage», conclut-il.

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