Comment les accords de libre-échange ont inondé le marché de produits importés
Après les ALE, les importations ont progressé beaucoup plus vite que les exportations. Le déficit commercial du Maroc se creuse avec tous les partenaires. Plusieurs facteurs expliquent ce mauvais résultat.
Le débat sur le réaménagement de la fiscalité des exportateurs, dans le cadre du projet de loi de finances 2020, a remis sur la table la question de la capacité du Maroc à protéger son marché intérieur et à être compétitif sur le marché mondial.
Plusieurs indicateurs montrent que le marché intérieur est peu protégé et que la valeur ajoutée et les créations d’emplois profitent aux étrangers : aggravation du déficit commercial, attribution des gros marchés publics à des opérateurs non marocains, persistance de la contrebande…
Certes, les pouvoirs publics ont tenté ces dernières années de limiter les dégâts : activation des mesures de défense commerciale, encouragement de la fabrication de produits de substitution aux importations, lutte contre le commerce informel transfrontalier… Mais l’ampleur du phénomène est telle que cela demeure insignifiant.
Médias24 consacrera à partir d’aujourd’hui, une série d’articles relatifs à la faible protection du marché local marocain. A commencer par les accords de libre-échange conclus par le Maroc et qui ont fortement contribué au creusement du déficit commercial.
Le Maroc déficitaire, y compris avec des pays comparables
Le Maroc a signé 4 principaux accords de libre-échange : avec l’Union européenne (entrée en vigueur en 2000), les Etats-Unis et la Turquie (2006), puis avec les pays de l’accord d’Agadir en 2007 (Tunisie, Egypte, Jordanie).
Il est vrai que globalement, ces accords ont permis au Maroc de s’équiper (investissement) et d’exporter davantage. Mais les importations ont crû beaucoup plus vite que les exportations, et une bonne partie des achats porte sur des produits finis de consommation dont une partie peut tout à fait être fabriquée localement.
Avec l’Union européenne, principal partenaire du Maroc, les exportations sont passées de 59,4 milliards de DH en 2001 à 182,5 milliards de DH en 2018. Soit une hausse de 123 milliards.
Mais en face, les importations sont passées de 70,6 milliards de DH à 260,7 milliards. Soit une hausse de 190 milliards.
Le déficit commercial avec l’UE a donc été multiplié par sept, passant de 11 milliards de DH à 78 milliards.
Le même constat est valable pour les Etats-Unis (déficit commercial de 25 milliards de DH en 2018), la Turquie (16 milliards de DH) et les pays de l’Accord d’Agadir (plus de 5 milliards de DH). Le Maroc est déficitaire même avec des pays de niveau de développement comparable.
L’UE couvre près des deux tiers des achats du Maroc de produits finis de consommation (30 milliards de DH) et le quart de ses achats de produits alimentaires (9,5 milliards).
Depuis les Etats-Unis, le Maroc importe principalement les produits alimentaires (5,9 milliards de DH) en plus des carburants.
Pour la Turquie, le premier poste d’importation est celui des biens de consommation (6,8 milliards de DH).
Quatre facteurs ont conduit à la situation actuelle
Lors d’un débat organisé par la Faculté des sciences économiques, juridiques et sociales de Casablanca en mai dernier, les industriels invités ont tous pointé du doigt les effets néfastes des accords de libre-échange signés : pertes d’emplois, fragilisation de certaines filières comme le textile, l’agroalimentaire, la sidérurgie…
Comment en est-on arrivé là ? L’Institut royal des études stratégiques avait identifié, en 2013 déjà, quatre facteurs ayant conduit à la situation actuelle :
- La taille de l’offre exportable du Maroc qui demeure limitée.
- La faible capacité de négociation du Maroc.
- La gouvernance lacunaire des accords de libre-échange signés.
- Le choc asymétrique induit par la concurrence étrangère.
Selon l’IRES, le Maroc a opté dès le départ pour des ALE avec des pays développés, fortement compétitifs, avec parfois une prééminence de considérations politiques sur les impératifs de rationalité économique.
Les ALE ont souvent été conclus sans études d’impact préalables pour déterminer le niveau des concessions à accepter et la capacité concurrentielle des différents secteurs.
De plus, la mise à niveau du tissu économique national n’a été envisagée qu’a posteriori et la mise en œuvre des stratégies sectorielles a pris du retard.
Sur le volet de la gouvernance, on note l’absence d’un cadre de coordination optimale pour gérer tout le processus de libre-échange, le statut inapproprié du département du commerce extérieur et son manque de compétences spécialisées, la complexité et l’hétérogénéité des règles d’origines spécifiques à chaque accord…
Surtout, le Maroc n’exploite que faiblement les ALE : avec l’UE, seulement 25% des exportations marocaines profitent des préférences.
Pour ce qui est de la compétitivité du Maroc, plusieurs insuffisances sont mises en exergue :
- Incapacité des producteurs marocains de répondre à la demande des partenaires.
- Existence de barrières non tarifaires limitant l’accès aux marchés.
- Polarisation sur les marchés de l’UE.
- Un nombre réduit de produits exportables.
- Niveau technologique insuffisant.
- Vulnérabilité aux fluctuations des principales devises.
L’IRES avait émis une série de recommandations pour maximiser les retombées de la politique d’ouverture engagée par le Maroc. Les pouvoirs publics semblent prendre conscience de cette problématique. On attendra de voir les changements lors de la négociation des futurs ALE (CEDEAO, Canada, Russie…) et la renégociation des accords historiques.
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