Au lendemain de la confirmation de la piste terroriste pour le double meurtre d’Imlil, le sociologue Mohamed Janjar revient pour Médias24 sur l’arrivée du monde numérique qui a bouleversé les pratiques religieuses de quelques minorités, dont certaines vont jusqu’à l’extrémisme.

Médias24 : Qu’est-ce que ce drame inspire au sociologue que vous êtes?

Mohamed Sghir Janjar: Ne connaissant pas son déroulé et son organisation, je n’ai pas encore d’éléments d’analyse à vous livrer. Cela dit, le principal enseignement est que nous avons longtemps cru que le Maroc était épargné par ce genre d’action violente.

Certes dans le passé, nous avons connu des expériences d’actions terroristes, mais la différence est qu’elles étaient plus classiques à travers des explosions de bombes ou de kamikazes.

Pour la première fois, nous découvrons autre chose qui découle de la sous-culture de Da'ech à savoir l’usage d’armes blanches.

-Méthode à la fois barbare et artisanale...

-Exact, cela montre que le modèle de terrorisme inauguré et largement diffusé par Da'ech sur les réseaux sociaux n’épargne plus aucun pays de la planète. Da'ech est cependant une parenthèse qui finira un jour ou l’autre par se fermer comme d’autres mouvements terroristes dans le passé.

-Vous croyez vraiment en la disparition de Da'ech?

-Ce n’est ni le premier ni le dernier mouvement mais il y aura certainement des mutations dans l’action terroriste. Demain, ils utiliseront d’autres moyens, biologiques, informatiques, technologiques pour répandre la terreur. Les formes d’extrémisme changeront en fonction des conflits politiques et des frustrations sur lesquelles prospèrent ces mouvements.

-Que faut-il faire alors?

- Ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui suppose que nous avons des actions sur plusieurs niveaux. Il y a évidemment l’action sécuritaire que le Maroc mène avec brio, mais l’arme sécuritaire n’est jamais suffisante contre ce genre d’idéologie.

Il y a une autre bataille à long terme qui est celle des idées et des logiciels qui font fonctionner les esprits de cette façon malveillante et criminelle.

-Le Maroc doit-il donc repartir à zéro au niveau éducatif voir civique?

-Nous sommes en effet très loin d’avoir engagé la vraie bataille avec les moyens appropriés. Car pendant longtemps, les Marocains se sont contentés de faire confiance à l’instrument sécuritaire.

Cet instrument est très important mais il ne peut pas nous épargner éternellement contre le terrorisme. Cela s’explique par le fait que le monde des idées est devenu très ouvert. Ainsi, les gens peuvent s’inspirer d’un énorme supermarché international où il y a du bon et du détestable.

Face aux images et concepts qui circulent sur internet, notre jeunesse n’est pas armée pour déconstruire et avoir de la distance par rapport à ces idéologies. Nos jeunes peuvent donc facilement tomber dans le piège, surtout quand les discours en question sont teintés de religion ou de pratique religieuse.

-Le Maroc paie-t-il donc le prix de décennies d’éducation approximative voire orientée?

-Ce n’est pas ça, car nous n’avons pas éduqué notre jeunesse pour produire ce genre d’attitude terroriste. En fait, nous devons maintenant faire face à une offre qui vient de l’extérieur.

Il n’y a plus de sécurité ou d’idéologie religieuse territoriale. Un Etat ne peut plus contrôler tout ce qui se passe, ce qui se fait et les symboles qui circulent sur les réseaux sociaux.

Pendant longtemps, on a vécu avec une conception d’un islam et d’une éducation marocaine. En reproduisant depuis 40 ans ce schéma, nous étions en paix et pensions que ça allait continuer. Or, ce n’est plus le cas.

La question est de savoir comment nous allons aujourd’hui produire de l’esprit critique, et permettre aux gens de se défendre par rapport à ce qui vient de l’extérieur en critiquant ce qui est offert.

Les temps ont changé. Au lieu d’avoir notre école et notre télévision, il y a aujourd’hui une offre de milliers d’écoles et de télévisions.

A partir de là, nous devons complètement changer de paradigme et de forme d’éducation. Il ne s’agit plus d’endoctriner ou de formater les Marocains mais de leur offrir une autonomie intellectuelle.

-Cela semble très compliqué...

-Ce sera en effet très difficile, coûteux, long, lourd parce que ça suppose d’abord de former des citoyens dès l’enfance. Il faut commencer par une critique interne, par la fin du discours du maître.

Si on n’arrive pas à faire ça, il y aura toujours des gens qui arriveront à endoctriner mieux que nous.

L’endoctrinement est à la portée de tout le monde mais former des gens autonomes avec un esprit critique, qui comparent, qui mettent en avant les valeurs de la modernité et de la citoyenneté, demandera beaucoup d’efforts.

Ce chantier est irréductible et le Maroc ne pourra pas faire son économie.

-Qui va l’initier, le gouvernement mené par le PJD ou le Roi comme pour la Moudawana?

-Je ne pense pas que cela peut venir du haut pour aller vers le haut. On ne décrète pas la culture en appuyant sur un bouton au niveau d’un ministère.

C’est la société elle-même qui doit le produire car c’est elle qui a la main sur sa destinée. La société, ce sont les enseignants, le milieu associatif, les intellectuels, les médias ….

-Et l’école dans tout ça?

-Evidemment que l’école est stratégique, c’est la base car c’est elle qui donne l’exemple.

Pour réussir, il importe donc de la sanctuariser ainsi que les enseignants et les gens qui y interviennent.

Ces derniers doivent répondre à une charte et à un cahier des charges bien déterminé sur le plan éthique, moral et au niveau des valeurs. C’est ce que l’on appelle la sanctuarisation.

A partir de là, il faut diffuser non pas un endoctrinement pour apprendre aux enfants ce qu’il faut croire mais plutôt à penser, être critique, savoir comparer et ne plus accepter les choses comme allant de soi ou comme des évidences.

Pour cela, il conviendra d’apprendre des méthodes pédagogiques aux enseignants car si ces derniers sont des prédicateurs, nous n’y arriverons pas. La finalité étant de se débarrasser des prédicateurs au profit de pédagogues et de gens qui construisent avec les enfants un esprit critique et une autonomie intellectuelle.

Cela commencera avec l’éducation islamique où on pourra mettre en avant sa pluralité, ses différentes positions, ses contradictions afin de montrer que cette culture historique est dans la créativité mais aussi dans la contradiction.

Tout cela passera par l’école mais le reste devra être accompli par la société civile. C’est une illusion de croire qu’une décision ministérielle changera les choses.

-Combien de temps avant d’arriver au bout de ce chantier?

-Former le citoyen est une œuvre de l’histoire difficilement quantifiable car c’est un travail culturel et civilisationnel.

A côté de cela, il faut rester vigilant car la radicalité ne disparaitra pas pour autant de notre société. Elle prendra d’autres formes mais au moins la société aura des moyens de s’immuniser contre les mouvements terroristes.

-Au final, l’horrible drame d’Imlil n’est-il pas un électrochoc salutaire pour reconfigurer le système?

-Après l’attentat du 16 mai 2003, nous avions déjà eu le même débat sur l’éducation afin de comprendre comment des gamins pouvaient en arriver à se faire sauter dans des actions kamikazes. C’est une guerre de longue haleine car le Maroc n’est pas le seul pays concerné par le terrorisme.

Cela arrive partout et on ne peut pas dire que la Turquie, la France et même la Norvège ne sont pas des pays modernes. Malgré leur modernité, ils ont dû faire face à des attentats sauvages.

Il faut donc accepter cette conflictualité et la transformer en conflictualité démocratique pour que les jeunes s’engagent dans des structures politiques, associatives … et participent à la contestation de manière pacifique.

C’est la démocratie qui doit gérer les conflits et pas la guerre comme l’a illustré le drame d’Imlil. Comment éviter de passer à la violence et à la guerre pour entrer dans la conflictualité moderne avec des arguments et pas avec des armes.

-Quid des réseaux sociaux qui prennent une place prépondérante au Maroc?

-Ils font partie du process. L’école de demain doit aussi former les jeunes à déconstruire les discours qui viennent des réseaux sociaux véhiculant des fake news ou des théories du complot.

Les réseaux sociaux font désormais partie de notre culture mais il faut acquérir des outils critiques. Les pays occidentaux ont d’ailleurs créé des manuels d’auto-défense intellectuelle. Ils contiennent des éléments de critique et d’épistémologie pour apprendre à se défendre intellectuellement contre certaines idéologies fascinantes véhiculées sur les réseaux sociaux. Il faut donc apprendre aux jeunes à résister et même à lutter contre ça.

Malheureusement, l’école marocaine n’est pas préparée à ce genre de chose, c’est plutôt un lieu d’endoctrinement qui privilégie l’apprentissage par cœur, le mépris de l’esprit critique …

C’est donc une priorité pour nous.

-N’est-ce pas perdu d’avance dans une société conservatrice voire archaïque des fois?

-Le conservatisme et le traditionalisme marocain ont très bien fonctionné jusque-là. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on parle d’un islam marocain tolérant. Tout cela était jouable jusqu’à l’arrivée de la mondialisation et l’ouverture internationale au niveau des médias et des moyens de communication.

Aujourd’hui, ce n’est plus suffisant. C’était un islam territorialisé ancré dans une culture et dans des structures sociales traditionnelles sachant que nous n’avions, par exemple, qu’une seule chaîne de télévision.

Cette époque est bel et bien révolue car nous sommes passés à l’individu confronté à ce qui se passe dans le monde. Il est désormais en communication directe avec le reste de la planète.

Il nous reste donc à armer cet individu pour lui donner les moyens de résister et de s’auto-défendre car les appareils idéologiques de l’Etat sont dépassés.

Ils sont désormais concurrencés par d’autres structures beaucoup plus puissantes. Tant que l’on n'aura pas pris conscience de cela, on se contentera d’apporter des réponses sécuritaires décisives mais insuffisantes.

-Face aux publications faisant l’apologie de cet acte terroriste, l’Islam tolérant du Maroc ne tient pas la route ?

-L’Islam tolérant auquel je fais référence est celui qui allait jusqu’aux années 60 et qu’on appelait la foi du charbonnier. C’était l’Islam de nos parents qui vivaient discrètement leur foi au quotidien sans être parasités par les grands conflits géopolitiques ou géostratégiques.

Nous sommes passés à une société d’individus branchés à des portables et des smartphones et donc reliés en permanence au reste du monde.

-Quel Islam pour cette nouvelle société connectée ?

-Les Marocains ne s’interrogent plus sur leur foi à l’école ou à la mosquée du coin mais sur internet et les réseaux sociaux. A partir de là, on peut en conclure que l’Islam marocain appartient au passé.

Certains idéologues défendent encore l’idée d’un Islam marocain mais ils vendent de l’illusion.

Il ne reste donc que la solution prônée par le reste du monde qui est de former l’individu pour lui donner une autonomie intellectuelle car les appareils idéologiques de l’Etat ne tiennent plus ce rôle.

Regardez ce qui s’est passé dans la montagne d’Imlil. Alors que dans le passé, les seuls conflits dans la région étaient entre les tribus pour des questions de pâturage, aujourd’hui, pour eux, l’étranger est devenu l’altérité radicale.

Ainsi, ceux qui ont commis cet acte ignoble ont construit une fausse image de l’étranger complètement violente et radicale qui n’existait pas dans le passé. Ces gens sont donc dans une idéologie importée qui n’a rien à voir avec leur tradition d’accueil et de tolérance.

-Comment sont-ils arrivés à construire cette image pleine de haine et de rejet de l’étranger?

-Tout simplement avec les réseaux sociaux et les prédicateurs qui y pullulent.

Sur le net, il y a des prédicateurs qui ont des dizaines de millions de followers dont certains traduisent même les prêches de leur idole.

Si vous vous interrogez sur une question religieuse, vous avez accès à des milliers de réponses dont une bonne partie est d’origine salafiste. Vous ne trouverez pas facilement des réponses de l’Islam éclairé à moins de savoir où chercher. C’est pourquoi il faut apprendre aux gens à avoir un esprit critique pour chercher au bon endroit.

Le système de référencement de Google privilégie en effet la voix de la majorité.

-Internet est donc le meilleur allié des réactionnaires?

-Absolument. On croit à tort qu’une invention technologique est une avancée vers la modernité mais ce n’est qu’un outil qui peut aussi être utilisé de la manière la plus terrible.

Aujourd’hui, la logique de Google est de mettre en avant la théorie du complot et de l’obscurantisme religieux. L’usage traditionnaliste, fermé et radical se développe car Google considère que plus les gens choisissent un thème, plus cette chose est vraie.

-C’est donc la dictature de la majorité?

-Malheureusement oui.

 

>>Lire aussi: 

Abdelwahab Rafiki: "La crise d'identité est le principal facteur de radicalisation"

Ahmed Assid: "le Maroc a besoin d'une approche humaniste universelle dans son système éducatif"

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Au lendemain de la confirmation de la piste terroriste pour le double meurtre d’Imlil, le sociologue Mohamed Janjar revient pour Médias24 sur l’arrivée du monde numérique qui a bouleversé les pratiques religieuses de quelques minorités, dont certaines vont jusqu’à l’extrémisme. 

 

Médias24 : Qu’est-ce que ce drame inspire au sociologue que vous êtes?

Mohamed Sghir Janjar: Ne connaissant pas son déroulé et son organisation, je n’ai pas encore d’éléments d’analyse à vous livrer. Cela dit, le principal enseignement est que nous avons longtemps cru que le Maroc était épargné par ce genre d’action violente.

Certes dans le passé, nous avons connu des expériences d’actions terroristes, mais la différence est qu’elles étaient plus classiques à travers des explosions de bombes ou de kamikazes.

Pour la première fois, nous découvrons autre chose qui découle de la sous-culture de Da'ech à savoir l’usage d’armes blanches.

-Méthode à la fois barbare et artisanale...

-Exact, cela montre que le modèle de terrorisme inauguré et largement diffusé par Da'ech sur les réseaux sociaux n’épargne plus aucun pays de la planète. Da'ech est cependant une parenthèse qui finira un jour ou l’autre par se fermer comme d’autres mouvements terroristes dans le passé.

-Vous croyez vraiment en la disparition de Da'ech?

-Ce n’est ni le premier ni le dernier mouvement mais il y aura certainement des mutations dans l’action terroriste. Demain, ils utiliseront d’autres moyens, biologiques, informatiques, technologiques pour répandre la terreur. Les formes d’extrémisme changeront en fonction des conflits politiques et des frustrations sur lesquelles prospèrent ces mouvements.

-Que faut-il faire alors?

- Ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui suppose que nous avons des actions sur plusieurs niveaux. Il y a évidemment l’action sécuritaire que le Maroc mène avec brio, mais l’arme sécuritaire n’est jamais suffisante contre ce genre d’idéologie.

Il y a une autre bataille à long terme qui est celle des idées et des logiciels qui font fonctionner les esprits de cette façon malveillante et criminelle.

-Le Maroc doit-il donc repartir à zéro au niveau éducatif voir civique?

-Nous sommes en effet très loin d’avoir engagé la vraie bataille avec les moyens appropriés. Car pendant longtemps, les Marocains se sont contentés de faire confiance à l’instrument sécuritaire.

Cet instrument est très important mais il ne peut pas nous épargner éternellement contre le terrorisme. Cela s’explique par le fait que le monde des idées est devenu très ouvert. Ainsi, les gens peuvent s’inspirer d’un énorme supermarché international où il y a du bon et du détestable.

Face aux images et concepts qui circulent sur internet, notre jeunesse n’est pas armée pour déconstruire et avoir de la distance par rapport à ces idéologies. Nos jeunes peuvent donc facilement tomber dans le piège, surtout quand les discours en question sont teintés de religion ou de pratique religieuse.

-Le Maroc paie-t-il donc le prix de décennies d’éducation approximative voire orientée?

-Ce n’est pas ça, car nous n’avons pas éduqué notre jeunesse pour produire ce genre d’attitude terroriste. En fait, nous devons maintenant faire face à une offre qui vient de l’extérieur.

Il n’y a plus de sécurité ou d’idéologie religieuse territoriale. Un Etat ne peut plus contrôler tout ce qui se passe, ce qui se fait et les symboles qui circulent sur les réseaux sociaux.

Pendant longtemps, on a vécu avec une conception d’un islam et d’une éducation marocaine. En reproduisant depuis 40 ans ce schéma, nous étions en paix et pensions que ça allait continuer. Or, ce n’est plus le cas.

La question est de savoir comment nous allons aujourd’hui produire de l’esprit critique, et permettre aux gens de se défendre par rapport à ce qui vient de l’extérieur en critiquant ce qui est offert.

Les temps ont changé. Au lieu d’avoir notre école et notre télévision, il y a aujourd’hui une offre de milliers d’écoles et de télévisions.

A partir de là, nous devons complètement changer de paradigme et de forme d’éducation. Il ne s’agit plus d’endoctriner ou de formater les Marocains mais de leur offrir une autonomie intellectuelle.

-Cela semble très compliqué...

-Ce sera en effet très difficile, coûteux, long, lourd parce que ça suppose d’abord de former des citoyens dès l’enfance. Il faut commencer par une critique interne, par la fin du discours du maître.

Si on n’arrive pas à faire ça, il y aura toujours des gens qui arriveront à endoctriner mieux que nous.

L’endoctrinement est à la portée de tout le monde mais former des gens autonomes avec un esprit critique, qui comparent, qui mettent en avant les valeurs de la modernité et de la citoyenneté, demandera beaucoup d’efforts.

Ce chantier est irréductible et le Maroc ne pourra pas faire son économie.

-Qui va l’initier, le gouvernement mené par le PJD ou le Roi comme pour la Moudawana?

-Je ne pense pas que cela peut venir du haut pour aller vers le haut. On ne décrète pas la culture en appuyant sur un bouton au niveau d’un ministère.

C’est la société elle-même qui doit le produire car c’est elle qui a la main sur sa destinée. La société, ce sont les enseignants, le milieu associatif, les intellectuels, les médias ….

-Et l’école dans tout ça?

-Evidemment que l’école est stratégique, c’est la base car c’est elle qui donne l’exemple.

Pour réussir, il importe donc de la sanctuariser ainsi que les enseignants et les gens qui y interviennent.

Ces derniers doivent répondre à une charte et à un cahier des charges bien déterminé sur le plan éthique, moral et au niveau des valeurs. C’est ce que l’on appelle la sanctuarisation.

A partir de là, il faut diffuser non pas un endoctrinement pour apprendre aux enfants ce qu’il faut croire mais plutôt à penser, être critique, savoir comparer et ne plus accepter les choses comme allant de soi ou comme des évidences.

Pour cela, il conviendra d’apprendre des méthodes pédagogiques aux enseignants car si ces derniers sont des prédicateurs, nous n’y arriverons pas. La finalité étant de se débarrasser des prédicateurs au profit de pédagogues et de gens qui construisent avec les enfants un esprit critique et une autonomie intellectuelle.

Cela commencera avec l’éducation islamique où on pourra mettre en avant sa pluralité, ses différentes positions, ses contradictions afin de montrer que cette culture historique est dans la créativité mais aussi dans la contradiction.

Tout cela passera par l’école mais le reste devra être accompli par la société civile. C’est une illusion de croire qu’une décision ministérielle changera les choses.

-Combien de temps avant d’arriver au bout de ce chantier?

-Former le citoyen est une œuvre de l’histoire difficilement quantifiable car c’est un travail culturel et civilisationnel.

A côté de cela, il faut rester vigilant car la radicalité ne disparaitra pas pour autant de notre société. Elle prendra d’autres formes mais au moins la société aura des moyens de s’immuniser contre les mouvements terroristes.

-Au final, l’horrible drame d’Imlil n’est-il pas un électrochoc salutaire pour reconfigurer le système?

-Après l’attentat du 16 mai 2003, nous avions déjà eu le même débat sur l’éducation afin de comprendre comment des gamins pouvaient en arriver à se faire sauter dans des actions kamikazes. C’est une guerre de longue haleine car le Maroc n’est pas le seul pays concerné par le terrorisme.

Cela arrive partout et on ne peut pas dire que la Turquie, la France et même la Norvège ne sont pas des pays modernes. Malgré leur modernité, ils ont dû faire face à des attentats sauvages.

Il faut donc accepter cette conflictualité et la transformer en conflictualité démocratique pour que les jeunes s’engagent dans des structures politiques, associatives … et participent à la contestation de manière pacifique.

C’est la démocratie qui doit gérer les conflits et pas la guerre comme l’a illustré le drame d’Imlil. Comment éviter de passer à la violence et à la guerre pour entrer dans la conflictualité moderne avec des arguments et pas avec des armes.

-Quid des réseaux sociaux qui prennent une place prépondérante au Maroc?

-Ils font partie du process. L’école de demain doit aussi former les jeunes à déconstruire les discours qui viennent des réseaux sociaux véhiculant des fake news ou des théories du complot.

Les réseaux sociaux font désormais partie de notre culture mais il faut acquérir des outils critiques. Les pays occidentaux ont d’ailleurs créé des manuels d’auto-défense intellectuelle. Ils contiennent des éléments de critique et d’épistémologie pour apprendre à se défendre intellectuellement contre certaines idéologies fascinantes véhiculées sur les réseaux sociaux. Il faut donc apprendre aux jeunes à résister et même à lutter contre ça.

Malheureusement, l’école marocaine n’est pas préparée à ce genre de chose, c’est plutôt un lieu d’endoctrinement qui privilégie l’apprentissage par cœur, le mépris de l’esprit critique …

C’est donc une priorité pour nous.

-N’est-ce pas perdu d’avance dans une société conservatrice voire archaïque des fois?

-Le conservatisme et le traditionalisme marocain ont très bien fonctionné jusque-là. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on parle d’un islam marocain tolérant. Tout cela était jouable jusqu’à l’arrivée de la mondialisation et l’ouverture internationale au niveau des médias et des moyens de communication.

Aujourd’hui, ce n’est plus suffisant. C’était un islam territorialisé ancré dans une culture et dans des structures sociales traditionnelles sachant que nous n’avions, par exemple, qu’une seule chaîne de télévision.

Cette époque est bel et bien révolue car nous sommes passés à l’individu confronté à ce qui se passe dans le monde. Il est désormais en communication directe avec le reste de la planète.

Il nous reste donc à armer cet individu pour lui donner les moyens de résister et de s’auto-défendre car les appareils idéologiques de l’Etat sont dépassés.

Ils sont désormais concurrencés par d’autres structures beaucoup plus puissantes. Tant que l’on n'aura pas pris conscience de cela, on se contentera d’apporter des réponses sécuritaires décisives mais insuffisantes.

-Face aux publications faisant l’apologie de cet acte terroriste, l’Islam tolérant du Maroc ne tient pas la route ?

-L’Islam tolérant auquel je fais référence est celui qui allait jusqu’aux années 60 et qu’on appelait la foi du charbonnier. C’était l’Islam de nos parents qui vivaient discrètement leur foi au quotidien sans être parasités par les grands conflits géopolitiques ou géostratégiques.

Nous sommes passés à une société d’individus branchés à des portables et des smartphones et donc reliés en permanence au reste du monde.

-Quel Islam pour cette nouvelle société connectée ?

-Les Marocains ne s’interrogent plus sur leur foi à l’école ou à la mosquée du coin mais sur internet et les réseaux sociaux. A partir de là, on peut en conclure que l’Islam marocain appartient au passé.

Certains idéologues défendent encore l’idée d’un Islam marocain mais ils vendent de l’illusion.

Il ne reste donc que la solution prônée par le reste du monde qui est de former l’individu pour lui donner une autonomie intellectuelle car les appareils idéologiques de l’Etat ne tiennent plus ce rôle.

Regardez ce qui s’est passé dans la montagne d’Imlil. Alors que dans le passé, les seuls conflits dans la région étaient entre les tribus pour des questions de pâturage, aujourd’hui, pour eux, l’étranger est devenu l’altérité radicale.

Ainsi, ceux qui ont commis cet acte ignoble ont construit une fausse image de l’étranger complètement violente et radicale qui n’existait pas dans le passé. Ces gens sont donc dans une idéologie importée qui n’a rien à voir avec leur tradition d’accueil et de tolérance.

-Comment sont-ils arrivés à construire cette image pleine de haine et de rejet de l’étranger?

-Tout simplement avec les réseaux sociaux et les prédicateurs qui y pullulent.

Sur le net, il y a des prédicateurs qui ont des dizaines de millions de followers dont certains traduisent même les prêches de leur idole.

Si vous vous interrogez sur une question religieuse, vous avez accès à des milliers de réponses dont une bonne partie est d’origine salafiste. Vous ne trouverez pas facilement des réponses de l’Islam éclairé à moins de savoir où chercher. C’est pourquoi il faut apprendre aux gens à avoir un esprit critique pour chercher au bon endroit.

Le système de référencement de Google privilégie en effet la voix de la majorité.

-Internet est donc le meilleur allié des réactionnaires?

-Absolument. On croit à tort qu’une invention technologique est une avancée vers la modernité mais ce n’est qu’un outil qui peut aussi être utilisé de la manière la plus terrible.

Aujourd’hui, la logique de Google est de mettre en avant la théorie du complot et de l’obscurantisme religieux. L’usage traditionnaliste, fermé et radical se développe car Google considère que plus les gens choisissent un thème, plus cette chose est vraie.

-C’est donc la dictature de la majorité?

-Malheureusement oui.

 

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