Accords de libre-échange: un échec, selon la majorité des industriels

Sur les 25 dernières années, le Maroc a signé plus de 56 accords de libre-échange (ALE). Les industriels s’accordent à dire que ces accords ont été mal gérés au vu de l'aggravation du déficit commercial et de la situation fragile de certaines filières: textile, sidérurgie, agroalimentaire, pharmaceutique…

Le 31 mai 2019 à 12:15

Modifié le 31 mai 2019 à 12:43

Aggravation du déficit commercial, pertes d'emplois, fragilisation de certaines filières… Les effets négatifs des accords de libre-échange, cités par les opérateurs économiques, sont légion.

Depuis 1996, le Maroc a signé des accords de libre-échange (ALE) avec 56 pays, dont essentiellement, l’UE, la Turquie et les Etats-Unis. S’y ajoutent la Jordanie, la Tunisie et l’Egypte dans le cadre de l’accord d‘Agadir.

La balance commerciale avec tous les pays partenaires est déficitaire. Et ce gap a tendance à s’aggraver avec le temps. Les chiffres le prouvent.

« Le déficit commercial avec la Turquie a presque triplé en passant de 4,4 milliards de dirhams en 2006 à 12,4 milliards de dirhams en 2017 avec un faible taux de couverture de 35,5%. Celui avec les USA a également triplé en passant de 7,3 milliards de dirhams en 2006 à 20,1 milliards de dirhams en 2017. Même avec les pays arabes, ce gap a tendance à se creuser. C’est le cas de l’Egypte avec un déficit commercial de 3,3 milliards de dirhams en 2017 (contre 2,45 milliards en 2007) et la Tunisie avec 1,18 milliard de dirhams en 2017 (914 millions de dirhams en 2007). Et ce sans parler du déficit commercial avec l’UE qui est devenu structurel », expose Abdellatif Komat, doyen de la Faculté des sciences économiques, juridiques et sociales de Casablanca, lors d’un ftour-débat organisé mardi 28 mai sous le thème: « Accords de libre-échange : opportunité ou menace pour l’industrie marocaine ? ».

Des accords mal gérés

Le déficit de la balance commercial avec les pays partenaires des ALE n’est pas le seul point négatif. « Entre 2008 et 2014, la perte d’emploi a été de 119.000 postes dans la branche textile, selon le HCP », souligne Abdellatif Komat.

Ce n’est pas le principe lui même de l’ALE qui est aujourd’hui mis en cause mais sa gestion. Un constat relevé par Karim Tazi, président de l'association des textiliens (Amith) : « Ce n’est pas le libéralisme que nous critiquons, c’est plutôt notre capacité à gérer ces accords que nous signons et à déceler s’il y a ou non des tricheurs, tout en étant capable de réagir suffisamment avant qu’il n’y ait des dégâts sur notre tissu économique. La concurrence déloyale fausse, aujourd’hui, les règles du jeu. Notre secteur ne peut pas résister au dumping ou à la contrebande, et ce quelle que soit sa configuration».

La Turquie est aujourd’hui la bête noire des textiliens. Les importations de produits textiles de ce pays vers le Maroc ont bondi de 175% entre 2013 et 2017. Ce qui, de l’avis des opérateurs de cette filière, fragilise la production domestique et génère une importante perte d’emplois.

Selon Karim Tazi, le textile perd 20.000 emplois chaque année, sans que cela suscite une réaction des pouvoirs publics « et c’est cela qui est inquiétant », affirme-t-il.

Même en matière fiscale, le royaume affiche un important manque à gagner quand il s’agit des ALE. Sur les 480 milliards de dirhams d’importations, les ALE représentent 35% (167 milliards de dirhams). Ils rapportant 9,5 milliards de dirhams aux caisses de l’Etat. « Si ces importations avaient été soumises au régime de droit commun, ce sont 19 milliards de dirhams en plus qui auraient été encaissés», a soutenu le directeur des études et de la coopération internationale à l’administration des douanes et des impôts indirects, Chafik Essalouh.

Aux origines du mal

Mais comment sommes-nous arrivés là ? à cette question, Taoufik Abbad de la direction des études et des prévisions financières répond que : « 92% de notre déficit commercial est structurel. Il n’y a pas assez de transformation industrielle qui pourrait générer des capacités de production pour pouvoir exporter. Le recours aux ALE ont été un choix certes, mais il n’a pas été suivi par une diversification de notre tissu industriel. S’y ajoute, l’absence de synergies entre les différentes parties prenantes des ALE. Egalement, il n’y a pas d’échange entre les différentes activités en amont et en aval. C’est le cas de l’agriculture et l’agroalimentaire, nous avons du mal à valoriser et transformer la production agricole ».

Un constat alarmant qui devrait obliger, selon certains professionnels, le gouvernement à évaluer et à suivre les impacts des ALE. Par ailleurs, il est appelé à identifier les barrières tarifaires et non tarifaires qui bloquent les exportations nationales. Cela devrait être accompagné par un soutien des entreprises potentiellement exportatrices via des programmes d’appui.

Pas que des points négatifs

Un changement doit dès lors être opéré en termes de « mindset » dans la gestion des ALE. « On a pensé les ALE de manière politique, pour attirer les IDE. Aujourd’hui, il faut penser les choses autrement », propose Mohammed Fikrat, en sa qualité de Président de la Fénagri (Fédération Nationale de l’agroalimentaire).

Les ALE ont eu un effet positif sur les IDE. Le Maroc est bien positionné aujourd’hui dans la région en matière d’attractivité de l’investissement avec 32 milliards de dirhams d’IDE en 2017 (3,7% du PIB). L’autre effet positif des ALE concerne les nouveaux secteurs exportateurs tels que l’automobile, l’aéronautique, l’électronique, les industries chimiques…

Zahra Maafiri, directrice générale du Commerce au ministère de l’Industrie, présente lors du débat, abonde dans ce sens: « Le Maroc a signé ces accords (ALE), lorsque son tissu industriel n’était pas assez mature et suffisamment diversifié. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas : on exporte l’automobile et l’aéronautique et d’autres secteurs ont émergé dans notre panier d’export. Cela n’aurait pas été possible si nous n’avions pas signé les ALE. Ces derniers sont un moyen de la politique économique marocaine. C’est grâce à ce moyen qu’on a pu attirer de l’investissement et s'inscrire dans la chaine de valeur mondiale. Nous sommes sur un marché d'un milliard de consommateurs ».

Le changement, c’est maintenant !

La directrice générale du Commerce avoue à demi-mot, qu’il est en revanche nécessaire d’apporter quelques changements dans la manière avec laquelle le Maroc négocie ces accords. « Il faut un renforcement de l’équipe négociatrice dans les administrations. Quand on négocie, on le fait avec les grandes nations. Notre négociateur doit avoir la capacité de défendre les intérêts nationaux ».

Si aujourd’hui, la compétence des négociateurs des ALE est soulevée, Mohammed Fikrat aborde pour sa part la question de « la naïveté » marocaine dans les échanges avec les pays partenaires. « On doit abandonner la naïveté ou la bonne foi dans ce type de négociations et être conscient que nous avons des enjeux réels qui sont l’emploi, la cohésion et le solidarité sociale », note-il.

Ce n’est pas la seule chose qu’il faut revoir : « chaque administration et association professionnelle dispose de son propre système d’information. Et il n’y a pas d’interaction entre les différents systèmes d’informations pour pouvoir prendre la bonne décision et cibler la catégorie des entreprises qui doivent être accompagnées et soutenues dans le cadre des ALE », souligne la DG du Commerce.

Des mesures concrètes ?

Dans le cadre de la nouvelle loi sur le commerce extérieur, il y a une obligation légale d’associer le secteur privé dans la négociation des ALE. S’y ajoute, l’obligation de faire des études d’impact avant la signature d’un accord. « Nous sommes déjà sur plusieurs études d’impact en lien avec la CDEAO, le Canada, la Russie, le Chili. À toute demande de libre-échange, sont déclenchées des études d’impact au sein du ministère. On est même en train de retarder des dates de rencontres avec ces pays jusqu’à ce que les études d’impact soient finalisées », avoue-t-elle.

Ce ftour-débat a été marqué par l’annonce de la création du Collectif pour la défense de l’industrie marocaine qui sera concrétisé par un partenariat entre le public et le privé. Ce collectif portera les problèmes de l’industrie marocaine et sera marqué par la diversité de ses partenaires (privé, public, université, administrations…,etc). Une réunion sera organisée prochainement pour lancer la réflexion autour de l’organisation de ce collectif.

>>Lire aussi: ALECA : L'Europe veut relancer les discussions avec le Maroc

Accords de libre-échange: un échec, selon la majorité des industriels

Le 31 mai 2019 à12:43

Modifié le 31 mai 2019 à 12:43

Sur les 25 dernières années, le Maroc a signé plus de 56 accords de libre-échange (ALE). Les industriels s’accordent à dire que ces accords ont été mal gérés au vu de l'aggravation du déficit commercial et de la situation fragile de certaines filières: textile, sidérurgie, agroalimentaire, pharmaceutique…

Aggravation du déficit commercial, pertes d'emplois, fragilisation de certaines filières… Les effets négatifs des accords de libre-échange, cités par les opérateurs économiques, sont légion.

Depuis 1996, le Maroc a signé des accords de libre-échange (ALE) avec 56 pays, dont essentiellement, l’UE, la Turquie et les Etats-Unis. S’y ajoutent la Jordanie, la Tunisie et l’Egypte dans le cadre de l’accord d‘Agadir.

La balance commerciale avec tous les pays partenaires est déficitaire. Et ce gap a tendance à s’aggraver avec le temps. Les chiffres le prouvent.

« Le déficit commercial avec la Turquie a presque triplé en passant de 4,4 milliards de dirhams en 2006 à 12,4 milliards de dirhams en 2017 avec un faible taux de couverture de 35,5%. Celui avec les USA a également triplé en passant de 7,3 milliards de dirhams en 2006 à 20,1 milliards de dirhams en 2017. Même avec les pays arabes, ce gap a tendance à se creuser. C’est le cas de l’Egypte avec un déficit commercial de 3,3 milliards de dirhams en 2017 (contre 2,45 milliards en 2007) et la Tunisie avec 1,18 milliard de dirhams en 2017 (914 millions de dirhams en 2007). Et ce sans parler du déficit commercial avec l’UE qui est devenu structurel », expose Abdellatif Komat, doyen de la Faculté des sciences économiques, juridiques et sociales de Casablanca, lors d’un ftour-débat organisé mardi 28 mai sous le thème: « Accords de libre-échange : opportunité ou menace pour l’industrie marocaine ? ».

Des accords mal gérés

Le déficit de la balance commercial avec les pays partenaires des ALE n’est pas le seul point négatif. « Entre 2008 et 2014, la perte d’emploi a été de 119.000 postes dans la branche textile, selon le HCP », souligne Abdellatif Komat.

Ce n’est pas le principe lui même de l’ALE qui est aujourd’hui mis en cause mais sa gestion. Un constat relevé par Karim Tazi, président de l'association des textiliens (Amith) : « Ce n’est pas le libéralisme que nous critiquons, c’est plutôt notre capacité à gérer ces accords que nous signons et à déceler s’il y a ou non des tricheurs, tout en étant capable de réagir suffisamment avant qu’il n’y ait des dégâts sur notre tissu économique. La concurrence déloyale fausse, aujourd’hui, les règles du jeu. Notre secteur ne peut pas résister au dumping ou à la contrebande, et ce quelle que soit sa configuration».

La Turquie est aujourd’hui la bête noire des textiliens. Les importations de produits textiles de ce pays vers le Maroc ont bondi de 175% entre 2013 et 2017. Ce qui, de l’avis des opérateurs de cette filière, fragilise la production domestique et génère une importante perte d’emplois.

Selon Karim Tazi, le textile perd 20.000 emplois chaque année, sans que cela suscite une réaction des pouvoirs publics « et c’est cela qui est inquiétant », affirme-t-il.

Même en matière fiscale, le royaume affiche un important manque à gagner quand il s’agit des ALE. Sur les 480 milliards de dirhams d’importations, les ALE représentent 35% (167 milliards de dirhams). Ils rapportant 9,5 milliards de dirhams aux caisses de l’Etat. « Si ces importations avaient été soumises au régime de droit commun, ce sont 19 milliards de dirhams en plus qui auraient été encaissés», a soutenu le directeur des études et de la coopération internationale à l’administration des douanes et des impôts indirects, Chafik Essalouh.

Aux origines du mal

Mais comment sommes-nous arrivés là ? à cette question, Taoufik Abbad de la direction des études et des prévisions financières répond que : « 92% de notre déficit commercial est structurel. Il n’y a pas assez de transformation industrielle qui pourrait générer des capacités de production pour pouvoir exporter. Le recours aux ALE ont été un choix certes, mais il n’a pas été suivi par une diversification de notre tissu industriel. S’y ajoute, l’absence de synergies entre les différentes parties prenantes des ALE. Egalement, il n’y a pas d’échange entre les différentes activités en amont et en aval. C’est le cas de l’agriculture et l’agroalimentaire, nous avons du mal à valoriser et transformer la production agricole ».

Un constat alarmant qui devrait obliger, selon certains professionnels, le gouvernement à évaluer et à suivre les impacts des ALE. Par ailleurs, il est appelé à identifier les barrières tarifaires et non tarifaires qui bloquent les exportations nationales. Cela devrait être accompagné par un soutien des entreprises potentiellement exportatrices via des programmes d’appui.

Pas que des points négatifs

Un changement doit dès lors être opéré en termes de « mindset » dans la gestion des ALE. « On a pensé les ALE de manière politique, pour attirer les IDE. Aujourd’hui, il faut penser les choses autrement », propose Mohammed Fikrat, en sa qualité de Président de la Fénagri (Fédération Nationale de l’agroalimentaire).

Les ALE ont eu un effet positif sur les IDE. Le Maroc est bien positionné aujourd’hui dans la région en matière d’attractivité de l’investissement avec 32 milliards de dirhams d’IDE en 2017 (3,7% du PIB). L’autre effet positif des ALE concerne les nouveaux secteurs exportateurs tels que l’automobile, l’aéronautique, l’électronique, les industries chimiques…

Zahra Maafiri, directrice générale du Commerce au ministère de l’Industrie, présente lors du débat, abonde dans ce sens: « Le Maroc a signé ces accords (ALE), lorsque son tissu industriel n’était pas assez mature et suffisamment diversifié. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas : on exporte l’automobile et l’aéronautique et d’autres secteurs ont émergé dans notre panier d’export. Cela n’aurait pas été possible si nous n’avions pas signé les ALE. Ces derniers sont un moyen de la politique économique marocaine. C’est grâce à ce moyen qu’on a pu attirer de l’investissement et s'inscrire dans la chaine de valeur mondiale. Nous sommes sur un marché d'un milliard de consommateurs ».

Le changement, c’est maintenant !

La directrice générale du Commerce avoue à demi-mot, qu’il est en revanche nécessaire d’apporter quelques changements dans la manière avec laquelle le Maroc négocie ces accords. « Il faut un renforcement de l’équipe négociatrice dans les administrations. Quand on négocie, on le fait avec les grandes nations. Notre négociateur doit avoir la capacité de défendre les intérêts nationaux ».

Si aujourd’hui, la compétence des négociateurs des ALE est soulevée, Mohammed Fikrat aborde pour sa part la question de « la naïveté » marocaine dans les échanges avec les pays partenaires. « On doit abandonner la naïveté ou la bonne foi dans ce type de négociations et être conscient que nous avons des enjeux réels qui sont l’emploi, la cohésion et le solidarité sociale », note-il.

Ce n’est pas la seule chose qu’il faut revoir : « chaque administration et association professionnelle dispose de son propre système d’information. Et il n’y a pas d’interaction entre les différents systèmes d’informations pour pouvoir prendre la bonne décision et cibler la catégorie des entreprises qui doivent être accompagnées et soutenues dans le cadre des ALE », souligne la DG du Commerce.

Des mesures concrètes ?

Dans le cadre de la nouvelle loi sur le commerce extérieur, il y a une obligation légale d’associer le secteur privé dans la négociation des ALE. S’y ajoute, l’obligation de faire des études d’impact avant la signature d’un accord. « Nous sommes déjà sur plusieurs études d’impact en lien avec la CDEAO, le Canada, la Russie, le Chili. À toute demande de libre-échange, sont déclenchées des études d’impact au sein du ministère. On est même en train de retarder des dates de rencontres avec ces pays jusqu’à ce que les études d’impact soient finalisées », avoue-t-elle.

Ce ftour-débat a été marqué par l’annonce de la création du Collectif pour la défense de l’industrie marocaine qui sera concrétisé par un partenariat entre le public et le privé. Ce collectif portera les problèmes de l’industrie marocaine et sera marqué par la diversité de ses partenaires (privé, public, université, administrations…,etc). Une réunion sera organisée prochainement pour lancer la réflexion autour de l’organisation de ce collectif.

>>Lire aussi: ALECA : L'Europe veut relancer les discussions avec le Maroc

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