Plusieurs milliers de personnes ont accompagné les dépouilles mortelles des deux jeunes lundi 25 décembre

Les larmes mettront un peu plus de temps à sécher que l’encre des promesses dont les orphelins de la mine sont abreuvés ces jours-ci, comme chaque fois qu’ils enterrent un ou plusieurs des leurs, morts dans la violence des fosses creusées à mains nues à la recherche des restes d’anthracite, vendus pour une bouchée de pain.

Infernal cercle vicieux dans lequel la population de la ville, notamment les plus jeunes, est enserrée depuis maintenant près de vingt ans, depuis que les Charbonnages du Maroc (CDM) ont mis la clé sous la porte, à la fin des années quatre-vingt-dix du siècle dernier.

Des milliers de pauvres hères s’adonnent, désarmés, à cette galère de mineur sans casque, sans masque, sans éclairage, sans outils appropriés et dans des boyaux à peine suffisants pour faire glisser leurs corps décharné et faire remonter en surface le minerai arraché aux veines de plus en plus profondes, de plus en plus risquées.

Bien sûr, il s’agit de ceux dont la santé n’a pas encore été minée par la silicose, la maladie professionnelle incurable et inévitable pour tous ceux qui sont descendus au fond de la mine, quand celle-ci avait une présence formelle et visible.

Jadwane et Hassan, les deux jeunes hommes de moins de trente ans engloutis dans le maelstrom d’un courant d’eau intempestif à près de cent mètres sous terre, vendredi dernier, ne sont que deux nouveaux noms qui viennent s’ajouter à ce long mémorial des martyrs du charbon honni et si recherché, au prix de précieuses vies, lorsque tous les autres moyens de subsistance sont devenus hors de portée.

La population de la ville sortie toute entière durant trois jours pour crier sa peine et sa colère, associait dans son deuil récent tous les deuils, tous les sacrifices, les déboires, les promesses non tenues, la misère et le désespoir des morts, des vivants et des morts-vivants.

Pour comprendre ce ras-le-bol que les réseaux sociaux et les canaux de communication individuels, familiaux, communautaires ont mis sur la place publique (au grand dam des autorités locales qui, un temps, ont pensé pourvoir circonscrire l’incendie et prendre la famille et les habitants de vitesse en tentant un enterrement en catimini, sous le manteau de la nuit hivernale !), il faut remonter dans le passé récent.

Le passé récent, c’est-à-dire, au moins deux décennies en arrière, dans les circonstances de la fermeture de la mine de charbon de Jérada, la seule du genre qui a existé dans l’ensemble de l’Afrique du Nord et dont la mise en exploitation a commencé à la fin des années-vingt-début des années trente du siècle dernier.

 

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Plus de 5.000 emplois, faisant vivre une population de près de 70.000 âmes, avaient été détruits du jour au lendemain. A l’époque, on a évoqué toutes formes de prétextes pour cette fermeture: épuisement des filons de charbon, hausse du prix de revient de la tonne de charbon local, etc. Mais en fait, c’est l’accumulation des dysfonctionnements et des actes quasiment délictueux, faits de gabegie, de clientélisme et de fautes stratégiques qui ont signé l’arrêt de mort de la mine.

Mais, ce n’est certainement pas là l’essentiel! Une mine est par définition mortelle.  Seulement, les circonstances de la fermeture furent grossièrement bâclées. Deux commissions avaient été installées à l’époque.

L’une, dite de liquidation, présidée par Driss Benhima, assumant à l’époque les fonctions de PDG de l’ONE, avant de devenir ministre en charge du secteur de l’Energie et des Mines. Les missions de cette première commission étaient clairement définies: payer les arriérés des cotisations sociales des CDM en faillite, verser un pécule de départ pour les mineurs en partance et procéder à la liquidation des actifs de la mine.

Ce train de mesures fut mené tambour battant par Benhima qui a également obtenu – à quel prix!- des représentants des travailleurs, à l’époque majoritairement USFP-CDT, la signature de l’accord de fermeture-liquidation.

La deuxième commission était censée prendre en charge les aspects socio-économiques et la reconversion dans des activités génératrices de revenus comme alternative à l’exploitation du charbon. Elle a été présidée par Feu Abdelaziz Meziane Belfkih et les résultats de ses travaux qui semblaient au départ ouvrir des perspectives d’avenir pour les anciens mineurs et leurs familles se sont révélés en définitive des vœux pieux demeurés lettre morte, jusqu’à présent.

Ce sont ces “accords“, devenus obsolètes depuis le temps, que les contestataires sur le terrain continuent à évoquer comme une promesse non tenue et dont ils réclament la mise à jour et la concrétisation.

Or, la question de la reconversion des sites miniers est une affaire sérieuse et elle se gère sur la durée et avec un sens de l’anticipation qui a fait ses preuves, ailleurs, dans le monde.

Il s’agit de préparer la population, de former sur des métiers de reconversion, d’accompagner et d’encourager les investisseurs, de sensibiliser et d’encadrer les élites et les leaders d’opinion, de mobiliser les ressources financières adéquates et surtout d’investir sur des structures de management local, éclairées et compétentes.

Sur place, on est très loin de ce scénario: si un effort a certes été fait sur les infrastructures, notamment les routes d’accès à la ville et l’aménagement urbain (en vandalisant et en détruisant souvent la mémoire de la mine, de manière plus ou moins consciente), les véritables perspectives d’emploi des jeunes demeurent en l’état de vagues promesses auxquelles personne n’accorde plus le moindre crédit.

D’où la prospérité que connaît depuis quelques années l’exploitation plus ou moins clandestine du charbon dans des descenderies de fortune qui font revenir les jeunes mineurs à la préhistoire du travail salarié, là même où la lutte syndicale a écrit certaines des pages les plus lumineuses du monde du travail dans notre pays.

Et quand ce sont des personnalités bien connues, drapées dans leurs oripeaux d'élus de la région, qui se paient la tête de leurs auditoires en se présentant comme les défenseurs de la cause de la veuve et de l’orphelin, à Jérada, ils oublient seulement de préciser que ce sont eux les pionniers et les principaux barons bénéficiaires de cette économie grise pétrie dans la sueur, le sang et les larmes des jeunes damnés de la terre qui les engraissent en sacrifiant leurs plus belles années et leurs vies au fond des descenderies!  

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Les larmes mettront un peu plus de temps à sécher que l’encre des promesses dont les orphelins de la mine sont abreuvés ces jours-ci, comme chaque fois qu’ils enterrent un ou plusieurs des leurs, morts dans la violence des fosses creusées à mains nues à la recherche des restes d’anthracite, vendus pour une bouchée de pain.

Infernal cercle vicieux dans lequel la population de la ville, notamment les plus jeunes, est enserrée depuis maintenant près de vingt ans, depuis que les Charbonnages du Maroc (CDM) ont mis la clé sous la porte, à la fin des années quatre-vingt-dix du siècle dernier.

Des milliers de pauvres hères s’adonnent, désarmés, à cette galère de mineur sans casque, sans masque, sans éclairage, sans outils appropriés et dans des boyaux à peine suffisants pour faire glisser leurs corps décharné et faire remonter en surface le minerai arraché aux veines de plus en plus profondes, de plus en plus risquées.

Bien sûr, il s’agit de ceux dont la santé n’a pas encore été minée par la silicose, la maladie professionnelle incurable et inévitable pour tous ceux qui sont descendus au fond de la mine, quand celle-ci avait une présence formelle et visible.

Jadwane et Hassan, les deux jeunes hommes de moins de trente ans engloutis dans le maelstrom d’un courant d’eau intempestif à près de cent mètres sous terre, vendredi dernier, ne sont que deux nouveaux noms qui viennent s’ajouter à ce long mémorial des martyrs du charbon honni et si recherché, au prix de précieuses vies, lorsque tous les autres moyens de subsistance sont devenus hors de portée.

La population de la ville sortie toute entière durant trois jours pour crier sa peine et sa colère, associait dans son deuil récent tous les deuils, tous les sacrifices, les déboires, les promesses non tenues, la misère et le désespoir des morts, des vivants et des morts-vivants.

Pour comprendre ce ras-le-bol que les réseaux sociaux et les canaux de communication individuels, familiaux, communautaires ont mis sur la place publique (au grand dam des autorités locales qui, un temps, ont pensé pourvoir circonscrire l’incendie et prendre la famille et les habitants de vitesse en tentant un enterrement en catimini, sous le manteau de la nuit hivernale !), il faut remonter dans le passé récent.

Le passé récent, c’est-à-dire, au moins deux décennies en arrière, dans les circonstances de la fermeture de la mine de charbon de Jérada, la seule du genre qui a existé dans l’ensemble de l’Afrique du Nord et dont la mise en exploitation a commencé à la fin des années-vingt-début des années trente du siècle dernier.

 

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Plus de 5.000 emplois, faisant vivre une population de près de 70.000 âmes, avaient été détruits du jour au lendemain. A l’époque, on a évoqué toutes formes de prétextes pour cette fermeture: épuisement des filons de charbon, hausse du prix de revient de la tonne de charbon local, etc. Mais en fait, c’est l’accumulation des dysfonctionnements et des actes quasiment délictueux, faits de gabegie, de clientélisme et de fautes stratégiques qui ont signé l’arrêt de mort de la mine.

Mais, ce n’est certainement pas là l’essentiel! Une mine est par définition mortelle.  Seulement, les circonstances de la fermeture furent grossièrement bâclées. Deux commissions avaient été installées à l’époque.

L’une, dite de liquidation, présidée par Driss Benhima, assumant à l’époque les fonctions de PDG de l’ONE, avant de devenir ministre en charge du secteur de l’Energie et des Mines. Les missions de cette première commission étaient clairement définies: payer les arriérés des cotisations sociales des CDM en faillite, verser un pécule de départ pour les mineurs en partance et procéder à la liquidation des actifs de la mine.

Ce train de mesures fut mené tambour battant par Benhima qui a également obtenu – à quel prix!- des représentants des travailleurs, à l’époque majoritairement USFP-CDT, la signature de l’accord de fermeture-liquidation.

La deuxième commission était censée prendre en charge les aspects socio-économiques et la reconversion dans des activités génératrices de revenus comme alternative à l’exploitation du charbon. Elle a été présidée par Feu Abdelaziz Meziane Belfkih et les résultats de ses travaux qui semblaient au départ ouvrir des perspectives d’avenir pour les anciens mineurs et leurs familles se sont révélés en définitive des vœux pieux demeurés lettre morte, jusqu’à présent.

Ce sont ces “accords“, devenus obsolètes depuis le temps, que les contestataires sur le terrain continuent à évoquer comme une promesse non tenue et dont ils réclament la mise à jour et la concrétisation.

Or, la question de la reconversion des sites miniers est une affaire sérieuse et elle se gère sur la durée et avec un sens de l’anticipation qui a fait ses preuves, ailleurs, dans le monde.

Il s’agit de préparer la population, de former sur des métiers de reconversion, d’accompagner et d’encourager les investisseurs, de sensibiliser et d’encadrer les élites et les leaders d’opinion, de mobiliser les ressources financières adéquates et surtout d’investir sur des structures de management local, éclairées et compétentes.

Sur place, on est très loin de ce scénario: si un effort a certes été fait sur les infrastructures, notamment les routes d’accès à la ville et l’aménagement urbain (en vandalisant et en détruisant souvent la mémoire de la mine, de manière plus ou moins consciente), les véritables perspectives d’emploi des jeunes demeurent en l’état de vagues promesses auxquelles personne n’accorde plus le moindre crédit.

D’où la prospérité que connaît depuis quelques années l’exploitation plus ou moins clandestine du charbon dans des descenderies de fortune qui font revenir les jeunes mineurs à la préhistoire du travail salarié, là même où la lutte syndicale a écrit certaines des pages les plus lumineuses du monde du travail dans notre pays.

Et quand ce sont des personnalités bien connues, drapées dans leurs oripeaux d'élus de la région, qui se paient la tête de leurs auditoires en se présentant comme les défenseurs de la cause de la veuve et de l’orphelin, à Jérada, ils oublient seulement de préciser que ce sont eux les pionniers et les principaux barons bénéficiaires de cette économie grise pétrie dans la sueur, le sang et les larmes des jeunes damnés de la terre qui les engraissent en sacrifiant leurs plus belles années et leurs vies au fond des descenderies!  

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