Ralentissement économique: Jouahri épingle les politiques

Mardi 19 mars, Abdellatif Jouahri a retiré pour quelques minutes sa casquette de wali de Bank Al-Maghrib pour s’exprimer en tant qu’analyste et citoyen sur la situation économique atone que vit le Maroc. Pour lui, c’est le politique qui doit donner de la visibilité, rétablir la confiance et fixer le cap.

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Ralentissement économique: Jouahri épingle les politiques

Le 20 mars 2019 à 14:31

Modifié le 20 mars 2019 à 18:33

Pour évaluer la situation économique, on peut voir les chiffres et le sentiment général. Actuellement au Maroc, ces deux aspects sont négatifs.
 
D’abord les chiffres. Selon les projections de la Banque centrale, la croissance économique devrait enregistrer en 2019 une croissance plus modérée que prévu. Elle prévoit un taux de croissance de 2,7% contre une prévision du HCP de 2,9% annoncée en juillet dernier. Pour rappel, la croissance s’est établie à 3,1% en 2018 après 4,1% en 2017.
 
Le ralentissement devrait résulter de la baisse de la valeur ajoutée agricole (-3,8%) suite à une campagne compromise. Bank Al-Maghrib s’attend à une récolte céréalière de 60 millions de quintaux contre 103 millions l’année dernière et 80 millions pour une campagne moyenne.
 
Le PIB non agricole devrait, lui, poursuivre sa lente reprise : +3,4% attendus en 2019 contre +2,9% en 2018.
 
Cette situation fait dire à Abdellatif Jouahri, wali de la Banque centrale, qui l’économie marocaine est encore dépendante des aléas climatiques et qu’il faut renforcer la contribution des autres secteurs productifs, notamment industriels. Il suggère pour cela de mettre les différents plans sectoriels sur la table pour évaluer leur pertinence et leur cohérence.
 
Mais en dehors de l’impact du secteur agricole sur l’économie, et malgré la poursuite attendue de la reprise des activités non agricoles, les milieux économiques rapportent une atonie ambiante, une faible dynamique des affaires, un attentisme qui s’installe.
 
Un climat défavorable, peu corrélé à la réalité des chiffres, qu’on peine à expliquer.

"Comment un opérateur économique peut-il prendre des risques dans le contexte politique actuel ?"

S’agit-il d’un problème de confiance ? Interrogé il y a quelques jours par Médias24, un économiste avait écarté ce facteur et attribué plutôt la situation actuelle à des problèmes conjoncturels (immobilier, crédits…) et structurels (faiblesse de l’entrepreneuriat, recherche d’opportunités dans le salariat et les activités de rente…).
 
On peut aussi lier le manque de dynamique économique à la faible productivité de l’Administration, à la corruption, au manque de ressources humaines qualifiées…
 
Mais selon Abdellatif Jouahri, il y a bien un problème de confiance. Interpellé par Médias24 lors du point de presse qui a suivi la première réunion de politique monétaire de l’année, il a accepté de retirer pour quelques minutes sa casquette de wali de la Banque centrale pour s’exprimer en tant qu’analyste et citoyen ayant une longue expérience.
 
« Sur la base de mon expérience, je peux vous dire que c’est le politique qui commande tout. Je mets le politique en tête des facteurs déterminants. Ce qui impacte la situation, c’est d’abord le politique.
 
« Un opérateur économique a besoin de visibilité, de confiance, de savoir où on va.
 
« Quand un opérateur voit tous les jours les politiques se crêper le chignon, comment voulez-vous qu’il prenne des risques ? C’est ça la principale donnée », affirme Jouahri, allusion faite aux tensions continues entres les principaux partis politiques formant le gouvernement.
 
Mais ce n’est pas tout ; au-delà des tensions, les politiques ne jouent pas pleinement leur rôle de planification, selon cet ancien ministre des Finances de l’époque du plan d’ajustement structurel (1981-1986).
 
« Je ne minimise pas le rôle de l’économie et des finances. Mais le fait de savoir quelles sont les priorités et où on va est important.
 
« Par exemple, sur le digital, où en est le gouvernement ? Il y a l’Agence du numérique qui fait des choses valables mais où est la législation ?
 
« Il ne faut pas être en retard car la fracture numérique risque de s’aggraver.
 
« Si on ne se prépare pas à l’avance, on sera largué dans quelques années sur le plan de la croissance et de la compétitivité », met en garde Abdellatif Jouahri.
 
Le wali de BAM manque-t-il d’optimisme, notamment par rapport à la capacité et les intentions des acteurs politiques ?
 
« Je suis optimiste dans ma vie privée mais pessimiste dans ma vie professionnelle. Parce que je préfère mettre la difficulté devant moi et pas derrière moi.
 
« Parce que le monde est en train de se complexifier, sur tous les plans. Même dans les grandes démocraties comme les Etats-Unis et l’Angleterre, les politiques n’agissent plus dans l’intérêt du peuple mais dans leur propre intérêt électoral.
 
« Regardez la fuite des compétences dans le domaine du digital. On aurait pu mieux réfléchir pour les intéresser. Ces compétences ont besoin d’un environnement favorable pour s’épanouir.
 
« Un environnement où il y a des pôles qui tirent sur le plan de la recherche, de l’innovation
 
« Cela incombe aux politiques qui doivent avoir une vision pour nous permettre de nous projeter », clarifie Jouahri qui a préféré tout de même terminer sa réponse par un brin d’optimisme.
 
« Ce n’est pas quelque chose qu’on ne peut pas atteindre. Il faut de la volonté, du sérieux, de l’engagement et du travail », donnant l’exemple de ses équipes qui ont travaillé d’arrache-pied pour préparer le nouveau plan stratégique de la Banque centrale.

Le taux directeur ne peut pas résoudre tous les problèmes

Cela dit, s’agissant d’un problème de confiance, de visibilité et de cap, BAM ne pouvait-elle pas contribuer au rétablissement de la situation en réduisant son taux directeur pour relancer la machine de la croissance ? Cela serait considéré comme un signal positif sachant que le HCP appelle à ouvrir le robinet du crédit et à « lâcher l’inflation ».
 
Abdellatif Jouahri répond par un non catégorique et montre son étonnement.
 
« La Banque centrale ne peut pas appuyer sur un bouton pour relancer l’inflation ou la croissance.
 
« Les agrégats macroéconomiques évoluent en fonction de plusieurs paramètres qui interagissent entre eux.
 
« Ces agrégats ne s’administrent pas. Si on laisse filer le déficit du Trésor, comment allons-nous le financer ? En augmentant les impôts au risque de tuer les entreprises ?
 
« Il faut avoir de l’humilité pour analyser la situation », a-t-il réagi à une autre question de Médias24.

 

Ralentissement économique: Jouahri épingle les politiques

Le 20 mars 2019 à15:09

Modifié le 20 mars 2019 à 18:33

Mardi 19 mars, Abdellatif Jouahri a retiré pour quelques minutes sa casquette de wali de Bank Al-Maghrib pour s’exprimer en tant qu’analyste et citoyen sur la situation économique atone que vit le Maroc. Pour lui, c’est le politique qui doit donner de la visibilité, rétablir la confiance et fixer le cap.

Pour évaluer la situation économique, on peut voir les chiffres et le sentiment général. Actuellement au Maroc, ces deux aspects sont négatifs.
 
D’abord les chiffres. Selon les projections de la Banque centrale, la croissance économique devrait enregistrer en 2019 une croissance plus modérée que prévu. Elle prévoit un taux de croissance de 2,7% contre une prévision du HCP de 2,9% annoncée en juillet dernier. Pour rappel, la croissance s’est établie à 3,1% en 2018 après 4,1% en 2017.
 
Le ralentissement devrait résulter de la baisse de la valeur ajoutée agricole (-3,8%) suite à une campagne compromise. Bank Al-Maghrib s’attend à une récolte céréalière de 60 millions de quintaux contre 103 millions l’année dernière et 80 millions pour une campagne moyenne.
 
Le PIB non agricole devrait, lui, poursuivre sa lente reprise : +3,4% attendus en 2019 contre +2,9% en 2018.
 
Cette situation fait dire à Abdellatif Jouahri, wali de la Banque centrale, qui l’économie marocaine est encore dépendante des aléas climatiques et qu’il faut renforcer la contribution des autres secteurs productifs, notamment industriels. Il suggère pour cela de mettre les différents plans sectoriels sur la table pour évaluer leur pertinence et leur cohérence.
 
Mais en dehors de l’impact du secteur agricole sur l’économie, et malgré la poursuite attendue de la reprise des activités non agricoles, les milieux économiques rapportent une atonie ambiante, une faible dynamique des affaires, un attentisme qui s’installe.
 
Un climat défavorable, peu corrélé à la réalité des chiffres, qu’on peine à expliquer.

"Comment un opérateur économique peut-il prendre des risques dans le contexte politique actuel ?"

S’agit-il d’un problème de confiance ? Interrogé il y a quelques jours par Médias24, un économiste avait écarté ce facteur et attribué plutôt la situation actuelle à des problèmes conjoncturels (immobilier, crédits…) et structurels (faiblesse de l’entrepreneuriat, recherche d’opportunités dans le salariat et les activités de rente…).
 
On peut aussi lier le manque de dynamique économique à la faible productivité de l’Administration, à la corruption, au manque de ressources humaines qualifiées…
 
Mais selon Abdellatif Jouahri, il y a bien un problème de confiance. Interpellé par Médias24 lors du point de presse qui a suivi la première réunion de politique monétaire de l’année, il a accepté de retirer pour quelques minutes sa casquette de wali de la Banque centrale pour s’exprimer en tant qu’analyste et citoyen ayant une longue expérience.
 
« Sur la base de mon expérience, je peux vous dire que c’est le politique qui commande tout. Je mets le politique en tête des facteurs déterminants. Ce qui impacte la situation, c’est d’abord le politique.
 
« Un opérateur économique a besoin de visibilité, de confiance, de savoir où on va.
 
« Quand un opérateur voit tous les jours les politiques se crêper le chignon, comment voulez-vous qu’il prenne des risques ? C’est ça la principale donnée », affirme Jouahri, allusion faite aux tensions continues entres les principaux partis politiques formant le gouvernement.
 
Mais ce n’est pas tout ; au-delà des tensions, les politiques ne jouent pas pleinement leur rôle de planification, selon cet ancien ministre des Finances de l’époque du plan d’ajustement structurel (1981-1986).
 
« Je ne minimise pas le rôle de l’économie et des finances. Mais le fait de savoir quelles sont les priorités et où on va est important.
 
« Par exemple, sur le digital, où en est le gouvernement ? Il y a l’Agence du numérique qui fait des choses valables mais où est la législation ?
 
« Il ne faut pas être en retard car la fracture numérique risque de s’aggraver.
 
« Si on ne se prépare pas à l’avance, on sera largué dans quelques années sur le plan de la croissance et de la compétitivité », met en garde Abdellatif Jouahri.
 
Le wali de BAM manque-t-il d’optimisme, notamment par rapport à la capacité et les intentions des acteurs politiques ?
 
« Je suis optimiste dans ma vie privée mais pessimiste dans ma vie professionnelle. Parce que je préfère mettre la difficulté devant moi et pas derrière moi.
 
« Parce que le monde est en train de se complexifier, sur tous les plans. Même dans les grandes démocraties comme les Etats-Unis et l’Angleterre, les politiques n’agissent plus dans l’intérêt du peuple mais dans leur propre intérêt électoral.
 
« Regardez la fuite des compétences dans le domaine du digital. On aurait pu mieux réfléchir pour les intéresser. Ces compétences ont besoin d’un environnement favorable pour s’épanouir.
 
« Un environnement où il y a des pôles qui tirent sur le plan de la recherche, de l’innovation
 
« Cela incombe aux politiques qui doivent avoir une vision pour nous permettre de nous projeter », clarifie Jouahri qui a préféré tout de même terminer sa réponse par un brin d’optimisme.
 
« Ce n’est pas quelque chose qu’on ne peut pas atteindre. Il faut de la volonté, du sérieux, de l’engagement et du travail », donnant l’exemple de ses équipes qui ont travaillé d’arrache-pied pour préparer le nouveau plan stratégique de la Banque centrale.

Le taux directeur ne peut pas résoudre tous les problèmes

Cela dit, s’agissant d’un problème de confiance, de visibilité et de cap, BAM ne pouvait-elle pas contribuer au rétablissement de la situation en réduisant son taux directeur pour relancer la machine de la croissance ? Cela serait considéré comme un signal positif sachant que le HCP appelle à ouvrir le robinet du crédit et à « lâcher l’inflation ».
 
Abdellatif Jouahri répond par un non catégorique et montre son étonnement.
 
« La Banque centrale ne peut pas appuyer sur un bouton pour relancer l’inflation ou la croissance.
 
« Les agrégats macroéconomiques évoluent en fonction de plusieurs paramètres qui interagissent entre eux.
 
« Ces agrégats ne s’administrent pas. Si on laisse filer le déficit du Trésor, comment allons-nous le financer ? En augmentant les impôts au risque de tuer les entreprises ?
 
« Il faut avoir de l’humilité pour analyser la situation », a-t-il réagi à une autre question de Médias24.

 

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